RÉDINGOTTE A LA THESSALIE.

Cette forme dessine la taille avec grace, dégage le col & la poitrine,

elle ferme par un seul noeud de ruban & une ceinture à la Zaïre.

En Pékin et velouté 300

Pékini sans être doublé 200

Taffetas 290

Gros de Tours rayé 190

Grosgrame rayé, satiné 160

Sirfakas rayé 140

Sicilienne 120

Raz de soie 140

Croisière de soie noire 190

Joli Linon et Organdis 140

Fortes Gazes rayées 120

Nankinette 150

Prospectus de la citoyenne Lisfrand, marchande de modes au

Palais-Egalité.]

C'est Sparte et ses brûlantes vierges qu'évoque la _Tunique à

l'antique_. Pour la réaliser en pékini ou en gros de Tours, on n'a eu

qu'à copier le péplum des statues antiques, Minerve ou Junon. L'agrafe

de marbre des effigies romaines ou grecques se retrouve ornée

d'attributs civiques, faisceau de lances ou lauriers, aux épaules des

filles publiques. Un corsage soutient la gorge sous l'ample pli de la

tunique qui flotte et rend la courtisane pareille à la Poppée

d'autrefois. Mais un tel costume, sobre, simple, uni, peut paraître

quelquefois sans grâce. Aussi, pour l'agrémenter, la citoyenne Lisfrand

imagine-t-elle une «ceinture à la sauvage» (oui, à la sauvage!), et,

avec cet ajustement imprévu, la tunique sera «d'une grande tournure».

O courtisanes de la Rome de Commode et de Néron, vous qui, suivant le

poète de l'Anthologie, parfumiez même le parfum, hétaïres de Suburre,

porteuses du laurier aguicheur taquinant le passant, prostituées

chantées par Palémon le Périégète, mortes du passé, regardez celles qui

perpétuent le rite amoureux dont vous fûtes les prêtresses,

regardez-les, elles ont vos tuniques et une ceinture _à la sauvage_! Et

vous, nobles et blanches Thessaliennes, honneur du Pinde et de Pharsale,

vous, danseuses des belles routes chaudes dont la spirale d'un serpent

d'or ornait le joli pied, amoureuses de Phocide dont les cheveux, même

blancs, servaient encore d'asile aux amours, que vos cendres froides

dans les urnes funéraires s'émeuvent: les filles publiques du

Palais-Egalité portent des _redingottes à la Thessalie_!... _à la

Thessalie_!...

Ceci, si on peut dire, c'est le dernier cri, la suprême invention de la

citoyenne Lisfrand. Elle résume tout ce qui distinguait ses autres

robes, la simplicité de la tunique à l'antique, la molle élégance de la

chemise grecque, les facilités de la robe romaine à la Clio. «Cette

forme, annonce le prospectus, dessine la taille avec grâce, dégage le

col et la poitrine.» En outre, elle s'orne d'une ceinture à... _la

Zaïre_[190]! Mais, pour les filles publiques qu'elle peut séduire, elle

a un avantage sans prix. Cette redingote se ferme par un seul noeud de

rubans; le noeud défait, la robe tombe, et si la dame n'a que sa

chemise, on devine de quel secours ce noeud peut être dans les

situations pressées. Quand un amant n'aura que dix minutes à consacrer

aux plaisirs de la volupté, il n'aura garde de prendre une partenaire

non vêtue par l'ingénieuse marchande de modes de la _redingotte à la

Thessalie_. Ce noeud providentiel lui épargnera les bagatelles de la

porte devenues superflues. Avec lui point d'agrafes rebelles, de

boutonnières qui résistent; ce noeud, c'est toute une providence.

[190] C'est «le souvenir de Voltaire honoré dans la plus célèbre de

ses tragédies». L. Augé de Lassus, _vol. cit._, p. 117.

Rapidité, commodité, élégance, c'est le programme de la citoyenne

Lisfrand[191].

[191] Les prix de la _redingotte à la Thessalie_ sont sensiblement

différents de ceux des autres habillements du même prospectus: en

pékin et velouté, 300 livres; en pékiné sans être doublé, 200; en

taffetas, 290; en gros de Tours rayé, 190; en grosgrame rayé satiné,

150; en sirfakas rayé, 140; en sicilienne, 120; en raz de soie, 140;

en croisière de soie noire, 190; en joli linon et organdis, 140; en

fortes gazes rayées, 120; en nankinette, 150.

Outre les robes, elle offre des dentelles, des bijoux, des fleurs (et

plumes), des odeurs, des bas, des pommades, des «gans» et des

chaussures, ces chaussures qui constituent une des recommandations

élégantes (et rimées) du _Tableau de Paris_:

Pour bien amorcer le chaland,

Prenez un cordonnier galant

Juste à votre mesure,

Hé bien!

Qui fasse une chaussure,

Vous m'entendez bien;

Une chaussure, jeune Hébé,

Quoi qu'en dise monsieur l'abbé,

Car, pour fille agissante,

Hé bien!

La mule est trop glissante

Vous m'entendez bien;

Glissante, dès qu'à l'unisson

Vous répétez mainte chanson

Propice au doux mystère,

Hé bien!

Qu'on célèbre à Cythère,

Vous m'entendez bien;

A Cythère, asile où l'Amour

Réside avec sa noble cour

Aux abbés d'ordinaire,

Hé bien!

C'est un bon séminaire,

Vous m'entendez bien[192]!

[192] _Le Tableau de Paris; étrennes aux beautés parisiennes_, 1789.

Ainsi parées, ayant sur la nuque les milles bouclettes bien étagées

qu'exige la «coiffure à la lucarne», l'oreille garnie de petites

guillotines d'or ou d'argent[193],--tragiques et sinistres

bijoux,--serrées, dès 1795, dans de pourpres _ceintures à la

victime_[194], on peut les regarder passer avec un certain plaisir, ces

belles courtisanes de l'ère jacobine, ainsi que les évoquent les

charmantes et fraîches aquarelles de Debucourt. Elles donnent à ce

siècle, de par leurs modes, une légèreté que n'acquit jamais l'époque

où, sur Versailles, l'Europe prenait le ton, le bon ton. Tout est

vaporeux, aérien, ailé, semble-t-il, dans ces grandes robes onduleuses,

transparentes que la fille Cabarrus rendra indécentes sous le

Directoire, qui montreront alors ce que les filles publiques du

Jardin-Egalité se contentent de laisser deviner maintenant. C'est que la

Révolution, encore austère suivant l'idéal brisé de Robespierre, les

condamne à la rue, au jardin-lupanar, leur ferme les salons,

c'est-à-dire les lieux de réunion où la crapule thermidorienne les fera

monter. On ne parlera plus alors, comme le maigre avocat artésien, de la

morale publique outragée, puisque la morale politique s'incarnera dans

la femme Tallien, la veuve Beauharnais et la déconcertante Juliette

Récamier. Ces filles-là n'auront pas la franchise de leur métier, elles

en laisseront l'honneur, si la décence excuse ce mot, aux promeneuses

des Galeries de Bois, pour n'en estimer et conserver que le bénéfice et

les profits.

[193] Sébastien Mercier, _Le Nouveau Paris_.

[194] _Le vrai double Matthieu Laensberg ou le bon astrologue pour

1839_; Lille, 1838, p. 79.

On peut préférer les dernières.

Elles, du moins, ne déguisent ni ne dissimulent rien. On n'a pas avec

elles la surprise d'un tarif établi après coup. Si elles réclament, ce

n'est que pour des faveurs supplémentaires non inscrites au programme,

et voilà tout. C'est pourquoi il faut savoir leur rendre justice, car

est-ce leur faute, à elles, si elles n'ont point eu dans leur lit un

Barras ou un Bonaparte?

[Illustration]

[Illustration: COËFFURE A L'ESPOIR

Se trouve à Paris chez _Depain_ coëffeur de Dames, et Auteur de cette

Coëffure

Rue St Honoré au coin de celle d'Orléans au 1er au-dessus du Caffé au

Grand Balcon.

AVEC PRIVILEGE DU ROI

M. Le Sr Depain continüe d'enseigner l'Art de Coëffer.

Les Filles Publiques sous la Terreur D'après les rapports de la police secrète, des documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives Nationales · 第 27 / 53 题