A compter de ce jour une période commença qui m'a laissé un souvenir
indéfinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe à ce
temps-là comme à un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait
alors de réels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le même
engourdissement, dans la même torpeur.
Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, dès le lendemain de l'algarade
Sureau, mon petit matériel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin
de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et,
tout de suite, ma nouvelle vie commença.
Je me levais tard dans la matinée. Les premiers jours, vers six heures,
une sorte de choc intérieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien
naturel puisque, pendant des années, je m'étais levé à cette heure-là
pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, à me
réveiller vers six heures; j'en éprouvais un plaisir particulier et je
me disais que, n'ayant rien à faire, au dehors, de si grand matin, il
m'était complètement inutile de sortir du lit. Cette réflexion agréable
était en général suivie d'une foule d'autres pensées moins heureuses: je
songeais à ma situation perdue et à la nécessité d'en trouver une autre.
Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me
réveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort à rebours, par une
sorte d'adhésion à l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes
membres, je congédiais les pensées importunes et m'enfonçais avec délice
dans un néant horrible et voluptueux.
J'étais, comme au centre d'un espace noir, couché, suspendu, balancé.
Toutes mes idées, toutes mes volontés, toutes les choses qui étaient moi
demeuraient refoulées circulairement, dans l'ombre. Je les percevais
ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'étais bien; j'étais si peu! La
mort ressemble peut-être à cela; en ce cas, c'est une bonne chose.
Je me rappelle seulement que, plaquée sur mon âme, sur le restant
informe de mon âme, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une
fenêtre, entrevue à travers les cils comme derrière les barreaux d'une
cage.
Parfois, au coeur de ce néant, j'étais visité, traversé par un songe.
C'était un songe bousculé, haletant, comme ces histoires que l'on
représente au cinématographe.
Presque tous mes songes se déroulent dans un silence effrayant. Ceux où
il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent
l'âme bouleversée pour plusieurs jours. Je rêve très souvent; je rêve
des rêves vagues et forts. C'est-à-dire que je vois des images dont le
contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais
pourquoi je vous parle de ça; je suis un homme si ordinaire, si
affreusement semblable à tous les hommes!
Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas
besoin d'être endormi pour rêver. Entendez bien, je ne dis pas rêver
comme font les poètes, je dis bien rêver comme un dormeur, tomber en
proie à un monde terrible, incohérent, magnifique. Souvent je suis en
plein travail, par exemple, j'écris, sous mon petit abat-jour et, tout à
coup, crac, j'ai à peine le temps de sentir que mon âme change d'allure
et me voilà dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue,
que ça me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes rêves une
autre fois; je n'ai déjà que trop de choses à vous raconter sur ce
monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre.
Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'éveiller. Eh bien!
même quand je ne me rappelais rien, au réveil, de ces songes du matin,
ils m'imprégnaient tellement qu'ils donnaient un parfum à mes journées,
qu'ils décidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon âme.
Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, où
travaillait à petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arôme du café,
insidieux et pénétrant comme une pensée. Je me levais et passais mes
vêtements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses à venir.
J'allais retrouver ma mère à la cuisine et l'embrassais en silence.
Chaque jour, j'étais certain qu'elle m'allait faire quelque juste
observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces
grasses matinées qui ménageaient dans mon existence de larges vides,
obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mère me disait en
m'embrassant tendrement:
--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier.
Je m'asseyais sur le tabouret canné, entre l'évier et le buffet de bois
blanc. J'occupais là une place étroite comme une destinée. Je tournais
le dos au jour avare de la petite cour et, calé, soutenu, étayé par
toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'étais bien,
malgré tout, j'étais bien avec lâcheté, avec hébétude.
J'aime le café; j'aime aussi la suave odeur du pain grillé. Je jouissais
donc de ces biens immérités, pendant que ma mère me regardait doucement,
attentivement, de ses yeux accoutumés à la pénombre. Je comprenais que
je devais être défiguré par le sommeil; je me sentais les traits épais,
bouffis, les yeux pochés, les cheveux secs et emmêlés; mais tout m'était
égal: l'essentiel était de ne pas rompre le charme engourdissant qui me
permettait de passer d'une nuit à l'autre sans secousse, sans heurt,
sans réveil effectif.
Le petit déjeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma
toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimité, je procédais à mes
ablutions avec beaucoup d'irrégularité et de négligence. Il m'arrivait
ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure
le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout à fait, et c'est
depuis que je porte cette manière de barbe que vous me voyez et qui me
dégoûte profondément.
Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuétude
l'homme, cet être répugnant voué à la vermine et à l'esclavage.
Excusez-moi de vous dire ça tout net, mais comment en parler sans
colère? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, disposé de vingt
minutes environ pour veiller à la propreté de mon corps, et je vous
assure que ces vingt minutes étaient bien occupées. Je suivais un ordre,
toujours le même: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie était
facile, je n'avais qu'à obéir à mes habitudes.
A partir du moment où je disposai, pour les mêmes soins, de presque
toute ma journée, je ne parvins plus à faire correctement quoi que ce
fût de mon programme. Je remettais sans cesse à plus tard une chose ou
une autre, en me reprochant, au fond, amèrement tous ces délais. Pendant
cette période remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite
sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de
le faire. Et n'allez pas croire que c'était un oubli. Non pas! Je
regardais rêveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore
aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par
être parfaitement sales.
Au milieu de ma toilette, je me prenais à fumailler, à ouvrir un livre.
Je m'enfonçais dans un angle du canapé et je rêvassais indéfiniment. Du
lit défait s'échappaient de grosses bouffées de sommeil. Mes rêves de la
nuit, embusqués sous les meubles, derrière les cadres, dans les fleurs
du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des
démons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-même. Ils
nouaient et tortillaient autour de mon âme une farandole tourbillonnante
et, dès lors, le temps s'arrêtait au milieu de l'éternité comme un
navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'à ce que ma
mère vînt ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre
fois: «hum! hum!» Alors les rêves filaient comme des rats sous la
commode et la torpeur me désertait.
--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton ménage?
--Oui, oui, criais-je en me hâtant de me vêtir.
Le savon avait séché sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps
pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et
sortais de la chambre en disant:
--Je m'en vais aller voir cette place d'expéditionnaire. Tu sais? Cette
étude d'avoué....
--Va, mon Louis, répondait maman en remuant à pleins bras le lit de
plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas été habités
par une multitude de figures vivantes que j'étais seul à connaître.
Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eût, lors d'une récente
démarche, fait observer que, pour un employé, la canne donnait une
allure «amateur» peu recommandable, et je tirais derrière moi la porte
du logement.
A peine cette porte fermée, je voyais la clarté louche de l'escalier
s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes
démons étaient là. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent être
emmenés à la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me léchaient les
mains, sautaient à mes trousses et, tout en descendant les marches
humides et usées, je me débattais entre mille rêves fabuleux, comme un
noyé qui coule à pic.