Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une
direction. Elle n'était plus éparse comme un troupeau sans loi, mais
ramassée, orientée. Un fleuve, et non plus un marécage. Un chant grave
et plein, après des clameurs discordantes.
Il y a, paraît-il, des hommes dont toutes les pensées s'enroulent
fidèlement autour d'un axe, comme les serpents à la baguette du dieu.
J'allais devenir un de ces hommes.
Il y a des hommes qui vivent en état de grâce; leur coeur est pur et
visité de beaux désirs. J'allais aussi vivre en état de grâce.
Il y a des hommes qui possèdent le monde, même au fond de la pauvreté.
J'allais posséder le monde. J'allais enfin me posséder moi-même. J'étais
sauvé; j'étais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence
sur les visages, cette lumière sereine sur les choses, ces élans, ces
silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de
mes mains.
Une résolution s'étant formée dans mon esprit: garder secrète cette
certitude. En l'avouant, en la publiant, ne risquais-je point de
l'altérer, peut-être même de l'anéantir? Ne faudrait-il pas de longues
années de paix pour réhabiliter Salavin, pour l'accoutumer à lui-même, à
sa richesse, pour le rendre digne de sa nouvelle destinée?
Que cet amour muet fût heureux ou malheureux, voilà une chose à laquelle
je ne pensais guère. L'idée que je pourrais me trouver payé de retour
troublait si fort mes plus fermes propos que je préférais l'écarter. En
Revanche, j'envisageais l'hypothèse contraire avec une curieuse
prédilection. Un amour méconnu, méprisé, n'en serait pas moins, pour
moi, l'amour. Le bonheur que je convoitais était de nature à se nourrir
de maintes souffrances.
Sans doute allez-vous sourire. Vous avez sur la joie des opinions
raisonnables et précises que je suis bien incapable de réfuter et
même de comprendre. En fait, je ne me défends pas, je ne plaide pas ma
cause, vous le savez déjà. Je m'efforce de vous faire entrevoir ce qui
se passait en moi. Au surplus, je n'ai pas l'intention de m'appesantir
sur cette partie de mon histoire. Je parviens encore à exprimer mes
désordres, mes sottises, mes déportements. Mais le bonheur? Cela se
peut-il raconter? Est-il possible d'intéresser quelqu'un à notre
bonheur, cette chose fastidieuse, si plate, si pauvre aux yeux d'autrui?
Qu'il me suffise de vous dire que je fus heureux sans défiance. Il ne me
restait pas assez de lucidité pour observer que mes mouvements
d'enthousiasme ressemblaient par tropà mes mouvements de désespoir,
qu'ils étaient, comme ceux-ci, fébriles, démesurés, maladroits, enfin,
qu'ils manquaient d'harmonie.
Il eût été malaisé, même à un observateur attentif, de discerner
l'espèce de révolution qui s'était accomplie en moi. Rien n'était
modifié dans l'aspect de mon existence. Marguerite, guérie, avait repris
sa place auprès de ma mère. On entendait ronronner la machine à coudre
et ma plume, par intervalles, heurter du bec le fond de l'encrier. Nous
prenions ensemble nos repas dans la cuisine pleine de buée et d'odeurs
aromatiques.
J'étais tout encombré de mon sentiment et je le considérais avec
timidité, avec crainte, comme un objet fragile que l'on redoute de
briser en le portant.
Je me répétais de minute en minute: «Attention! Voilà la vraie vie qui
commence!» Tantôt, anxieux des surprises de l'avenir, je souhaitais,
comme tant d'hommes comblés, que l'éternité tout entière ne fût qu'une
amplification de l'instant où je me plaisais. Et tantôt, travaillé de
rêves ambitieux, je me voyais acheminant vers les sommets de la vertu,
de la perfection, mon âme couverte de bénédictions, ivre de béatitude,
rachetée, sanctifiée. C'est cela: une vie de saint! Et pourquoi pas? Les
bienheureux n'ont-ils pas été choisis souvent parmi la tourbe des brebis
galeuses? Y aura-t-il au paradis place assez glorieuse pour l'ange déchu
que touchera soudain la grâce?
Telles étaient mes pensées cependant que, d'une plume vertigineuse, je
recopiais, article par article, la loi sur les accidents du travail.
Parfois, maman me priait de quelque menu service. J'apportais à le lui
rendre un empressement que j'eusse voulu moins visible. Enfin, on ne
peut pas tout avoir: la félicité et la maîtrise de ses nerfs.
Parfois, Marguerite chantait. Je l'accompagnais en pensée, attentif à ce
que mon chant restât intérieur, pour ne me point trahir.
J'évitais de regarder Marguerite, la vraie, la vivante. C'est en moi
seulement que je la contemplais, en moi seulement que j'élevais vers
elle une oraison silencieuse.
Ne souriez pas! Ne vous moquez pas de moi! Si j'avais réussi la vie que
je rêvais, c'eût été vraiment une belle chose.
Il m'arrivait aussi de penser à mes amis, à ces hommes dont vous m'avez
entendu parler en termes si méprisants. Oudin m'apparaissait alors comme
un caractère d'élite, une âme supérieure dont l'influence sur moi
demeurait souverainement bienfaisante. Les malheurs de Poupaert
m'inspiraient une compassion sans réserves; je saurais lui venir en
aide, à celui-là, le consoler, lui restituer la quiétude, le bonheur. Et
Devrigny! Devrigny, la vie même, la santé, la vigueur exubérante! Quel
gai compagnon! Quant à Vitet, que de spirituelles et affectueuses leçons
n'avait-il pas su me donner! Il m'avait enseigné à châtier mon orgueil,
à prendre, de mes vertus et de mes forces, un sentiment modeste et
mesuré. Ledieu m'avait généreusement associé à toutes ses joies. Jay
n'était point médisant, comme je l'avais cru à ma honte, mais
clairvoyant et perspicace. J'ayais mal jugé la femme de Petzer, mal
interprété les actes de Coeuil.
Pour Lanoue, mon frère admirable, mon ami d'élection, mon bienfaiteur,
je n'y pouvais penser sans attendrissement, sans confusion, sans
remords.
Enfin, ma pensée revenait toujours à ma mère, à Marguerite, à ces deux
chères figures entre lesquelles ma vie, ma nouvelle vie allait se
consumer. Clarté chaude, parfum, suave musique!
Vous le voyez c'était tout à fait beau, tout à fait touchant. Et ce fut
ainsi sans interruption du 17 au 25 décembre.