Après le déjeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'étais tout à fait
sûr de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-à-vis de moi-même, de
n'en rien savoir.
Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la
moitié de la perfidie que j'apporte à me duper moi-même, je serais, en
vérité, une canaille.
J'allumais un mégot, je déployais le journal, j'écrivais quelque
insignifiante lettre. J'écoutais les bruits que faisait ma mère en
desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais à haute voix:
--J'ai bonne envie d'aller, tantôt, voir cette usine de Montrouge, tu
sais, maman?
Ou bien:
--Je n'ai pas encore reçu de réponse de la maison Malindoire et
Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris...
Voilà le genre de bêtises que je disais pour me donner le change sur les
raisons qui m'avaient attiré dans ma chambre.
Cependant, je lançais, à la dérobée, de brefs coups d'oeil vers mon
vieux canapé. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitués au
triomphe. Je le regardais avec une fureur désespérée; il se contentait
de bâiller par tous les trous de sa tapisserie.
J'allais à la fenêtre et observais les nuages d'un air soucieux.
Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je vérifiais devant la glace le
noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout à
coup, sans trop savoir comment cela m'était arrivé, je me trouvais
étendu, tout de mon long, sur le canapé. J'entendais, avec mon dos, les
ressorts étouffer un rire insultant.
Qu'importe! J'étais allongé, tout droit, comme une pirogue au fond d'une
crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le démon de
mes nuits nouait autour de ma poitrine une étreinte souveraine et,
enlacés, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre
monde. Le réveil était odieux, avec ce corps plus pesant qu'une
montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digérés.
Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais à
la rue.
Je pensais par moments avec précision à la place qu'il me serait donné
de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais
découvrir un secrétariat, oui, un secrétariat! J'aurais un bureau
solitaire, avec une fenêtre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une
clarté verte, fraîche, funéraire. On me laisserait tout à fait seul; on
Finirait même par m'oublier un peu; je vivais là dans une paix profonde,
je serais tranquille, tranquille, comme mort.
Monsieur, vous allez prendre de moi une idée qui a bien des chances
d'être fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractère, que je suis
un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et
ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je
rêve de concorde, je rêve d'une vie harmonieuse, confiante comme une
étreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes
d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire
des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je
voudrais être associé à leurs projets, à leurs actes, tenir une place
dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de
fidélité, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible,
de sensible, d'irritable. Dès que je me trouve face à face non plus avec
des imaginations mais avec des êtres vivants, mes semblables, je suis si
vite à bout de courage! Je me sens l'âme contractée, la chair à vif. Je
n'aspire qu'à retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme
je les aime quand ils ne sont pas là, quand ils ne sont pas sous mes
yeux.
Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses
inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un
misanthrope, c'est, précisément, parce que j'aime trop l'humanité.
Peut-être me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut
plutôt chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est
nécessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent
de la joie, et je suis, le plus souvent, une âme trop ingrate, trop
aride pour faire des avances.
Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant,
presque à toute minute, que le monde m'échappait, que j'étais abandonné,
un vrai pauvre, un misérable.
Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'aperçus un apprenti
qui tirait une voiture à bras. La voiture était lourdement chargée.
L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penché
en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui
sciait les épaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de
l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en
tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la
tête.
Je ne sais ce que lisait ce garçon; mais, toute la soirée, je ressentis
une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme
lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche,
désirable, au prix de la mienne si creuse et si médiocre.
Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient
toutes sortes d'histoires désagréables. Une fois de plus j'appelle
«histoires» ce qui n'en est pas, c'est-à-dire des choses qui se passent
uniquement à l'intérieur de la bête.
Je marchais d'un pas bien régulier. J'étais tout entier avec de vieilles
pensées, des souvenirs, d'informes rêves. Je ne regardais ni les gens
qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction
opposée et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme
que je n'avais même pas vue, se retournait d'un air offensé et changeait
brusquement de trottoir.
Voilà qui est vexant, je vous assure, voilà qui me remplissait
d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et être pris pour un
suiveur, pour un de ces imbéciles qui vont à la piste. Ah! non! Et cela
simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-être
depuis trois ou quatre minutes à la même allure que cette péronnelle. Et
voilà, voilà la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme à soi
et faire constamment en sorte qu'il ne coïncide pas avec celui d'aucun
autre. Marcher du même pas que quelqu'un, c'est déjà attenter un peu à
sa liberté, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des
millions d'êtres qui sont nos semblables en affectant non seulement de
ne pas les voir, mais encore en s'appliquant à les fuir poliment,
sociablement.
Je vous avouerai que tout cela me dégoûte et c'est pourquoi je
recherche, en général, les rues où il n'y a personne.
Ces rues-là sont rares à Paris. J'étais, malgré que j'en eusse, obligé
de passer le plus souvent dans des endroits très agités. C'est ainsi que
je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le
boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-là, parce que je vis une
chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous
trouverez peut-être tout à fait réconfortante, tant il est vrai que rien
n'est absolument triste, en soi.
Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; bordé, dans
cette partie-là, de baraques chétives, sordides, qui étaient le rebut de
la foire. Vous savez, de ces baraques où l'on vend de la «pâte qui se
tire», verte et rose, de ces baraques où l'on casse des pipes à coups de
carabine, où l'on montre une femme-poisson, enfin des choses à pleurer
d'ennui.
Je vis tout à coup une espèce de tente rapiécée sur laquelle était
étalée une affiche de calicot. C'était là-dedans que le professeur
Stenax dévoilait l'avenir d'après les méthodes magnétiques. Il y avait,
devant la baraque, un petit groupe d'ouvrières, de soldats, de flâneurs.
il y avait aussi une espèce de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze
jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de
désespoir famélique imprimé dans sa figure fripée. Un homme fini, usé
avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misère incurable.
Eh bien, monsieur, il est entré dans la baraque. Il est entré derrière
les petites bonnes, les employés et les garçons de boutique. Il tenait
avec force la main fermée sur un gros sou, son gros sou de la journée,
sûrement. Il l'a donné d'un air inquiet et hésitant. Il l'a donné pour
entrer dans la baraque où l'on allait lui parler de son avenir.
Voilà! Voilà les choses que je voyais dans mes promenades.
X
Je m'attarde à vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon
affaire.
La période dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois
d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se dérober
sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je
remettais la vie à plus tard, à cette date indéterminée où arriveront
les événements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous?
Je m'aperçus quand même du changement de la saison; la fraîcheur vint et
maman me dit un jour:
--Louis, il va falloir mettre tes vêtements d'hiver.
J'avais, pour l'été, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup.
Les soins de ma mère lui conservaient une sorte de décence; mais il
était si limé, si poli, qu'il paraissait humilié et malheureux. Cela me
plaisait: c'était bien le vêtement qui s'ajustait à mon âme. Je
retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses
déformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien à moi, comme
des manifestations de ma pauvreté Intérieure. Grâce à ce pantalon
cagneux et couronné, grâce à cette veste terne et bossue, je me sentais
assuré de passer inaperçu, ce qui est un si grand bien dans l'existence.
Mère me fit donc endosser mon vêtement d'hiver, cette jaquette assez
chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui était à peu
près neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cessé
de l'exécrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler à un
scarabée. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit obligé
non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses
goûts, de livrer jusqu'à l'aspect extérieur de sa personne?
Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En
général, je ne portais sur moi que des sommes dérisoires; dix sous,
quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander
d'argent à ma mère. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses.
Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais
pas la monnaie. C'était une façon assez discrète, assez détachée de me
procurer les quelques sous nécessaires à mes menus besoins. Je ne
dépensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgré tout,
l'omnibus, le métro, un timbre.
Or, cette espèce de misère qui, sous mon vieux vêtement, m'était assez
indifférente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une
jaquette de cheviotte, une jaquette d'employé aisé ou de bourgeois. Cet
habit, en désaccord avec l'état de mon gousset, me devint comme un
mensonge intolérable. C'est certainement à cette jaquette que je dus
toutes sortes d'idées absurdes. A cause d'elle aussi je me mis à
chercher une place avec une activité plus réelle.
Cette activité devint bientôt fiévreuse sans cesser d'être inefficace.
Les places! c'est comme les idées, on les trouve quand on ne les cherche
pas. Les gens qui possèdent une situation avantageuse et sûre disent
volontiers: «Un garçon vraiment courageux, vraiment résolu finit
toujours...» Ah! monsieur, ce que la chance et le succès peuvent rendre
les hommes bêtes et injustes!
A compter du moment où je pensai avec une réelle angoisse: «Allons!
Allons! il faut que je trouve une place!» j'eus l'impression obscure
mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je
ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fût possible
d'accepter avec dignité.
Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur très haut,
très lisse, très épais, et que ce mur-là, c'est l'avenir, et qu'on ne
peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont
éprouvé que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel
sentiment.
Il vous est sans doute arrivé d'attendre quelqu'un, le soir, au coin
d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrivé d'attendre pendant une
heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne
viendrait sûrement plus et de continuer à espérer quand même. Il vous
est arrivé de connaître de telles angoisses et, aussi, celle que l'on
éprouve à s'en aller en se retournant tous les dix mètres, bien qu'il
soit évident que personne ne viendra, à se retourner et à revenir sur
ses pas, malgré la certitude que tout cela est parfaitement inutile.
Ma vie fut en tout point comparable à cette vaine attente sous le bec de
gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir était
inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les
démarches d'un homme qui a de l'espoir.
Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses,
pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'était l'activité
excessive avec laquelle je pensais.
Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de
l'activité avec laquelle je pensais, je m'aperçois que je ne traduis pas
du tout la vérité. Dire que je pensais avec activité, cela pourrait
donner à croire que je m'appliquais à penser, que je m'y appliquais
volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En réalité, ce qu'il y
avait de frappant c'était bien plutôt la passivité avec laquelle je
pensais. J'étais visité, traversé, brutalisé, violé par maintes pensées
que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fût. Puis-je dire que
je pensais? Puis-je m'attribuer ce mérite? N'étais-je pas plutôt le
témoin impuissant, la victime? N'étais-je pas plutôt le champ de
bataille ravagé? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien
pour penser. On pensait en moi, à travers moi, envers et contre moi. On
pensait sans se gêner, à mes frais, comme on bivouaque en pays conquis.
Il y a sans doute des gens très savants et très favorisés qui se
proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des
gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semée
de brisants, des gens qui pensent réellement, c'est-à-dire qui pensent
ce qu'ils veulent. Heureuses gens!
Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un
courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les
mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation.
Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant
que j'errais à la recherche de cette introuvable situation, mon esprit
devenait le lieu d'une fermentation véhémente.
Ici prend place un événement que je vais essayer de vous relater, qu'il
me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisément, ni
calmement.
Je regagnais la maison. C'était un soir de la mi-octobre. Il était
peut-être sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne
devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air
malade, du sol, des choses, des hommes.
J'avais passé l'après-midi à refuser deux ou trois propositions
humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de bêtes de somme.
Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je
récapitulais ma journée: elle ne me montrait qu'un visage morne et
revêche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je
marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivré
de mon découragement et de mon amertume.
En passant au niveau de la rue Littré,--vous le voyez, je me rappelle
très exactement l'endroit--une pensée me traversa l'esprit. Voici:
j'allais, en arrivant à la maison, apprendre que ma mère venait de
mourir subitement.
Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune
espèce de raison pour que je redoute une telle chose: ma mère n'a que
soixante ans; je ne lui connais nulle infirmité, elle jouit d'une santé
excellente et régulière. Je ne pense donc jamais à sa mort que comme une
éventualité lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit à
me remplir les yeux de larmes.
Or donc, ce soir-là, en passant au coin de la rue Littré, je me vis
soudain rentrant à la maison et trouvant ma mère morte. Je fis effort
pour chasser cette pensée absurde qui, je vous assure, n'avait pas la
nature inquiétante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des
idées. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'aperçus bientôt que cette
pensée n'était pas venue seule: cependant que je tentais de l'éloigner
de moi, toutes sortes d'autres pensées qui étaient comme les
conséquences de la première m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique
d'une attaque bien concertée.
Ma mère était morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je
voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetière,
tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie à
refaire.
Aussitôt, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine façon,
mais de cent façons variées. La première chose qui me venait à l'esprit
était celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai déjà parlé, de
cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre
dont j'ai la nue propriété, un titre incessible et inaliénable, sur
lequel on ne peut même pas emprunter, une idée baroque d'un oncle mort
paralytique.
Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien!
J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'étais libre, libre et
misérable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une
solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais
pour moi, amèrement. Et j'attendais ainsi, dans une indépendance
enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah!
Ah! J'étais devant le Sénat, tout à coup, sans savoir comment j'étais
arrivé là. Je me trouvais devant le Sénat et j'enlevais mon chapeau,
trempé de pluie à l'extérieur et de sueur à l'intérieur. Un grand
tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur, à la lueur
d'un réverbère, mes mains mouillées, frémissantes comme celles d'un
ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de
la bordure du trottoir.
Ainsi, voilà l'homme que j'étais! Je pensais à la mort de ma mère; j 'y
pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mère.
Je supprimais mentalement ma mère pour disposer de la petite rente.
Voilà l'homme que j'étais.
Je ne parviendrai jamais à vous dire ce qui se passa. Une sorte de
querelle éclata dans l'intérieur de mon être. Une voix claire et
raisonnable disait: ce sont des idées absurdes, il faut les mépriser et
les chasser. Une autre voix, sifflante, exaspérante, répétait
obstinément: lâche, lâche. Mais, nette, en dépit de ce tumulte, une
troisième voix comptait avec placidité: vingt francs par mois pour la
chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour
le repas du midi, dix sous pour le dîner; le reste: des livres, des
loques, la liberté.
Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues
ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'étaient des larmes: il
pleuvait de plus en plus fort. J'étais exténué, écoeuré, atterré.
Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la
grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles tempérait
le bouillonnement de mes pensées, si je dois appeler «mes pensées» cette
vermine dont je ne peux ni me rendre maître ni me débarrasser. J'eus la
sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon âme presque immobile,
comme un cheval rétif que l'on mate en tirant très fort sur les rênes.
Je pensai, lentement, en remuant les lèvres, je pensai mot à mot: «Si
ma mère venait à mourir...» Aussitôt, je sentis ma gorge se serrer de
chagrin et une vive détresse, que je connaissais bien pour l'avoir
éprouvée déjà, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire,
profondément soulagé. Je pensai encore: «C'est une idée tout à fait
importune; il n'y a aucune raison pour que ma mère me quitte». Non! Il
n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: «Il ne peut pas m'arriver plus
grand malheur». Et toute ma tristesse répondit: «Non! Oh! non! pas de
plus grand malheur».
Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le
pouvoir, repris la direction de mon âme.
Je m'aperçus, à ce moment, que je n'étais pas seul contre la grille du
jardin. Un homme, vieux, misérable, coiffé d'un chapeau melon déformé
par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de côté, ses reins
frottant le petit mur qui court à faible hauteur. Il disait à voix
basse: «_La Presse! La Presse!_» et personne au monde ne
l'écoutait.
Je reconnus l'aveugle que l'on amène là chaque soir. Sa tête était un
peu inclinée, un peu renversée; son visage immobile et clos recevait la
pluie. On eût dit qu'il avançait en rampant. A deux pas de moi, il
s'arrêta, comme s'il m'eût senti, comme s'il eût perçu le bruit de ma
vie. Je le regardai et murmurai: «Celui-là, celui-là! A quoi pense-t-il,
celui-là»? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose.
Quoi? Quoi? Il n'y avait sûrement rien de commun entre son abîme et le
mien.
Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle
avait recommencé à ramper contre la grille, comme si mon départ lui eût
laissé la voie libre.
Jusqu'à la place du Panthéon, je fus à peu près tranquille, c'est-à-dire
vide, c'est-à-dire déserté de toute pensée. En pénétrant dans la rue
d'Ulm, je me surpris à compter: «Quinze sous pour le repas du midi, dix
sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-même. Plus besoin
de chercher une place. La solitude!»
Je haussai les épaules avec douleur et résolus de prendre un petit
détour pour ne pas rentrer tout de suite à la maison. Cela vous prouve
que je n'avais, en réalité, aucune inquiétude: je savais bien, je
sentais bien que ma mère n'était pas en danger. C'est en moi, en moi
seulement qu'elle se trouvait en danger.
Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec
méthode et ténacité: «En vendant presque tous les meubles, cela me
permettra peut-être un petit voyage».
Ainsi donc, rien à faire! Je ne pensais plus même au conditionnel, mais
au futur. Rien à faire! Je n'étais pas le maître de mes pensées. Inutile
de résister. Inutile surtout de me dissimuler cette espèce de crime qui
était le mien. Je n'étais pas le maître de ne pas penser criminellement.
Je suivis en hâte les petites ruelles qui devaient me ramener rue du
Pot-de-Fer. Je pénétrai dans ma maison, bien persuadé que j'aimais
toujours tendrement ma mère, mais que j'étais absolument incapable de la
défendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de
ne pas la tuer en moi.