C'est en nous confiant à l'une de ces listes que nous allons, à notre
tour, approcher de plus près les nymphes recommandées.
*
* *
Il convient de les diviser en deux catégories bien distinctes, car,
ainsi que la vertu, le vice a ses degrés et sa hiérarchie. Dans la
première, la plus nombreuse, la plus mouvementée, il importe de ranger
le troupeau des nymphes sans histoire et sans éclat, les filles
publiques sans gloire qui, mêlées, confondues, circulent sous les
galeries, raccrochent tous les passants et ne prétendent pas fixer leur
choix. Dans la seconde, il faut placer celles qu'on appelle les _dames
du monde_. Le terme semble avoir, aujourd'hui encore, conservé toutes
ses propriétés. Celles-là sont véritablement reines, entourées d'un luxe
réel, dédaigneuses du menu fretin amoureux qui tente vainement leur
conquête. Ce sont les hétaïres de grande marque et de haute volée,
habillées avec soin, fardées discrètement et qui possèdent un train de
maison comparable, par exemple, à celui de quelqu'une des considérables
impures de notre époque.
La première catégorie de ces femmes se distingue particulièrement par
son attitude cynique. Ces nymphes, nées avec la Révolution à la vie
galante, ne prétendent avoir aucune de ces élégances de manières ou de
langage qui rendaient si piquantes les filles d'opéra et de comédie du
régime écroulé et disparu. Elles font leur métier ainsi qu'il convient
qu'il soit fait au Palais-Egalité. Flanquées, quelquefois, de vieilles
courtisanes retraitées par lesquelles elles imaginent symboliser le luxe
absent, ou tenant par le bras une compagne, elles se promènent
nonchalamment, vêtues en plein jour comme pour un bal. Les gorges
s'offrent libres et nues, les bras sont à peine voilés par la mousseline
des grandes écharpes qui voltigent mollement au vent levé par les
jardins ou à la bise sifflant sous les arcades. Elles rient haut et
faux, car le rire est souvent obligatoire pour attirer l'attention du
client distrait ou nonchalant. L'Italienne, la Paysanne, la Blonde
Elancée, Thévenin, Papillon, la mulâtresse Bersi,--les nègres sont à la
mode depuis que la République a décidé leur émancipation,--la Franco,
Peau d'Ane, Georgette, Fanchon, la Durosel semblent les plus recherchées
d'entre elles. Colombe et la fille Dupuis, dite la Chevalier, sont à
leur tête, ayant eu des amants quelque peu plus généreux. Parmi elles,
la faveur s'attache surtout, paraît-il, à la Chevalier. Pourquoi?
Celle-ci n'est guère plus séduisante que ses compagnes, on lui pourrait,
au contraire, reprocher quelque chose de lourd dans l'allure générale du
corps, une plus grande vulgarité dans les traits, moins de cynisme
savant et prometteur, ce cynisme qui décide les hommes hésitants et les
entraîne vers le sopha du sérail proche ou le matelas sans mollesse de
la chambre garnie. Telle la fille Chevalier plaît et se voit recherchée
par les libertins en quête de sensations nouvelles, à qui la volupté
sans un piment spécial ne saurait convenir. Et si vous demandez à quel
«savoir-faire», prôné par l'almanach érotique, la Chevalier doit sa
faveur, on vous répondra plus simplement qu'elle est fille du bourreau
de Dijon. Voilà le secret de son art amoureux. A quoi donc peuvent bien
rêver les amants de cette fille, la serrant dans leurs bras? Que
cherchent-ils sur cette gorge palpitante et lourde de fille campagnarde,
dont la jeunesse s'est écoulée dans quelque maison écartée de faubourg,
marquée de la croix rouge de la terreur populaire? Ici encore, à la
luxure, on veut marier le souvenir du sang, et cette fille publique
n'est désirée que parce que son père a beaucoup tué.
Avec ses compagnes, elle mène le cortège impudique à travers le palais
en folie, la chanson érotique aux lèvres, le couplet qui assure que
La Guillotine est à Cythère
De mode comme en ce pays!
Ce qui n'est point d'ailleurs fait pour effrayer les libertins qui, en
matière d'amour, n'ignorent aucune audace. A la poussière que soulèvent
tant de pas foulant les dalles et les planchers, elles mêlent les
parfums violents de leurs chevelures nouées sur des cous roses où se
plaque, souvent à l'improviste, le baiser sonore d'un qui ne saurait se
payer que cette peu coûteuse satisfaction. De là, des bagarres et des
rixes comme celle à laquelle assista, le 6 pluviôse (25 janvier),
l'inspecteur Le Breton, et au récit de laquelle il importe de conserver
toute sa saveur: «Dans le jardin de l'Egalité, rapporte-t-il, plusieurs
femmes ont hué et honni un citoyen qu'elles ont renvoyé des jardins et
des galeries à grands coups de poings pour ne leur avoir donné qu'un
assignat de 5 livres après en avoir joui, à partager entre quatre.»
Cette colère ne laisse pas que d'être déconcertante. Quoi! voici un
valeureux et avantageux citoyen qui a donné du plaisir à quatre de ces
dames, et, au lieu de l'admirer, de vanter sous les galeries ses
exploits amoureux, elles lui infligent la correction d'une incroyable et
blâmable rapacité? Ce n'est point de cette oreille-là qu'elles entendent
prendre part au joli plaisir d'amour. «Cette scène a beaucoup fait
rire[150]», conclut Le Breton. Nous le croyons sans peine sur parole.
[150] _Archives nationales_, série W, carton 191.
Un assignat, c'est de la mauvaise monnaie au Palais-Egalité:
J'ai des assignats dans ma tabatière,
J'ai des assignats
Qu'on ne paiera pas;
J'en ai des bleus, des noirs et des blancs,
Mais ce n'est pas de l'argent comptant...[151]
[151] _Actes des Apôtres_, nº 164, p. 12.
Ce n'est peut-être qu'un couplet ironique pour les anti-jacobins, mais
c'est certainement une profession de foi pour les filles publiques du
Palais-Egalité. La politique, elles ne s'en préoccupent guère
d'ailleurs, si ce n'est pour la plaisanter, comme au temps où l'abbé
Fauchet conviait, dans le cirque du Jardin-Egalité, devenu le _Club
Social_, la foule libertine à des prônes civiques. Le club fermé en
1791, on ne put que se réjouir de voir disparaître ces rendez-vous de
«tous les débauchés, les oisifs et les filles de joie du
Palais-Royal[152]».
[152] _Journal de la cour et de la ville_, 12 mai 1791.
C'est, en somme, ici la vie factice et bruyante de toutes les filles
publiques, de quelque régime qu'elles soient. Le débauché s'en aperçoit
bien vite quand sa conquête le mène vers le garni destiné aux amoureux
ébats. Ces garnis «à peu près dégarnis», ce sont là-haut «des mansardes
perdues dans le dédale des larges corridors, aux étages derniers, par
delà les salons somptueux où règne le dieu Plutus, où tourne la
roulette[153]». Dans ces soupentes louées à des prix extravagants, c'est
la misère banale et sale, la crasse des parquets que tachent les eaux de
toilette, où gisent les oripeaux de ce luxe de foire et de théâtre qui
parade sous les galeries, le délabrement des meubles de hasard, chaises
boiteuses, tables branlantes, les mauvais tapis élimés et le lit trop
fatigué avec ses draps douteux, ses oreillers fripés, le lit où on
passe. On ne fait que passer là, en effet, et le plaisir pris, le facile
conquérant se hâte, dégringole hâtivement les larges escaliers de pierre
où montent d'autres couples, où crient d'aigres disputes, de rauques
discussions de voix éraillées, il se hâte d'aller respirer l'air pur,
large et sain. Et la foule est là qui le happe à la descente, l'entraîne
et l'engloutit dans son énorme tourbillon, l'emporte dans sa vague.
[153] L. Augé de Lassus, _La Vie au Palais-Royal_, Paris, 1904, p.
102.
[Illustration: Les «Belles» du Palais-Royal, d'après une estampe de
l'époque.]
Ce n'est pas avec cette désillusion que sort, du boudoir de la femme du
monde, celui qui fut assez fortuné pour contenter son appétit. Celle-là
loge somptueusement dans un de ces anciens hôtels abandonnés par les
émigrés. Dans les salons des douairières parties vers l'exil germanique
ou la misère des logis de Londres, se tient aujourd'hui la cour galante
des nouvelles déesses de la mode. Là, c'est le luxe réel des beaux
meubles, des tapis aux tons charmants, des chambres ornées avec goût. La
domesticité sait se souvenir qu'elle fut aux ordres des ci-devants. Tel
est le décor où vivent des femmes comme Latierce, Saint-Maurice, la
Sultane ou l'Orange. Ce sont les bonnes hôtesses où il convient
d'oublier le débraillé jacobin pour faire montre des belles manières
auxquelles les femmes délicates ne sauraient moins faire que de se
montrer sensibles. Si, dans la journée, à l'heure chaude, elles se
prélassent à l'ombre des arbres du Jardin-Egalité, c'est moins pour
recruter le riche étranger ou le naïf provincial que pour prendre leur
part du spectacle animé qu'offrent Les Galeries. Nonchalamment étendues
sur le dossier des chaises, elles goûtent la fraîcheur de la verdure,
dissertent avec élégance des faits du jour, et fi! des affreux cortèges
en marche vers la place de la Révolution! Elles laissent ce plaisir aux
poissardes et aux filles publiques du Camp des Tartares.
Un voyageur allemand a laissé d'une de ces femmes, de la plus célèbre
sans doute, la Bacchante, un portrait qui mérite de ne point être
oublié. «C'est une femme grande, brune, dit-il, à la taille élancée,
avec des yeux d'amazone et une chevelure d'une abondance que je n'avais
encore jamais vue. Ses cheveux noirs comme l'ébène frisent
naturellement; ils couvrent à volonté son sein et ses épaules, et son
chignon est si épais qu'il laisse à peine voir son cou. Elle est plus
grasse que maigre, mais bien faite et régulièrement proportionnée, avec
de petites mains et des bras ronds potelés, la figure pâle, les dents
blanches, la bouche petite, la toilette toujours nouvelle, toujours
pleine de goût[154].»
[154] _Ueber Paris und die Pariser_, von Friedrich Schulz; 1790,
signalé par E. et J. de Goncourt, _vol. cit._, p 226.
Lecteur du petit Almanach érotique, si ton désir s'arrête sur cette
splendide créature, consulte ta bourse. Elle est plate? Cette fille-là
n'est pas pour toi, et tu auras la Blonde Elancée pour un peu moins de
dix livres.
*
* *
[Illustration: La Soirée au Jardin]
S'il faut en croire l'inspecteur Le Breton[155] qui décidément fréquente
beaucoup ce mauvais lieu, le Palais-Egalité n'est pas que le refuge des
seules filles publiques. C'est à l'époque où elles sont aux abois. On ne
consent à les loger au Palais-Egalité que si elles justifient d'une
profession non déshonorante. C'est là une singulière prétention, car
sans filles publiques que deviendrait la Maison-Egalité (le mot «palais»
sentant trop son ancien régime)? Dans l'instant que les filles se
sentent menacées dans leur tranquillité commerciale, surgissent des
concurrents d'un genre quelque peu plus équivoque. «On dit que à
présent, écrit le policier, le jardin est le réceptacle et le
rendez-vous des pédérastes.» Il est difficile d'apporter quelques
éclaircissements dans cette affaire. Le Breton est le seul policier qui
ait signalé la chose. Persista-t-elle? On ne sait, mais on peut, avec
raison, croire que Cythère leva, en la circonstance, le bouclier contre
Sodome et que celle-ci se réfugia prudemment en d'autres lieux.
Peut-être choisit-elle cette fameuse allée des Soupirs, triste objet du
courroux et des indignations des policiers? Là, comme aux rotondes du
jardin, «des femmes tous les soirs sures les neuf et dix heures cometent
les infamies les plus dégoûtantes[156]». Le récit détaillé de ces
infamies est à jamais perdu pour l'histoire, l'inspecteur Monti ayant
reculé à les décrire dans son rapport, mais quiconque tenta, de nos
jours, de respirer la fraîcheur nocturne des Champs-Elysées, aux chaudes
ardeurs de thermidor, peut aisément imaginer quel genre de distractions
offrait cette langoureuse allée des Soupirs, au joli nom[157]. Ces mêmes
scènes anacréontiques devaient, plus tard, se renouveler dans les
jardins «à l'anglaise» de l'ancienne Folie-Boutin, rue Saint-Lazare,
devenue, moyennant un loyer de 12 000 francs, le jardin de Tivoli. C'est
là du moins ce qu'affirma, à l'époque, Grimod de la Reynière qui
n'appréciait pas que les plaisirs solides de la table. Les propriétaires
de Tivoli, peu jaloux de ravir ces aimables lauriers au Jardin-Egalité,
protestèrent, et Grimod de la Reynière répondit en ces termes. Le
morceau est joli:
[155] Rapport de police du 10 pluviôse an II (29 janvier 1794);
_Archives nationales_, série W, carton 191.
Cette spécialité de l'amour avait, au début de la Révolution,
inspiré quelques pamphlets dont voici les titres exacts, fidèlement
transcrits: _Etrennes aux fouteurs démocrates, aristocrates,
impartiaux, ou le calendrier des trois sexes, almanach lyrique orné
de figures analogues au sujet, Sodome et Cythère_; et se trouvent
plus souvent qu'ailleurs dans la poche de ceux qui les condamnent,
1790, in-12º, 44 pp.; _Les fouteurs de bon goût à l'Assemblée
nationale_, in-8º, 8 pp.; _Les Enfants de Sodome à l'Assemblée
nationale ou députation de l'ordre de la Manchette aux représentants
de tous les sexes pris dans les soixante districts de Paris et de
Versailles y réunis_; à Paris, et se trouve chez le marquis de
Vilette, grand commandeur de l'ordre, 1790, in-12º, 71 pp.
[156] Rapport de police du 4 pluviôse an II; _Archives nationales_,
série W, carton 191.
[157] Ce n'était pas le premier scandale qu'on devait au sodomisme.
Quelques années auparavant, en 1788, l'ambassade envoyée à Paris,
par Tippou-Sahib, avait montré de quelle manière se traitaient ces
sortes d'affaires galantes. Des personnages de la suite des
ambassadeurs avaient poussé ces aventures à l'orientale. «Il avait
fallu, écrit M. Victor Tantet, arracher un petit domestique français
d'une quinzaine d'années des mains de l'un d'eux, jeune homme qui
avait l'aspect d'une femme et qu'on avait beaucoup remarqué à
Versailles pour cette apparence. Comme l'autre se montrait indocile,
il avait voulu l'étrangler. On rendit l'enfant à sa mère, une brave
coutelière sans malice qui, très fâchée de cette incorrection et
ignorante des dessous de l'affaire, réclamait très fort une
indemnité.» Victor Tantet, _L'Ambassade de Tippou-Sahib à Paris, en
1788_, d'après les papiers des archives du ministère des colonies;
_Revue de Paris_, 15 janvier 1899.
Quelques-uns se sont élevés contre ce qu'ils ont appelé l'indécence de
mes observations sur Tivoli. Ils ont prétendu que c'était faire passer
Tivoli pour un mauvais lieu que de révéler ainsi les écarts dont les
bosquets sont quelquefois témoins, qu'enfin le grand nombre de
lampions et de baïonnettes dont ses bosquets sont garnis y rendaient
impossible toute espèce de fornication. Nous n'ajouterons rien à ce
que nous avons dit. Nous remarquerons seulement que, en fait
d'observations, nous ne parlons jamais que _de visu_, parce qu'un
observateur ne peut s'en rapporter qu'à ses propres yeux. Quant à ces
actes eux-mêmes, dont la révélation blesse si fort l'austérité
farouche de ces censeurs impuissants, nous sommes assurément bien loin
de les approuver; mais les hommes sensés conviendront que si, depuis
dix ans, le peuple français s'était borné à des crimes de cette
espèce, la grande nation en serait un peu plus heureuse et que, à tout
prendre, aux yeux du Dieu juste et bon, dont l'indulgence voile et
pardonne nos erreurs, l'infraction au sixième commandement est peut
être le forfait le plus léger dont l'humaine faiblesse puisse se
rendre coupable[158].
[158] _Le Censeur dramatique_, tome IV.
Ne peut-on pas, au nom de ces charmantes raisons, absoudre l'allée des
Soupirs de tous les crimes dont la chargent si lourdement les sévères
policiers, aux observations desquels ne suffit pas le vaste champ de
l'esprit public?
Aussi tolérante qu'elle fût aux écarts des filles du Palais-Egalité, la
Commune dut, à maintes reprises, prendre des mesures contre leur
débordement. Mais arrête-t-on les flots d'une mer? C'est pourquoi la
garde nationale fut conviée à opérer, sous la conduite des commissaires
de police des sections, des rafles. On voit que le procédé n'a rien de
neuf. Et la chasse commença dans le jardin plein de femmes de mauvaise
vie[159]. Le 1er ventôse, Dugast signale une expédition de ce genre. Les
gardes nationaux et les gendarmes investissent les cafés, les salons de
jeu et les galeries. «Il en est résulté l'arrestation de plusieurs
individus et de quelques femmes publiques[160].» Ces individus nous les
avons déjà rencontrés dans les «pétie bouzin» signalés par Pourvoyeur.
Presque coup sur coup, les rafles se succèdent. C'est encore Dugast qui
écrit que, dans des souterrains où on dansait, on a dispersé les
danseurs. Ce n'est pour eux qu'une mauvaise heure rapidement passée, car
«aujourd'hui le bal a repris de plus belle et l'on a dansé jusqu'à onze
heures du soir[161]». Quelquefois ces rafles n'ont pas l'air de viser
spécialement les filles publiques. Elles semblent, au contraire, les
dédaigner pour les suspects. Cela étonne singulièrement Monti, le 7
ventôse:
[159] Rapport de police non signé (copie); _Archives nationales_,
série W, carton 124, pièce 6.
[160] _Archives nationales_, série W, carton 112.
[161] Rapport de police du 3 ventôse an II (21 février 1794);
_Archives nationales_, série W, carton 112.
Sur les huit heures du soir la force armée avec des comisaires de la
section de la Montagne[162] ont fait la visite de plusieurs caveaux ou
lon donne à boire au cidevant palais-royal tant pour les militaires
que pour les gens suspects. Ils ont amenné plusieurs particuliers. Ils
auraient dû arrêter aussi les filles publiques qui vont là, car l'on
nignore pas quelles y sont en assés grande cantité[163].
[162] «Cette section se tenait en 1792, dans l'église Saint-Roch, et
comprenait 2.400 citoyens actifs. Elle s'est appelée _Section du
Palais-Royal_, de 1790 à 1791; _Section de la Butte des Moulins_, de
1792 à 1794; _Section de la Montagne_, en 1794; _Section de la Butte
des Moulins_, de 1794 à 1812; _Quartier du Palais-Royal_, depuis
1813.» Mortimer-Ternaux, _ouvr. cit._, tome II, p. 418.
[163] _Archives nationales_, série W, carton 112.
Oubliées le 7, les filles sont traquées à nouveau le 19. Cette fois, la
rafle semble avoir été plus sérieuse, ainsi qu'en témoignent les
observations de Charmont:
L'invasion que l'on a fait ces jours derniers au palais égalité a fait
peur aux femmes public elle reflue vers le midi de la capitalle au
point qu'hier encore les rues en étoient remplis et ce jusqu'à minuit
et dont on a pris plusieurs[164].
[164] Rapport de police du 22 ventôse an II (12 mars 1794); _Archives
nationales_, série W, carton 112.
Mais qu'elles se rassurent, les nymphes pourchassées! La Gironde luttant
contre la Montagne, la débâcle des Dantonistes abattus à l'aurore du
radieux germinal, la crapule thermidorienne serrant à la gorge les
jacobins, tout cela les laissera au second plan, à leurs galeries, à
leur commerce, à leurs petites affaires. Quand la Commune aura des
loisirs,--et la guillotine ne lui en laisse guère en 93 et 94!--alors
seulement on songera à elles. En attendant, qu'elles raccrochent,
puisque c'est leur métier, et qu'elles le font avec une si chaleureuse
et méritoire ardeur.
*
* *
Qui songe au plaisir ne pense guère à la politique. C'est pourquoi les
royalistes ont fait un mauvais calcul en plaçant, sous le patronage des
filles publiques du Palais-Egalité, un si grand nombre de leurs libelles
contre-révolutionnaires. Il ne s'agit point de plaisanter, il importe de
prouver. Cette littérature politico-érotique ne prouve rien, sinon
l'inconscience d'un parti. Qu'on descende à tels écrits pour défendre
une cause, voilà qui ne prouve guère en sa faveur. Mais de tout cela,
les prostituées des Galeries de Bois étaient certes bien innocentes, et
la _Requête des demoiselles du Palais-Royal aux Etats-Généraux_[165],
par exemple, que démontre-t-elle? sinon que voilà beaucoup d'esprit
perdu pour peu de chose.
[165] Paris, 1789, in-8º, 8 pp.
[Illustration: Galleries ou Arcades.]
Comme pour les almanachs érotiques, nous ne pouvons guère songer ici à
énumérer toutes ces brochures qui durèrent ce que dure un éclat de rire,
mais quelques-unes se rattachent si étroitement à notre sujet que nous
estimons curieux de les citer, en respectant toujours scrupuleusement ce
que leurs titres peuvent avoir de gaillard ou d'outrancier. A cette
requête, déjà citée, des _Demoiselles du Palais-Royal aux
Etats-Généraux_, répondit une brochure écrite dans le même esprit:
_Réponse des Etats-Généraux aux demoiselles du Palais-Royal, par
Hercule, secrétaire des Etats-Généraux qui se tiennent sur le
boulevard_[166]. Une troisième brochure vint clore ce débat où la
prostitution ne servait que de prétexte à de moins polissonnes arguties:
_Ressource qui reste aux demoiselles du Palais-Royal, en suite de la
réponse des Etats-Généraux à leur requête_[167]. C'est bientôt à
l'Assemblée nationale, que s'adresseront les brocards et les épigrammes
du goût que les titres des brochures seuls font présumer. Voici _la
Réclamation des courtisanes parisiennes, adressée à l'Assemblée
nationale concernant l'abolition des titres déshonorants, tels que
garces, putains, toupies, maquerelles, etc., etc., etc._[168] dont la
question de l'abolition des titres féodaux sert de prétexte; _la Requête
des filles de Paris à l'Assemblée nationale_[169], par M. Baret, et dont
le succès exige deux éditions; la _Pétition des 2 100 filles du
Palais-Royal, à l'Assemblée nationale_[170], qui espère donner le change
en s'augmentant de noms et d'adresses fantaisistes. Cette politique d'un
genre spécial montera--du moins elle le tentera--jusqu'à la Convention
avec la cynique _Pétition des citoyennes du Palais de l'Egalité
ci-devant Palais-Royal à la Convention nationale_[171], et le nombre de
ces brochures pourra, avec succès, rivaliser avec celui des listes
d'adresses et de noms de la galanterie. Ce sera une fantaisiste
_Ordonnance de police concernant les putains de Paris et principalement
celles du Palais-Egalité_[172], anonyme naturellement; les _Déclarations
des droits des citoyennes du Palais-Royal_[173], auxquelles riposteront
la dénonciation de la _Grande et horrible conspiration des demoiselles
du Palais-Royal contre les droits de l'homme_[174], par Madelon Friquet,
aimable pseudonyme qui cachera, peut-être, quelque rédacteur des _Actes
des Apôtres_. Encore, le _Catéchisme des filles du Palais-Royal et
autres quartiers de Paris à l'usage de tous les citoyens et citoyennes
actives, avec les détails des services politiques et secrets qu'elles
ont rendu à la Révolution_[175], ou le mordant _Nous devenons capricieux
comme les filles entretenues_[176]. Et puisqu'il faut convenir que la
politique fait du tort aux filles, on nous donnera,--et le titre sera la
morale de cette politique à la banqueroute,--_C'est foutu, l'commerce ne
va pas_[177].
[166] Paris, 1789, in-8º, 7 pp.
[167] Paris, imprimerie de Grangé, in-8º, 8 pp.
[168] Paris, s. d., in-8º, 8 pp.
[169] Paris, imprimerie de Blanchon, in-8º, 7 pp.
[170] Paris, chez la veuve Macart, rue Neuve des Petits Champs, au
dessus du chaircuitier, au coin de la rue de Ventadour, l'an Ier de
la Liberté, 1790, in-8º, 11 pp.
[171] Chez les marchands de nouveautés, in-8º, 16 pp.
[172] Paris, l'an de la vérole, in-18º.
[173] Paris, in-8º, 7 pp.
[174] Imprimerie de Girard, in-8º, 8 pp.
[175] De l'imprimerie réginale de Cythère, 1790, in-8º, 16 pp.
[176] Cité par M. D... s (Deschiens), avocat à la Cour royale de
Paris, _Collection de matériaux pour l'histoire de la Révolution de
France depuis 1787 jusqu'à ce jour_; _bibliographie des journaux_;
Paris, Barrois l'aîné, libraire, rue de Seine-Saint-Germain, nº 10;
1829, p. 75.
[177] Imprimerie de la Petite Rosalie, au Palais-Royal, 1790, in-8º, 7
pp.
A quoi bon prolonger ces énumérations? Le lecteur aura compris le rôle
de la contre-révolution dans cette guerre de libelles où les filles
publiques ne servirent, en réalité, que de prétexte. Ce n'est pas à ce
rôle qu'elles aspiraient dans la tourmente qui les enveloppait et les
épargnait, et c'est les faire mentir que de les associer à cette
littérature. Celle des almanachs suffit à leur gloire.
A quoi bon leur demander plus? Leur rôle, c'est d'animer le
Palais-Egalité de leur grâce apprêtée, de leur élégance un peu criarde,
de leur beauté équivoque et fardée. Grâce à elles, le passant oublie la
tragédie qui secoue le pavé de Paris, lance la France aux frontières et
heurte les partis dans les plus formidables duels que l'histoire ait pu
enregistrer. Dans ce décor de pourpre vive où se dresse la Fille à
Guillotin, la Fille publique du Palais-Egalité mène le cortège balancé,
la théorie souriante des Vénus des carrefours, des Aphrodites vénales
pour qui il n'est d'autres lois que celles du plaisir et de la volupté.
A leur suite, elles entraînent cette foule vociférante, pressée,
enfiévrée des amants innombrables, les guillotinés de demain, les héros
de l'avenir, rués à la luxure comme à la suprême espérance de leur
furieux destin. La crainte, le danger, la peur, la mort enfin, tout cela
bouscule, talonne le grand troupeau libertin qui portera peut-être
demain sur l'échafaud terroriste des têtes tièdes encore des derniers
baisers achetés aux Galeries de Bois.
Enlevez à la Révolution ses guillotines, vous retirez au lupanar du
Palais-Egalité un millier de ses prostituées[178].
[178] Nous signalons ici sur le Palais-Royal, et la prostitution à qui
elle donna asile, quelques ouvrages que le curieux consultera avec
intérêt: _Le Palais-Royal, ouvrage anti-philosophique composé dans
un voyage fait clandestinement à Paris en 1789 (Les Filles de
l'allée des Soupirs--Les Sunnamites--Les Converseuses)_; à Paris, au
Palais-Royal et puis un peu partout même chez Guillot, 3 vol. in-12,
1790.--P. Cuisin, _Les Nymphes du Palais-Royal, leurs moeurs, leurs
expressions d'argot, leur élévation, retraite et décadence_; Paris,
in-18, 1815 (avec une planche coloriée).--Lepage, _Dictionnaire
anecdotique des nymphes du Palais-Royal et autres quartiers_; Paris,
in-12, 1826. (L'édition fut à peu près complètement détruite par
l'auteur en décembre 1826.)
[Illustration: Signature du docteur Guillotin.]
[Illustration: RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, LIBERTÉ, UNITÉ, ÉGALITÉ.]