II

Notez en outre que l'affaire Sureau marque le début de mes malheurs.

Quand je dis «malheurs», je n'entends pas surtout les grands

désagréments qui ont résulté, pour moi, de la perte de ma place. Je

pense plutôt à la détresse morale dans laquelle je patauge depuis cette

époque et d'où je ne sortirai peut-être jamais plus.

J'ai, ce jour-là, mesuré, visité des profondeurs dont mon esprit ne peut

plus s'évader. Il s'est fait une déchirure dans les nuages et, pendant

une minute, j'ai très nettement regardé le fond du fond.

Inutile de raisonner sur des choses déraisonnables. J'aime encore mieux

vous raconter les événements qui sont arrivés par la suite. Remarquez en

passant qu'appeler événements des brimborions sans importance, comme

tout ce qui est de moi, ça fait pitié quand on y pense.

Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du

matin. Il n'était pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la

rue. Je n'avais plus qu'une chose à faire: retourner à la maison.

J'habite avec ma mère. Je m'aperçois que vous ne savez rien. Il faut que

je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable,

quand on parle de soi, on n'a jamais fini.

Ma mère est veuve, mon père est mort alors que j'étais encore dans la

première enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui.

Entendez que j'ai très peu de souvenirs Absolument personnels. A part

cela, ma mère m'a raconté quatre ou cinq cents fois certaines histoires

de mon père, en sorte que ces histoires font partie intégrante de ma

Mémoire et que je dois accomplir un réel effort pour distinguer ces

souvenirs-là de mes souvenirs à moi. Mais nous parlerons de mon père une

autre fois.

Nous avons toujours habité notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois

pièces et une cuisine, au quatrième étage. J'ai ce logement en horreur

et, pourtant, je ne suis bien que là.

La maison, l'endroit où l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une

image de l'être: on ne connaît que ça, et on en voit toute la tristesse,

toute l'intolérable tristesse.

Ma mère a une très petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne

elle fait très bien marcher la maison. Ma mère est une femme admirable,

la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter à

genoux.

Je vous dis cela en passant, mais ça doit être bien bon de se jeter à

genoux devant quelqu'un, de le vénérer, de lui ouvrir son coeur, de s'en

remettre à lui de toutes choses. Quand je pense à l'humanité, quand je

pense à tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce

n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une

fois de temps en temps on ait le besoin impérieux de se prosterner

devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidélité, de

le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a

rien à tirer de ces brutes-là! On leur offrirait son âme toute brûlante,

arrachée toute vive, qu'ils prendraient l'air soupçonneux d'un tripier

qui regarde une pièce démonétisée.

Je vous le répète, ma mère est une femme admirable. Si bonne, si

courageuse, si peu semblable à moi! Car moi, je suis sans doute

méprisable, mais pour des raisons que je reste seul à connaître, je vous

prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin,

ni M. Jacob, ni même Lanoue. Ceux-là, plutôt que de me mépriser, ils

feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils

ne me méprisent peut-être pas, au fond.

A part cela, ma mère a un petit défaut. Elle me traite toujours comme si

j'étais demeuré le bambin qu'elle a dorloté et gourmandé jadis. C'est

vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mère

est de caractère un peu bougon. Un très petit défaut, je le sais, et

qui, toutefois, m'est extrêmement pénible, surtout dans certaines

occasions.

C'est à ce travers de ma mère que je pensais en sortant de la maison

Socque et Sureau.

Le grand air m'avait fait du bien. Je commençais à me ressaisir, à

rassembler mes idées qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage

découragé par une longue côte.

Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait

de m'arriver et je répétais: «On m'a flanqué à la porte.... On m'a

flanqué à la porte... à la porte du bureau». Il m'est difficile de

soustraire mes pensées au rythme de la marche, et, comme mon pas était

assez régulier, je scandais ces méchantes phrases sur un air de polka.

Soudain, je m'arrêtai. Je venais d'entrevoir qu'il m'était nécessaire

d'annoncer cette nouvelle à ma mère et que cette nouvelle était très

fâcheuse, qu'elle comportait maintes conséquences redoutables.

Je m'arrêtai donc tout à fait pour m'accouder au parapet qui domine la

Seine.

A l'ombre des arbres, la pierre était presque froide. Il fallait cette

fraîcheur et cette immobilité pour me faire éprouver mieux ma fièvre et

mon agitation. Une minute de pause suffit à me bien montrer que je

n'étais pas du tout dans mon état normal, ce fameux état dans lequel je

ne suis jamais.

Ce petit arrêt me fut quand même salutaire. Il faut si peu de chose pour

me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me

détraquer. Ah! Pauvre mécanique!

Il y avait une équipe de débardeurs qui chargeaient une péniche. Ils

prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en

cheminant sur de longues planches élastiques dont l'image ondulait dans

l'eau. A les regarder, je pris d'abord un réel plaisir. Et puis je me

vis moi-même avançant sur la planche étroite, comme un équilibriste.

J'en ressentis une espèce de vertige et ce me fut promptement si

désagréable que je me détachai de la pierre et repris ma route.

Immédiatement, la pensée qu'il allait falloir annoncer à ma mère la

désastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui.

Dire: «J'ai perdu ma place», ce me paraissait encore assez facile. La

phrase est courte, simple, décisive, elle ne me semblait pas impossible

à prononcer. J'entrevis même Plusieurs façons de me délivrer de ce

premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navré--un air

que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, à

voix basse: «Maman, j'ai perdu ma situation». Il était peut-être plus

adroit, plus habile, pour ne pas décourager la pauvre femme, d'aller et

venir dans le logement, comme à mon ordinaire, et de jeter tout à coup

ces mots, sur un ton plein d'insouciance: «A propos! Tu sais que j'ai

perdu ma situation». J'envisageais aussi la possibilité d'une entrée

tumultueuse; je lâcherais avec violence un propos dans ce genre: «C'est

ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation».

J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, même

simulée, aurait sur la santé de maman et je me décidai en faveur d'une

manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me déchausserais

avec bruit; ma mère me dirait: «Pourquoi te déchausses-tu? Le bureau

est donc fermé, cet après-midi»? Et je répondrais: «Non, mais je n 'y

retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place».

Je vous le répète, cette première partie de l'entretien ne me semblait

comporter aucune difficulté; toutefois, je m'irritais prodigieusement à

l'idée qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les

motifs de ce congé, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que

vous connaissez maintenant.

Ça non! ça, sous aucun prétexte! Ma mère est une femme admirable, je

vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une âme sans détour.

Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt posé sur

l'oreille du gros bonhomme, cette sottise.

Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en réalité? Non!

Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur,

ni que je suis un idiot. Alors, c'est ça, votre humanité? Voilà un

homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle

barrière que je ne peux même pas appliquer le bout de mon doigt sur sa

peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors

l'individu est entouré, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable

où les étrangers ne peuvent naviguer sans formalités?

Je ne pose pas à l'original; je ne suis pas fait autrement que les

autres. Quelque chose me le dit: une idée comme celle qui m'avait mû,

dans cette circonstance, c'est une de ces idées que tous les hommes

connaissent, une idée saugrenues et naturelle quand même. Quant à savoir

s'il convient de céder à de telles impulsions, c'est une autre affaire,

hélas!

Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal à se dépêtrer de la

vérité; faut-il y mêler d'autres misères? Raconter à ma mère que j'étais

licencié par une mesure générale de réduction du personnel, ou que les

intrigues jalouses de mes camarades avaient déterminé mon renvoi, voilà

une idée qui ne m'effleura même pas. Ou plutôt si, elle m'effleura un

peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser

aisément.

Vous le voyez, mes réflexions étaient loin d'être apaisantes. En

arrivant au pont d'Austerlitz, j'étais résolu à donner avis de mon

renvoi sans le moindre commentaire.

Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'élance au milieu d'un grand

espace blanc. Dès qu'il y a un peu de clarté sur Paris, c'est pour le

pont d'Austerlitz. Là, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage,

des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein

air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en

guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les

yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il était agréablement

chatouillé par les tramways et les fardiers qui lui courent sur

l'échine. En général, je me plais bien dans les environs du pont

d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes

mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais passé le pont

d'Austerlitz en état de honte, ou de colère. Ça compte, des choses comme

ça!

Malheureusement, ce jour-là, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien.

Mes soucis étaient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de

force.

Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: «Sûrement, ça

ira mieux dans l'allée des platanes»; car, cette grande allée qui monte

vers le Muséum, c'est un endroit où je suis presque toujours heureux.

L'allée des platanes fut un échec complet. En arrivant au niveau des

serres, j'étais un peu plus mécontent, un peu plus troublé qu'en passant

la grille du jardin. L'allée m'avait laissé filer avec une indifférence

évidente, sans plus s'occuper de moi que d'un étranger, sans me faire le

moindre signe d'amitié, à moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans

toute sa longueur quatre fois par jour en été et trois fois par jour en

hiver.

J'en ressentis une pénible impression d'abandon et d'hostilité chez les

choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans

les circonstances graves.

Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprévu: le

jardin botanique était fermé. Je compris donc que j'étais en avance et

que, si je poursuivais ma route, mon arrivée à la maison, en pleine

matinée, aurait quelque chose d'insolite qui précipiterait la

catastrophe, c'est-à-dire l'explication.

Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde

colère: toutes mes habitudes renversées! Rien d'étonnant que le monde

familier ne me fût pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque

je dénonçais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait

pas, comme un mari soupçonneux qui revient de voyage à l'improviste.

J'avais plus d'une heure à gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du

Pot-de-Fer. Je passai ce temps à louvoyer autour du jardin botanique,

comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer.

J'étais bien décidé à ne pas souffler mot de mon histoire; mais la

certitude que ma mère allait me demander des éclaircissements ne

laissait pas de m'exaspérer.

Je pensais: «Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui répondrai

rien. Je resterai glacé, digne, comme un homme qui a souffert une grande

injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je

viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et

consolations.

«Sûrement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant.

Sûrement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! ça,

non! Voilà une matière qui a le don de m'exaspérer. Je ne veux pas

entendre parler argent.

«Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis résolu

à ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette

sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute, à moi, si je

suis entré dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai

aucune aptitude pour ce hideux métier de rond-de-cuir. Pourquoi maman

m'a-t-elle poussé à prendre une place chez Moûtier, d'abord, chez Socque

et Sureau ensuite? J'étais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive

devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laissé suivre ma

voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison

pour avoir faussé ma carrière, perdu ma vie, compromis, gâché mon

bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette

situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas forcé à la

prendre, je ne l'aurais pas perdue.»

En arpentant les allées tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonflé,

tuméfié par un monde de pensées venimeuses. Mes pas revenaient toujours

dans le même cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place,

comme un vol de sansonnets qui ne sait où se poser. J'arrivais

graduellement à cette conclusion que ma mère était la seule personne

responsable de mon infortune. C'était elle qui m'avait laissé passer

l'âge des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction.

C'était elle qui m'avait poussé à rechercher des fonctions incompatibles

avec mon caractère. C'était elle qui allait maintenant m'accabler de

reproches, me parler de nos difficultés d'argent, me faire mesurer ma

sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolérer cela.

Il faisait une chaleur orageuse, déprimante. A force de tourner, je

suais à larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En

fait, j'étais ivre, ivre d'amertume et de colère. Pourtant, l'essentiel

était acquis: j'avais préparé toutes mes réponses, j'étais chargé de

rancune comme un mortier de coton-poudre. J'étais paré. J'aurais le

dernier mot.

Vous pouvez, monsieur, me considérer avec dégoût. J'y consens. Mais je

dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espèce de

forcené que j'étais au moment où j'entendis sonner midi et demi et où je

me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air pressé d'un homme qui a

bien gagné sa nourriture.

Confession de Minuit: Roman · 第 5 / 24 题