L'auteur, en écrivant la première page de ce livre, ne se dissimule pas
à quel point est scabreux et délicat le sujet qu'il se propose de
traiter. Ce n'est pas sans quelque crainte qu'il a pénétré dans ce
cabinet secret de la Terreur, cabinet qui tient à la fois de l'alcôve,
de la clinique, de la geôle et du cabanon. S'il s'y est cependant
décidé, c'est que, ainsi qu'on l'a dit excellemment, à l'heure «où
chaque historien éprouve le besoin d'une spécialisation toujours plus
étroite et plus profonde[1]», il s'est aperçu qu'on avait volontiers
négligé cet aspect de la crise nationale de 93. Pourquoi la vie galante
de la Terreur a-t-elle été frappée de cet ostracisme? Comment n'avait-on
pas songé à évoquer le tableau grouillant de la luxure vénale
révolutionnaire? Double question qu'il n'a pu se résoudre à expliquer
que par un sentiment de pudeur attardée, de pudibonderie contemporaine,
comme si la pudeur et la pudibonderie avaient quelque rôle à jouer en
matière d'histoire! D'autre part, si le sujet semble scandaleux aux
réactionnaires et mérite pour eux d'être dédaigné, il constitue
peut-être, pour des esprits plus avancés, une tache sur laquelle il
convient, sans doute, de laisser tomber le voile d'une indulgente
ignorance. Ni l'une ni l'autre de ces raisons, un peu spécieuses, ne
doivent paraître suffisantes à l'historien. Ce serait dédaigner ou
négliger la source la plus merveilleuse des études pathologiques que
peut mériter la Révolution; ce serait enlever à l'examen de la névrose
terroriste la meilleure part de ses documents psychologiques et priver
l'histoire d'une page qui, pour être brutale, populacière mais
passionnée, n'en mérite pas moins d'être recueillie et connue.
[1] M. Charles Velay, _Annales révolutionnaires_, nº 1, janvier-mars
1908, p. 126.
C'est dans cet esprit que fut composé et écrit ce livre. Pour ce faire,
deux procédés s'offraient à l'auteur. Le premier consistait à déduire
des événements particuliers des conséquences générales, suivant la
méthode de Taine et de Michelet; le second exigeait qu'on remontât aux
sources manuscrites, originales, aux dossiers des archives où dorment
tant de papiers poussiéreux, et à présenter ce qu'ils offraient comme
des faits particuliers, simplement comme des faits divers, en un mot, de
la vie parisienne et galante sous le régime de la Terreur.
C'est à cette dernière manière que l'auteur s'arrêta.
Outre que Taine et Michelet sont des écrivains trop considérables pour
être suivis ou imités dans leur procédé d'analyse, on a pu croire, non
sans raison, que cette manière ne pouvait s'appliquer au travail que
voici. On ne saurait déduire de cette chronique de l'amour et de la
luxure en 93 et 94, des conclusions quant au régime et à la vie générale
du pays dans l'orage qui déracina la vieille société française. De ces
exceptions, il importe de ne point faire des généralités; de ce que le
jardin de la Révolution fut le galant rendez-vous des «nymphes» et des
«odalisques» de Paris, il ne faudrait pas conclure que toutes les
promenades des grandes villes de France furent celui de toutes les
filles perdues de la République.
A l'histoire de Paris sous la Terreur, nous ajoutons un document oublié
ou inconnu, et c'est notre seul désir qu'il soit trouvé curieux et digne
d'être conservé.
*
* *
Il n'est aujourd'hui personne qui ignore la part de la femme dans
l'oeuvre politique de la Révolution. Ce qu'on a plus volontiers négligé,
c'est son influence dans la vie quotidienne, son rôle dans cette partie
de la société que fait oublier le salon girondin de Mme Roland et le
boudoir amoureux de la Du Barry à Louveciennes. Depuis plus d'un siècle,
l'histoire argumente autour de ces vies passionnées, mais nous, qui
avons voulu les oublier ici, estimons que cette passion se retrouve au
même titre, avec la même intensité, dans la vie d'une des courtisanes de
la Terreur. La fièvre où vécut Olympe de Gouges, cette amazone, vaut
bien celle où s'agita la Bacchante, cette fille publique. C'est une
soeur de Mme Roland, que la prostituée menée à l'échafaud pour avoir
crié, étant ivre: _Vive le Roi!_ Toutes deux meurent bien, mais la
seconde se rattache davantage à la vie sociale de cette époque où «la
multiplication des filles, l'énervation de l'homme était un vrai
fléau[2]». De la première on sait tout; de la dernière, peu ou rien. N'y
a-t-il pas là l'attrait d'un mystère, d'une vie, qui sollicite la
curiosité?
[2] J. Michelet, _La Révolution française_; tome VI, _la Terreur_;
préface de 1869, XVII.
Et quel singulier et émouvant contraste! La patrie soulevée à l'appel
guerrier, la Convention lançant aux quatre coins de l'Europe la foudre
jacobine, la France faisant explosion, un pays debout, héroïque et
vociférant, et, à côté de ce volcan, aux flancs du cratère, l'amour!
L'amour furieux, innombrable, exaspéré, l'amour frère de la mort, mêlant
les roses rouges aux obscurs cyprès[3]!
[3] C'est donc à tort, pensons-nous, que Bonaparte écrit dans un
manuscrit de jeunesse: «Un peuple livré à la galanterie a même perdu
le degré d'énergie nécessaire pour concevoir qu'un patriote puisse
exister.» Qu'on considère les événements de l'époque pour voir à
quel point le lieutenant d'artillerie s'abusait.--Manuscrit publié
par Frédéric Masson et Guido Biagi, dans _Napoléon inconnu_, papiers
inédits (1786-1793) accompagnés de notes sur la jeunesse de
Napoléon; Paris, 1895, p. 185.
Une telle époque mérite certes mieux que les quelques pages que
consacrent les historiens à cette phase. C'est que, entre le cri à la
Jean-Jacques de 1789: «Aimez vos femmes et vos châteaux» et celui de
1793: «Aimez vos citoyennes et la patrie», toute une société nouvelle
est née, a grandi et s'apprête à prolonger sa vie jusqu'aux premières
fanfares de l'Empire. Cette société ne doit pas être étudiée qu'en ses
héros, ses grandes figures et ses premiers acteurs. Ainsi qu'en la
Convention on néglige trop souvent la Plaine au détriment de la Gironde
et de la Montagne, on oublie volontiers la société de la Terreur au
bénéfice des protagonistes de la tragédie. Dans cette société, nous
avons choisi aujourd'hui les filles publiques. Demain, de moindres
comparses solliciteront peut-être notre attentive curiosité, mais
d'avance nous sommes persuadés que la vie des unes éclairera
singulièrement celle des autres. Enfin, nous faut-il pour étudier, par
exemple, Maximilien de Robespierre ou Jean-Paul Marat, dédaigner ceux et
celles qui soutiennent le pavois triomphal sur lequel ils s'élèvent?
Nous ne l'avons point pensé. De là cette étude pathologique, de là ce
livre.