«S'il ne m'est point donné de compter avec le Créateur, il

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L'ART

DE

PAYER SES DETTES

ET

DE SATISFAIRE SES CRÉANCIERS,

SANS DÉBOURSER UN SOU.

IMPRIMERIE DE H. BALZAC,

RUE DES MARAIS S.-G., N 17.

L'ART

DE

PAYER SES DETTES

ET

DE SATISFAIRE SES CRÉANCIERS,

SANS DÉBOURSER UN SOU;

ENSEIGNÉ

EN DIX LEÇONS.

OU

Manuel du Droit Commercial,

A L'USAGE DES GENS RUINÉS, DES SOLLICITEURS, DES SURNUMÉRAIRES,

DES EMPLOYÉS RÉFORMÉS ET DE TOUS LES CONSOMMATEURS SANS ARGENT.

PAR FEU MON ONCLE,

Professeur Émérite.

PRÉCÉDÉ D'UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'AUTEUR ET ORNÉ

DE SON PORTRAIT.

LE TOUT PUBLIÉ

PAR SON NEVEU,

AUTEUR DE L'ART DE METTRE SA CRAVATE.

«Plus on doit, plus on a de crédit.»

_Pens. inéd. du Professeur._

A Paris,

A LA LIBRAIRIE UNIVERSELLE,

RUE VIVIENNE, N. 2 BIS, AU COIN DU PASSAGE COLBERT.

1827.

AVANT-PROPOS

De l'Éditeur.

L'auteur de _l'Art de mettre sa cravate_ lance dans le monde un

ouvrage qui, bien qu'il ne soit pas de lui, va trouver bien des

détracteurs, et lui attirer peut-être bien des persécutions.

_Comment!_ vont s'écrier une foule d'esprits étroits, _ce baron de

l'Empésé prétend ériger en science l'art affreux de donner à un

créancier honnête de belles paroles pour de l'argent comptant? Mais

c'est une infamie, une abomination! Il faut pendre un homme comme

celui-là!..._

Déjà d'inquiètes clameurs s'échappent des comptoirs de tous les

négocians, fabricans, marchands et débitans; car il y en a

quelques-uns qui ne voient pas plus loin que leur patente,

et quelques autres dont la philosophie n'a guère plus de longueur que

le parquet de leur établissement.

A la seule annonce de ce livre la peur va gagner le propriétaire, le

restaurateur, le limonadier, le tailleur, la lingère, le bottier, le

chapelier, le bonnetier, le marchand de vin, le boulanger, le boucher,

l'épicier, etc., etc., et jusqu'au libraire même; tous les petits

mémoires qui dormaient d'un profond sommeil vont aller éveiller en

sursaut le modeste employé, l'inutile fashionable, l'artisan laborieux

et l'égoïste rentier.

C'est un malheur; mais comme l'ont dit de grands écrivains du XIXe

siècle: _Le foyer des lumières s'étend de jour en jour[1].... Le genre

humain est en marche[2].... La nation française ne peut

rétrograder[3]... Les uns ont trop, les autres n'ont pas assez[4]_,

etc., etc. Mettez-vous bien dans la tête que tant que l'on ne

raisonnera que sur des _spécialités_ pareilles, on ne dira que des

bêtises; il faut embrasser les grands intérêts sociaux et raisonner

sur les _généralités_: le reste marchera tout seul, et ceci ne sera un

contre-sens que pour l'épicier!... Mais qu'est-ce qu'un individu en

comparaison de la masse?

[Note 1: M. de Chateaubriant.]

[Note 2: M. de Pradt.]

[Note 3: Le général Foy.]

[Note 4: L'oncle de l'auteur.]

Il est reconnu qu'il existe en France, et principalement à Paris, une

quantité innombrable d'individus à qui la société ne doit rien, parce

qu'ils ne font rien pour elle, et qui ne s'imaginent pas moins avoir

le droit de frapper des réquisitions de toute nature, par cette seule

raison que «il est évident que _les uns_ ont trop et que

_les autres_ n'ont pas assez[5].»

[Note 5: Aphorisme de l'oncle de l'auteur.]

Or, quels sont les individus dont je veux parler? des hommes qui se

classent bénévolement dans la catégorie _des autres_, en n'ayant pour

toute industrie que celle d'exploiter, pour ainsi dire de force, la

catégorie dont se composent _les uns_. Je dois donc prévenir le

lecteur que cet ouvrage n'a été écrit ni pour eux, ni pour

«Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,

Que pressent de nos lois les ordres légitimes,

Et qui, désespérant de les plus éviter,

Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.»

En un mot, pour ces êtres paresseux, improductifs et déhontés qui,

pour la plupart gens de sac et de cordes, ne méritent que le mépris et

l'abandon, allant partout étaler aux yeux d'un public généreux brevet

d'incapacité, et ne se bornent qu'au triste rôle de _consommateur_ à

charge!....

Je le répète, ce n'est pas pour cette engence que cet ouvrage a été

publié, mais bien pour cette classe d'infortunés, déshérités de leur

part de la fortune nationale par une force majeure et indépendante de

leur volonté; individus estimables sous tous les rapports, possédant

toutes les qualités physiques et morales, tous les talens qui font le

charme de la société, hommes éminemment _producteurs_, en un mot,

hommes industriels, mais qui n'ayant pas une obole de revenu annuel,

sont bien forcés de faire des dettes pour vivre honorablement. Hommes

rangés et ayant des principes, ils n'en veulent pas moins satisfaire

leurs créanciers d'une manière ou d'une autre, et pour cela ils sont

obligés d'avoir recours à des moyens inventifs, à des efforts

d'imagination qui laissent bien loin derrière eux les travaux, les

découvertes et les opérations de toutes les classes réunies de

l'Institut de France...

O vous! _producteurs_ et _consommateurs_ de toutes classes sans

argent; vous qui aviez une place et qui n'en avez plus; vous qui en

cherchez une et qui ne l'obtiendrez pas; vous qui en avez une qui n'en

est pas une; vous qui écrivez dans les journaux libéraux; vous qui

faites des brochures politiques et des petits livres in-32; vous qui

commencez des maisons sans savoir comment vous les finirez; vous qui

faites les beaux bras et des dettes à Paris, vous enfin qui faites

tout comme a fait l'auteur de cet ouvrage, que de titres ne

réunissez-vous pas pour qu'il vous offre le fruit de ses veilles et de

ses méditations!

Par le temps qui court je vous vois exposé à aller à Sainte-Pélagie

passer un, deux, trois et quatre termes, ou mieux encore,

faire un bail de cinq ans!....... Ayez donc constamment sur vous ce

_petit Manuel du Droit commercial_; avec un tel guide vous pourrez

narguer les mandats d'arrêts, les mandats de dépôts, les mandats

d'amener, les mandats que vous aurez souscrits au profit d'un tiers

porteur, etc., etc., etc., voyager hardiment, tout seul et à la barbe

des créanciers, dans les nombreux et brillans passages dont la

capitale abonde.

Tandis que vous êtes encore libres, achetez l'ouvrage de l'oncle de M.

le baron de l'Empésé, lisez-le, méditez-le, raisonnez-le, apprenez-le

par coeur, afin de perfectionner votre éducation, si déjà elle est

achevée: la pratique est jointe à la théorie.

L'Éditeur.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

_SUR_

Mon Oncle.

L'homme vraiment étonnant dont je vais entretenir un instant mes

lecteurs, mon oncle enfin, fut un de ces individus privilégiés de la

nature, et pour lesquels la fortune se plaît à opérer des miracles.

Dès l'âge le plus tendre il sut se mettre au-dessus de ces préjugés

impérieux qui gouvernent la société et qui ne sont, philosophiquement

parlant, que _de grandes infirmités morales_, en vivant _de fait_ sur

le pied d'un homme qui a 50,000 livres de rentes, bien qu'il n'eût

jamais possédé _de droit_ un sou de revenu.

Après avoir usé pendant soixante années consécutives de toutes les

jouissances qu'il soit permis à l'homme de désirer et d'user, il fit

une fin digne de lui en rendant le dernier soupir chez un restaurateur

fameux, qui souvent avait été à même d'apprécier ses brillantes

qualités et la puissance de son génie.

Mon oncle naquit à Saint-Germain-en-Laye le 1er avril 1761. Je ne

parlerai pas des premières années de son enfance qui s'écoulèrent

paisiblement comme celles de tous les enfans gâtés par leur mère. Ma

grand'maman désirait depuis long-temps un gage de tendresse de mon

grand-père; elle venait de l'obtenir après dix années d'union, et mon

oncle en était le premier fruit (mon père ne vint au monde que dix

autres années après). Mon grand-père, aussi aveuglé par sa tendresse

pour son fils que l'était sa femme, ne sut pas distinguer toutes les

passions qui viendraient un jour assaillir le coeur de _son trésor_,

et quoique ce fût un homme d'esprit, il ne sut pas donner à son

éducation la marche qu'elle semblait nécessiter.

Absent pendant neuf mois de l'année qu'il passait à son régiment de

Royal-Cravate, où il avait obtenu le grade de major, il ne pouvait

guère surveiller son fils, et était obligé de s'en rapporter à la

sagesse de sa femme. Doué de toutes les dispositions nécessaires pour

faire parler de lui un jour, le trésor de ma grand'maman avait aussi

tous les petits défauts voulus pour en faire parler dans un genre

opposé.

On lui avait donné des maîtres qu'il n'écoutait pas; il dansait avec

son maître de latin, tirait des pétards au nez du maître de danse,

mettait des bouts de bougie dans les poches du maître de dessin et

des bouchons dans la flûte de son maître de musique. Dans les courts

voyages que mon grand-père faisait à St.-Germain, mon oncle prenait

son épée qu'il mettait à la place de la broche après y avoir passé son

plumet en guise de rôti; il arrachait les poils du chat et faisait des

moustaches au serin avec de l'encre. Ma grand'maman trouvait cela

charmant; mon grand-père ne pouvait s'empêcher de rire en traitant

toutes ses espiégleries de bagatelles, et disant que l'âge le

corrigerait plus tard. L'âge vint et mon oncle ne se corrigea pas.

Enfin, les choses devinrent telles, que personne ne pouvant plus tenir

dans la maison, on prit le parti de se débarrasser du _trésor_. Mon

oncle avait alors 10 ans.

Il entra au collége _Louis-le-Grand_ à Paris, où, pendant les quatre

premières années, il fit des progrès sensibles et mit à profit les

précieux avantages qu'il avait reçus de la nature. S'il n'était pas le

plus fort de sa classe en version, il était le plus fort à la balle;

il se battait régulièrement deux fois par jours, se faisait mettre au

pain sec cinq fois par semaine, recevait vingt-cinq férules à la fin

du mois, et remportait deux prix et une demi-douzaine d'_accessit_ à

la fin de l'année; ma grand'maman était enchantée.

Au mois d'août 1777, mon grand-père étant à St.-Germain, vint à Paris

avec l'intention d'emmener son fils passer une partie des

vacances avec lui à son régiment. Il arrive au collége, se faisant une

fête de le voir; il le demande........ Le visage du principal

s'allonge......., sa physionomie se rembrunit....., il balbutie......,

enfin mon grand-père apprend que depuis quinze jours son cher fils a

disparu ainsi que la fille de la blanchisseuse de la lingerie, et

qu'on ne sait où ils sont allés. Mon oncle venait d'atteindre sa

seizième année.

Mon grand-père se garde bien d'apprendre à sa femme cette escapade. Il

alla trouver M. de Sartines qui lui dit de revenir le soir. Pendant ce

temps mon oncle fut déniché avec sa petite blanchisseuse dans un

cabinet garni de la rue Fromenteau où il s'était réfugié. Son père le

ramena à St.-Germain, sans lui faire aucun reproche; et, dès ce

moment, il fut convenu qu'étant assez avancé dans ses études pour

pouvoir se passer du collége, il les terminerait dans la maison

paternelle.

Le cours d'études que mon oncle entreprit était assez agréable. Tous

les matins il jouait à la paume ou au billard, allait le soir au bal,

y faisait de nombreuses connaissances qu'il amenait chez sa mère boire

le meilleur vin de son père, crevait des chevaux, brisait les voitures

de ceux qui voulaient bien lui en prêter, et devait à tout le monde.

Dans la belle saison il allait à la campagne, tirait sur les chiens et

même quelquefois sur les gardes de chasse après avoir fait

des enfans à leurs femmes, tuait tout le gibier et empruntait de

l'argent à tous les propriétaires des environs. L'hiver, il avait un

duel par semaine et une prise de corps tous les mois.

Ce fut alors que mon grand-père résolut de le faire voyager pour

tâcher de calmer une tête qui, disait-il, n'avait besoin que de

réfléchir. Or, les voyages prêtant beaucoup à la réflexion, mon oncle

fut envoyé aux Eaux de Bagnères qui étaient alors le rendez-vous de

tout ce qu'il y avait de plus distingué.

Là, il devint l'ordonnateur de toutes les fêtes, l'âme de tous les

plaisirs. Ceux qui y étaient à cette époque (1784) se rappelleront

encore la salle de spectacle qu'il construisit en deux heures de temps

à Lourdes, où était arrivée, depuis quelques jours, une troupe de

comédiens de province dans l'intention de continuer leur route pour la

Capitale, au moyen de quelques recettes qu'ils comptaient prélever sur

les rustiques habitans, en les gratifiant de deux on trois de leurs

représentations.

A défaut d'autre local pour y établir son théâtre, mon oncle avait

jeté son dévolu sur le vaste hangard d'un sellier qui permit qu'on en

disposât, mais à condition de ne point faire déménager ses voitures.

Il trouva le moyen de tout concilier: il fit démonter les caisses de

dessus leurs trains, les fit ranger en demi-cercle les unes

à côté des autres, et composa de cette manière un rang de loges d'un

genre tout-à-fait nouveau. Un grand carrosse à portières ouvertes qui

avait appartenu autrefois à l'archevêque de Toulouse formait la loge

d'honneur, et deux belles diligences, aux extrémités de l'orchestre,

figuraient les loges d'avant-scène. Un second rang de loges de la même

espèce s'élevait sur leurs trains, et toutes les selles, disposées sur

de longues perches perpendiculaires au théâtre, composaient un

parterre où les spectateurs étaient à califourchon. Jamais spectacle

plus grotesque n'excita des ris plus immodérés.

Mon oncle revint l'année suivante à Saint-Germain avec un sensible

changement opéré dans toute sa personne. S'il avait gagné d'un côté,

il avait perdu de l'autre; car il rapporta de ce voyage un goût

prononcé pour le jeu auquel il se livra d'une manière telle, que mon

grand-père aliéna sa petite fortune pour acquitter les dettes

nombreuses que son fils contracta.

Ce fut à cette époque (1787) que mon oncle perdit son père. Il mourut

des suites d'une chute de cheval: ma grand'maman suivit de près son

mari. Mon père, quoique plus jeune de 10 ans que son frère, mais

beaucoup plus sage, fut chargé par le conseil de famille d'arranger

les affaires de la succession, bien qu'il ne fût pas majeur. Mes

grands parens ne laissèrent que très-peu de chose à leurs enfans, et

quoique mon oncle eût déjà reçu six fois la valeur de ce qui pouvait

lui revenir, mon père n'en partagea pas moins avec lui les 12,000 fr.,

montant de la succession.

La révolution venait d'éclater, et mon oncle qui s'était déjà fait

remarquer par la violence de ses opinions monarchiques, crut devoir

s'expatrier dans un moment où tout ce qui était considéré comme

appartenant au _parti de la cour_, avait à craindre pour sa vie. Une

raison qui n'était pas moins forte encore, c'est qu'il ne lui restait

plus rien, et qu'étant habitué à vivre grandement, ayant usé son

crédit, il n'aurait pu trouver un sou à emprunter.

Il prit le parti de retourner aux Eaux, où il espérait mettre en

pratique les nombreuses ressources que le jeu pouvait lui offrir. Il

quitta donc Paris au mois de mai 1789, et arriva à Bagnères, où il se

fit modestement passer pour un jeune banquier de Hambourg, bien qu'il

n'eût jamais trouvé un écu sur sa signature; mais personne ne

paraissait s'entendre mieux que lui aux grandes spéculations

commerciales; à l'entendre il était en relation avec toutes les places

de l'Europe, ayant sans cesse à la bouche le nom des plus fameux

négocians. C'était toujours sans affectation qu'il parlait des

opérations immenses qu'il avait faites aux dernières foires de

Francfort et de Leipsick, et la seule chose qu'on ne pouvait concevoir

après l'avoir bien écouté, c'était qu'aucun souverain de

l'Europe ne lui ait encore confié l'administration de ses finances, et

qu'il vînt perdre aux Eaux un temps qu'il aurait pu employer si

utilement à la prospérité de ses concitoyens.

Une autre fois, il trouva le moyen de persuader à un prince russe

qu'il possédait, dans une de ses terres en Sibérie, des carrières de

marbres dont l'exploitation devait rapporter plusieurs millions. Ils

passèrent ensemble un marché que mon oncle céda peu de temps après

pour la somme de cinquante mille écus, à un négociant de Florence,

lequel se transporta en Russie, et dépensa six cent mille francs à

fouiller une prétendue carrière, dont il ne retira même pas de quoi

faire un dessus de table de nuit.

En 1796, mon oncle revint à Paris où il se lança dans les affaires. Il

obtint un emploi dans les fournitures de l'armée d'Italie, et en 1799,

il était un des munitionnaires généraux de l'année de Pichegru en

Hollande.

Dans l'espace de huit ans, il fit, perdit, refit et mangea quatre fois

sa fortune; enfin, un jour il avoua à mon père qu'il ne possédait pas,

pour le moment, un louis, tout en lui proposant d'en parier mille,

qu'il reviendrait de Spa, où il comptait aller passer la saison des

Eaux, avec cinquante mille francs dans son portefeuille; mon père

aurait perdu son pari, et mon oncle l'aurait gagné.

Pendant quinze ans, mon oncle n'eut d'autre existence que celle qu'il

tirait de son talent au billard, au piquet, et à d'autres jeux qu'il

n'exerçait jamais qu'au rendez-vous des Eaux les plus fréquentées, ou

à Paris, au pavillon d'Hanovre et dans d'autres établissemens de ce

genre. Son bonheur était si constant qu'on était tenté quelquefois de

croire qu'il y entrait beaucoup d'adresse; mais la preuve de sa bonne

foi était à la pointe d'une épée où dans le canon d'un pistolet, et

mon oncle l'avait tant de fois administré avec succès qu'il avait fini

par convaincre tout le monde sans persuader personne.

Cependant le moment était arrivé où il allait voir s'évanouir le rêve

de bonheur qui durait depuis plus de quarante ans. C'était en 1821, il

était revenu des Eaux de Plombières où il avait passé la saison

précédente, et cette fois il en était revenu sans un sou vaillant.

Forcé de se loger dans un petit hôtel garni de la rue _Saint-Nicolas

d'Antin_, il avait voulu recommencer le genre d'industrie qu'il avait

si bien exploité à Paris, et ailleurs. Mais hélas! il n'avait plus au

billard cette justesse de coup d'oeil, qui ne lui avait jamais fait

manquer au bloc, même une _bille de longueur_; à l'écarté il ne

_retournait_ plus le roi aussi souvent; à l'impérial ses adversaires

_donnaient_ mieux que lui, et au piquet les mains lui tremblaient

lorsqu'il fallait _battre les cartes_. Si l'étoile de mon oncle avait

commencé à pâlir à Plombières, elle s'était totalement éclipsée à

Paris.

Il me serait impossible de peindre le profond chagrin qui s'empara

tout à coup de l'homme qui avait toujours vu en riant les événemens

les plus tristes de la vie. A la suite d'une partie d'écarté où il

avait perdu tout; ayant été _piqué sur quatre_ trois fois de suite, la

fièvre s'empara de sa personne le lendemain matin, et le maître de

l'hôtel s'empara de sa malle qui contenait tout ce qu'il possédait en

linge et vêtement, et jusqu'à une magnifique queue de billard qu'il

avait gagnée à un fameux ébéniste de la capitale, comme pour avoir

entre les mains une hypothèque de ce qui lui était dû, tant en

logement qu'en nourriture.

Mon oncle ne put supporter ce dernier coup, et dès ce moment sa

maladie qui n'était autre chez lui qu'un épuisement total de la

machine humaine tant au physique qu'au moral, empira d'une manière

vraiment alarmante pour lui et ses créanciers. Ayant épuisé toute

espèce de ressources, il se fit conduire bravement en fiacre à

l'hospice de la Charité où il prétendit devoir être traité d'une

manière privilégiée, attendu que le huitième de tout ce qui se perdait

au jeu devant retourner aux hospices, ainsi que le cinquième du prix

de tous les billets pris au spectacle, depuis quarante ans il avait

bien payé sa place à l'hôpital, et que ce n'était qu'un _rendu_ pour

un _prêté_.

Il y entra, en effet, le 3 janvier 1822, ses poches pleines de

patience et de philosophie; quant à son amour-propre, il le déposa

prudemment à la porte, au risque de ne le plus retrouver en sortant.

Pendant un an que dura sa maladie, je lui prodiguai toutes les

consolations et tous les adoucissemens qui furent en mon pouvoir.

J'allais le voir souvent, et les jours où je ne pouvais absolument me

déranger de mes occupations, il passait son temps à m'écrire, et (me

disait-il) _à mettre en ordre ses écritures_, sentant bien qu'il était

arrivé au bout de sa carrière. Je me réserve de publier un jour cette

correspondance qui ne sera pas moins piquante qu'instructive à cause

de l'originalité, et des observations de tous genres dont elle est

farcie.

Ce fut à _la Charité_ que mon oncle composa le savant traité que je

donne aujourd'hui au public.

Sur la fin de cette année (commencement de décembre) étant en état de

sortir, il quitta son hospice pour venir partager avec moi ma

très-modeste demeure. Là, il se livra tout entier à cette triste

pensée, qu'il allait être incessamment forcé de faire une banqueroute

définitive à ce bas-monde et à ses créanciers. Au fait mon oncle

pouvait-il se faire un scrupule de la dépense d'une cinquantaine de

mille francs (plus ou moins)[6] qu'il avait prélevés chaque

année sur ses concitoyens? Non sans doute, aussi vit-il approcher sans

effroi le moment fatal. Mais comme il voulait mourir tranquillement,

et la conscience pure, il employa les derniers jours de sa vie

cosmopolite, à rechercher ses nombreux créanciers, son intention étant

de leur déclarer lui-même sa pénible faillite. Ils étaient au nombre

de deux cent vingt-deux. Il les convoqua définitivement pour le 19

mai, et le rendez-vous fut indiqué chez Gillet, restaurateur, à la

porte Maillot, dans le salon de quatre cents couverts. La plupart

ignoraient ce que mon oncle leur voulait; mais telle avait toujours

été leur estime et leur admiration pour le génie inventif dont il leur

avait si souvent donné des preuves palpables aux jours de sa brillante

fortune, qu'aucun d'eux ne manqua au rendez-vous.

[Note 6: Ces 50.000 fr. sont ici pris comme terme moyen.]

Mon respectable oncle se fit conduire en fiacre, car n'ayant pas même

la force de marcher, il lui aurait été de toute impossibilité de faire

cette course. Arrivé au lieu de la séance, il fit préparer une espèce

d'estrade avec une bergère, dans laquelle il devait s'asseoir pour

haranguer son monde, puis un premier rang de chaises tout autour, et

un second rang placé sur les tables qu'il avait fait disposer à cet

effet, se rappelant sans doute la salle de spectacle qu'il avait

improvisée à Bagnères, il y avait quarante ans: et lorsque tous ces

créanciers furent réunis et placés il s'assit au milieu

d'eux, avec calme et dignité, puis commençant par s'excuser sur la

faiblesse de sa voix, qui depuis sa sortie de l'hôpital ne lui

permettait guère de se faire entendre très-distinctement, et s'être

recueilli comme pour rappeler à sa mémoire de vieux et importans

souvenirs, il leur tint à peu près ce discours:

«Messieurs,.....

(_Grand mouvement d'attention suivi d'un profond silence._)

«Le grand livre de la vie va se fermer pour moi: Voilà tout à l'heure

soixante et un ans que mon compte y est ouvert. Il n'appartient ni à

vous ni à moi de faire la balance de celui-ci, ce soin n'est réservé

qu'à Dieu seul, qui a tenu jusqu'à ce jour le livre journal de toutes

mes pensées et actions: (_Un vieil usurier fait ici un signe de

croix_.) Je le vois déjà prêt à entreprendre les terribles additions

de cet immense compte courant, et je tremblerais d'apprendre de

combien elles me constitueront son débiteur, si son crédit comme sa

bonté n'étaient infinis.»

A ce touchant exorde les mouchoirs des deux cent vingt-deux créanciers

de mon oncle sortirent de leurs poches et se portèrent à leurs yeux où

semblaient rouler quelques larmes d'attendrissement. Mon oncle respira

une prise de tabac et continua.

«S'il ne m'est point donné de compter avec le Créateur, il

m'a du moins laissé la force et le courage nécessaire pour régler

définitivement avec chacun de vous avant ma mort; car je le sens mon

heure dernière a sonné (_quelques sanglots se font entendre_). Voici

mon journal, mon grand-livre, mon carnet d'échéances, mon répertoire

établi par ordre alphabétique; ils sont visés, cotés et paraphés selon

l'usage établi chez un homme qui, ne faisant que des affaires en

règle, doit se rendre compte, depuis le premier jour de sa gestion

jusqu'au dernier, de ses moindres opérations.»

Tous les yeux des créanciers se fixent alors sur un amas de paperasses

que mon oncle se serait bien gardé de leur montrer de près.

«Chacun de vous y trouvera couché le solde de ce qui lui revient en

totalité, intérêt et capital réunis (_ici nouvelles larmes

d'attendrissement_). Mais, Messieurs, vous auriez tort de penser que,

comme dans les balances ordinaires des négocians patentés, il se

trouve ici un _actif_ et un _passif_ (_grand mouvement d'attention_).

Non, Messieurs, non. Je n'ai à vous présenter que du _passif_

(_mouvement en sens divers_).

»Cependant ne craignez pas de recevoir ni 10 p. 100; ni 20 p. 100; ni

même 40 p. 100 de ce qui vous est si légitimement dû (_l'attention

redouble_). Je suis incapable d'une telle bassesse, cela serait une

véritable friponnerie; et j'aimerais mieux ne vous rien

donner, aussi est-ce ce que j'ai résolu, et vous ne recevrez pas un

sou.»

(_Ébahissement général suivi d'un murmure improbateur._)

Quelques voix: _Écoutez! écoutez!_

Ici mon oncle se mouche, boit une gorgée d'eau sucrée, et reprend

aussitôt avec calme et confiance:

«Oui, Messieurs, écoutez!..... Mon père en mourant ne me laissa pour

toute fortune que quelques brochures manuscrites indiquant un grand

nombre d'améliorations à faire dans le système financier établi en

France.....; pouvaient-elles me faire vivre, je vous le demande?

(_Approbation au centre_, un marchand de comestibles: _C'est très

juste._)

»Je conçus donc la grande pensée du _crédit_, et j'ai découvert qu'il

ne se fondait et ne s'établissait d'une manière solide que d'après la

fidélité qu'on apportait à ne jamais payer ses dettes. (_Oh! oh!_) Je

vous ai tous fait servir de preuve à cette importante découverte.

(_Agitation._) Si elle vous laissait le moindre doute à cet égard, je

vous engagerais à jeter les yeux sur vos écritures, où je vous défie

de trouver note le plus léger à compte de ma part.

(_L'agitation redouble._) J'ignore encore si vous aurez dans la suite

à vous louer de ma découverte.

(_Hésitation marquée._) Mais je me suis toujours fait un devoir,

jusqu'aux derniers momens de mon existence politique et

sociale, de manoeuvrer mes emprunts quelquefois forcés, et ce, je ne

crains pas de l'avouer, de manière qu'au jour de mon décès, les sommes

que j'ai perçues se trouvassent réparties sur un grand nombre de

têtes, et toujours de préférence sur les plus riches.

(_Approbation générale, à l'exception du vieil usurier._)

»Mais, Messieurs, qu'est-ce que cette perte, en comparaison de celles

que vous fera éprouver immanquablement le misérable système de

finance, qui vous a été dernièrement présenté. (_Silence au centre,

hilarité à gauche et à l'extrême droite_), une véritable bagatelle en

comparaison des immenses avantages dont le nouveau système de crédit,

d'emprunt et d'amortissement que je viens de vous dévoiler, pourra

vous faire jouir à l'avenir. J'ai chargé mon neveu de le développer,

de le rédiger et de le faire imprimer pour le bien commun de tous et

comme devant apporter à l'État une nouvelle source de prospérité

découverte par mon exemple[7].

[Note 7: M. le Baron de l'Empésé a scrupuleusement rempli les

dernières volontés de son Oncle.]

(_Marques bruyantes d'improbation._)

»Hé! Messieurs, si je voulais m'étendre sur le bien que je vous ai

fait et que je suis encore à même de vous faire, il me serait facile

de prouver que vous êtes encore mes débiteurs, mais je préfère ne

séparer de vous avec la consolante idée que nous sommes ensemble

parfaitement quittes.»

«Une voix: _Celui-là est trop fort!_»

«Je termine, Messieurs, veuillez me prêter pour cela toute votre

attention. (_Profond silence._) J'ai servi d'exemple au riche; j'ai

aidé le pauvre; je n'ai fait, en quelque sorte, que déplacer

quelques-uns de vos immenses capitaux pour les reporter vers des

points où ils trouvaient un bon emploi. J'ai commencé à opérer le

nivellement des montagnes d'or que la fortune s'est plu à élever

autour de vous: elle était aveugle jusqu'alors, je l'ai, pour ainsi

dire, opérée de la cataracte, mes Mémoires feront le reste.....

(_Bourdonnement général._)»

Mon oncle, après ces mots, se laissa aller sur la bergère, accablé par

les efforts qu'il venait de faire pour prouver à ses créanciers d'une

manière si non victorieuse, du moins positive, qu'ils devaient encore

s'estimer heureux qu'il ne leur dût pas davantage.

Il est vrai que la fin, si inattendue, de ce discours, produisit dans

l'assemblée un mélange de sentimens opposés. Les uns voulaient

l'étrangler, les autres n'étaient mus que par des sentimens d'extase

et d'admiration.

Peu à peu, cette masse de créanciers ne partagea plus que les mêmes

idées de générosité, et chacun d'eux alla déposer au bas de

l'estrade, sur laquelle deux des demoiselles de salle de M. Gillet

étaient occupées à faire revenir mon oncle de son évanouissement, les

_billets_, _lettres de changes_, _délégations_, _bons payables_ avec

_arrêtés de compte_, etc., etc.; que ce digne citoyen avait souscrits

à leur profit depuis plus de quarante ans.

Après qu'il eut repris ses sens, et qu'il eut aperçu le faisceau de

billets et de papiers timbrés qu'on venait de déposer d'un commun

accord à ses pieds, il ne put résister au saisissement que la joie de

les revoir amassés lui causa tout-à-coup. Faisant un nouvel effort sur

lui-même, il souleva ce trophée de ses mains défaillantes, comme pour

le montrer à l'univers, et rassemblant toutes ses forces, il s'écria:

«Je ne vous demande plus qu'une seule chose en grâce!... Messieurs,

promettez-moi d'acheter mon ouvrage aussitôt qu'il sera imprimé.» Tous

le lui jurèrent, et il rendit le dernier soupir dans mes bras.

La perte inattendue d'un homme de bien est un des plus tristes

événemens qui puisse affliger la société et ses créanciers lorsqu'il

en a. Celle de mon oncle fut principalement appréciée par un marbrier

entrepreneur de monument funèbres. Aussi, avec une éloquence qui ne

part que du coeur, s'empressa-t-il d'émettre un voeu, celui de

faire une petite souscription pour lui élever un modeste tombeau et

perpétuer ainsi le souvenir d'un homme de génie. L'un et

l'autre furent à l'instant réalisés, et mon bien bon oncle fut enterré

au cimetière du Mont-Parnasse, que pour ainsi dire il étrenna de sa

personne le 22 de mai 1823. Tous ses créanciers l'accompagnèrent

jusqu'à sa dernière demeure.

Peu de jours après, une pierre tumulaire couvrit sa dépouille

mortelle, sur laquelle on est tous les jours à même de lire cette

simple mais touchante inscription, inspirée autant par la

reconnaissance que par une juste admiration, elle fut gravée en

caractères lapidaires par la main même du vertueux marbrier:

CI-GÎT

L'INVENTEUR

DE

L'ART

DE PAYER SES DETTES

ET

DE SATISFAIRE SES CRÉANCIERS

SANS DÉBOURSER UN SOL.

22 MAI 1823.

_REQUIESCAT IN PACE._

APHORISMES,

Axiomes et Pensées neuves

_Dont on ne saurait trop se pénétrer avant que d'étudier les diverses

théories enseignées par mon Oncle._

I.

Plus on doit, plus on a de crédit; moins on a de créanciers, moins on

a de ressources.

II.

Quiconque ne fait pas de crédit doit infailliblement faire

banqueroute, parce que plus on fait de crédit plus on débite, plus on

débite plus on fait d'affaires, plus on fait d'affaires plus on gagne

d'argent.

III.

Faire des dettes chez les gens qui n'ont pas assez, c'est accroître le

désordre, multiplier les infortunes. Devoir aux gens qui ont

trop, c'est, au contraire, compenser les misères, et tendre au

rétablissement de l'équilibre social.

IV.

Quiconque a des principes doit payer ses dettes lorsqu'il en a, soit

d'une manière ou d'une autre, c'est-à-dire avec de l'argent ou sans

argent.

V.

Un créancier mal élevé, féroce même, qui ne répond que des sottises

aux raisons que vous lui alléguez lorsqu'elles sont bonnes, tout en ne

lui donnant que cela, vous remet, sans s'en douter, une quittance en

bonne forme de la somme dont vous pouvez lui être redevable.

VI.

Dans le meilleur des gouvernemens possible, une nation, quelque grande

qu'elle soit, quelqu'unie qu'elle puisse être, se partage

toujours en deux _partis_ opposés chacun.

SAVOIR:

1º Parti: Individus _lésans_. C'est le plus fort.

2º Parti: Individus _lésés_. C'est le plus nombreux.

Je laisse au lecteur le choix d'embrasser celui qui lui paraîtra

préférable, ne pouvant opter pour un parti neutre ou mixte (comme en

politique), parce que, dans notre acception, il ne peut en exister.

VII.

La population d'un empire ou d'un royaume ne se compose également que

de deux classes: celle des _producteurs_ et celle des _consommateurs_.

Les _producteurs_ ne sont autres que les _créanciers_, les

_consommateurs_ sont les _débiteurs_.

Or, s'il n'y avait pas de _consommateurs_, les _producteurs_

deviendraient inutiles. Ce sont donc les _consommateurs_ qui font

vivre les _producteurs_. Il en résulte qu'un _producteur_

(un _créancier_) doit encore avoir obligation au _consommateur_ (le

_débiteur_) de ne pas lui payer ce qu'il lui doit, puisque si celui-ci

ne lui devait rien, celui-là mourrait de faim.

VIII.

La splendeur d'un état étant toujours en proportion de la masse de ses

dettes (voyez l'Angleterre) relativement aux individus, raisonnez par

analogie?

IX.

Si la _propriété_ n'existe que par le fait du _propriétaire_,

quiconque vient au monde a droit à une propriété quelconque.

X.

Il est évident que le monde ne se compose que de gens qui ont trop et

de gens qui n'ont pas assez; c'est à vous de tâcher de rétablir

l'équilibre en ce qui vous concerne.

XI.

Il vaut mieux devoir 100,000 fr. à-la-fois à une seule et même

personne que 1,000 fr. à mille personnes à-la-fois.

XII.

Le nombre d'individus embarrassés parce qu'ils ont trop d'argent, dont

ils ne savent que faire, est égal au nombre d'individus embarrassés

parce qu'ils ne savent que faire pour avoir un peu d'argent.

XIII.

Parmi ceux qui ont dû, il n'y a que ceux qui ont commencé de payer que

l'on ait mis à Sainte-Pélagie; on se garderait bien d'y mettre celui

qui, devant depuis long-temps, n'a encore rien payé.

XIV.

Quiconque a _bon pied_ et _bon oeil_ ne peut être privé de sa

liberté que parce qu'il le veut bien.

XV.

Il n'existe au monde que deux fléaux, dont toutes les puissances de la

terre ne sauraient vous garantir, ce sont la peste et les huissiers.

XVI.

Se donner la mort parce qu'on ne peut payer ses dettes, et qu'on en a

cependant l'intention, est, de tous les moyens à employer, le plus

sot. S'il est vrai qu'on se doive à ses créanciers, on doit vivre pour

eux, et non pas mourir.

XVII.

..... _Ce qui est dans la poche des autres serait bien mieux dans la

mienne!_.... _Ote-toi de là que je m'y mette!_.... Tel est, en peu de

mots, le fond de la morale universelle.

PREMIÈRE LEÇON.

Des Dettes.

_Impossibilité de n'avoir pas de dettes.--Qu'est-ce que l'on entend

par le mot _dettes_.--Leurs diverses natures.--Leur nombre, leur

qualification et leurs significations enseignées par mon

oncle.--Mont-de-Piété._

«Quel est l'heureux du siècle (disait habituellement mon oncle), qui,

depuis trente ans, au travers et à la suite des assignats, des

mandats, de la déroute politique et de la banqueroute (dont l'État a

donné le premier l'exemple), des émigrations, des confiscations, des

réquisitions, des appréhensions, des épurations et des invasions qui

ont renversé toutes les fortunes, a toujours pu dire: _Je ne dois

rien?_....... Quelle nation, assise sur des monceaux d'or aujourd'hui,

pourrait dire: _Nous ne serons jamais débiteurs?_..... Je l'ai dit et

j'aurai souvent l'occasion de le répéter, la France elle-même, toute

riche qu'elle est, ne se compose que de deux classes: celle des

_débiteurs_, et celle des _créanciers_, autrement dit des

_producteurs_ et des _consommateurs_.» Mais revenons au sujet

principal qui doit m'occuper, en donnant d'une manière claire et

précise l'explication de ce qu'on entend par _dettes_, en examinant ce

mot dans toutes ses acceptions.

Ce terme, pris dans son véritable sens, signifie ce que l'on doit à

quelqu'un. Néanmoins, on entend aussi quelquefois par _dettes_ ce qui

nous est dû, c'est alors une _créance_. Pour éviter cette confusion,

on distingue une infinité de natures de dettes, et je donnerai

l'explication de leurs termes ci-après.

Tous ceux qui peuvent s'obliger peuvent contracter des dettes; d'où il

suit que, par un argument en sens contraire, ceux qui ne peuvent pas

s'obliger valablement ne peuvent contracter des dettes. Ainsi les

mineurs non émancipés, les fils qui n'ont point atteint leur

majorité, les femmes en puissance de maris ne peuvent contracter

aucunes dettes, sans l'autorisation de ceux sous la puissance desquels

ils sont, c'est-à-dire de leurs curateurs ou tuteurs, de leurs pères

ou de leurs maris.

On peut contracter des dettes verbalement et par toutes sortes

d'actes, comme par billets ou obligations, sentence ou jugement.

Les causes pour lesquelles on peut contracter des dettes sont tous les

objets pour lesquels on peut s'obliger, comme logement, nourriture,

habillement, location, prêt, avances, etc., etc.

Notre jurisprudence reconnaît vingt-six natures de dettes qu'elle a

qualifiées comme ci-dessous, et que mon oncle interprète ou explique

de cette manière.

SAVOIR:

1º DETTE ACTIVE. Elle est considérée, par rapport au créancier, ou

pour mieux dire c'est la créance elle-même. Ainsi la créance d'un

restaurateur chez lequel on mange depuis _long-temps_ et

auquel on doit, depuis la _même époque_, doit être considérée comme

dette active.

Le terme de _dette active_ doit être opposé à celui de _dette passive_

qui est, à peu de chose près, la même, avec cette différence cependant

qu'il faut entendre par _dette active_ celle de la somme qu'on doit

pour avoir mangé chez lui sans payer jusqu'au jour présent, et par

dette passive l'argent qu'on lui devra par la suite, en continuant de

manger chez lui de préférence et de ne le pas payer comme par le

passé.

2º DETTE ANCIENNE, en matières d'hypothèque, est celle qui précède les

autres. C'est de toutes les natures de dettes la plus difficile à

contracter, parce qu'elle est la première, mais c'est aussi celle

qu'il est le plus aisé d'éteindre, par la raison qu'il existe huit

manières de l'amortir sans bourse délier, comme nous le prouverons

plus bas.

3º DETTE ANNUELLE, est celle qui se renouvelle chaque année comme une

rente, une pension, un legs d'une somme payable chaque année, et

que l'on ne paye pas au renouvellement de l'année ou l'année

expirée, promettant d'en payer le double l'année suivante, et toujours

de la même manière progressivement; c'est ce qu'on appelle en droit

_debitum quot annis_.

4º DETTE CADUQUE, est celle qui n'est de nulle valeur pour le

créancier et pour laquelle il n'a aucune espérance: il faut tâcher de

n'en avoir que de cette nature, et de préférence aux autres.

5º DETTE CLAIRE, est celle dont l'objet est certain et qui signifie que

le montant de la créance est fixe, connu et arrêté.

Par exemple devoir trois termes à son propriétaire est contracter

envers lui une _dette claire_. Si vous parvenez à lui devoir le

quatrième, le propriétaire est _clairement_ payé aux termes de la loi.

6º DETTE CONDITIONNELLE. C'est celle qui est due sous condition. Par

exemple: _Je vous payerai si je reçois de l'argent;_ on n'a rien à

toucher, donc on n'a rien à payer. En terme de jurisprudence: _Si

navis ex Asiâ venerit._ Ce qui signifie: _à l'arrivée du

bateau à vapeur_.

7º DETTE CONFUSE, est celle dont le droit réside en quelqu'un qui se

trouve tout à-la-fois créancier et débiteur du même objet, et par

conséquent débiteur et créancier du même individu, de façon que ni

l'un ni l'autre ne connaissant rien à cette nature de dette, si l'un

des deux vient à _embrouiller_ un peu les titres ou même les raisons

sur lesquelles cette dette est basée, il opère l'amortissement.

8º DETTE DOUTEUSE, est celle qui n'est pas positivement _caduque_,

mais dont le remboursement n'en est pas plus certain. C'est une espèce

de promesse _périodique mixte_ de la part du débiteur.

9º DETTE ÉTEINTE, est celle que l'on ne peut plus exiger, soit qu'elle

ait été amortie ou que l'on ne puisse plus intenter d'action pour le

paiement, c'est ce qu'on appelle en terme de jurisprudence

_prescription_.

10º DETTE EXIGIBLE, est celle dont on peut poursuivre le paiement

devant les tribunaux compétens, sans attendre aucun délai ni

l'événement d'aucune condition.

Les billets à ordre, les lettres de change, les délégations et toute

espèce d'obligations souscrites par écrit, peuvent être classées dans

la catégorie des _dettes exigibles_.

Quiconque contracte une dette dite _exigible_, bouleverse de fond en

comble l'échafaudage sur lequel est basé son crédit.

11º DETTE LÉGALE, est celle au remboursement de laquelle on est

obligé, puis forcé par la loi. Le cas prévu dans la huitième manière

d'acquitter ses dettes est à peu près la seule praticable pour opérer

l'amortissement.

12º DETTE LÉGITIME. Elle s'entend d'une dette qui a une cause juste et

n'est point usuraire.

Par exemple j'emprunte un billet de mille francs à un intime ami que

je ne connais que de la veille, sous promesse de le lui rendre le

lendemain; il me le prête sans _intérêt_ de sa part comme sans reçu de

la mienne; je ne le lui rends pas, quoiqu'il me l'ait fait demander

plusieurs fois, quoique je n'aie contracté envers cet ami qu'une dette

légitime de reconnaissance, j'acquitte ma dette en reconnaissance,

quoique cette monnaie n'ait point cours sur la place: il est bien

forcé de s'en contenter.

13º DETTE ILLÉGITIME. Je n'en reconnais pas de réelle.

14º DETTE LIQUIDE. C'est celle dont le prix de l'objet est fixé

d'avance. Par exemple toutes les dettes de café sont des _dettes

liquides_.

15º DETTE NON-LIQUIDE ou DETTE SOLIDE, c'est celle dont l'objet n'est

point fixé irrévocablement; par exemple vous avez l'intention de

partager une somme de 3,000 fr. entre trois créanciers, mais vous

ignorez à quelle somme nette se montera le mémoire de chacun d'eux, et

vous êtes obligé, pour que ce partage se fasse proportionnellement,

d'attendre qu'ils vous aient remis leurs factures. Eh bien, cette

dette est une _dette non-liquide_. Les dettes contractées avec un

tailleur doivent toujours être classées dans cette catégorie, parce

que vous ne savez réellement ce que vous lui devez que souvent

long-temps après qu'il vous a fait sa fourniture. Voilà la _dette

non-liquide_ ou _solide_ proprement dite.

16º DETTE LITIGIEUSE, est celle qui est sujette à contestation: un

marchand de drap vous vend de l'Elbeuf pour du Louviers, bien que vous

ne payez pas plus l'un que l'autre, ce n'en est pas moins une dette

litigieuse.

17º DETTE PERSONNELLE. Elles le sont toutes lorsqu'on peut les payer

_avec de l'argent_. Sinon, il n'en existe pas une seule.

18º DETTES PRIVILÉGIÉES sont celles que l'on doit payer de préférence,

lorsqu'on en est réduit à cette extrémité.

19º DETTE PROPRE, est une dette particulière de 100,000 fr. au moins

et de 2,000,000 au plus. Passé cette quotité, cette dette rentre dans

le domaine des _dettes nationales_. Une _dette propre_ comme une

_dette nationale_ n'engagent à rien le débiteur.

20º DETTE PURE ET SIMPLE, c'est tout simplement acheter,

prendre, louer, emprunter ou consommer sans payer. Cette nature de

dettes est le véritable pont aux ânes.

21º DETTE RÉELLE. C'est celle qui n'a rien de simulé, une lettre de

change, par exemple.

22º DETTES SALES. Ce sont les dettes de savetier. Cette dette, pour

conserver sa qualification, ne doit jamais dépasser 2 fr. 25 c., prix

d'une paire de becquais.

23º DETTE SIMULÉE. Est celle que l'on contracte en _apparence_, mais

qui cependant finit presque toujours par devenir _réalité_, comme, par

exemple, de prêter sa signature à un ami, sous promesse de sa part

qu'il fera les fonds à l'échéance.

24º DETTE DE SOCIÉTÉ. C'est emprunter à son voisin, après avoir perdu

à l'écarté, 10, 15, 20 ou 25 napoléons pour continuer de jouer contre

lui.

25º DETTE SURANNÉE. C'est une dette contractée avant sa majorité. On

peut ne les payer qu'après sa mort, si cela convient mieux.

26º DETTES USURAIRES. Est celle où le créancier a prêté son argent à

48 pour %, ou tout autre taux plus fort que celui voulu par la loi.

Un homme qui a des principes ne peut décemment accepter un argent

qu'on lui prêterait, sur sa signature, à plus de 48 pour % par an,

par la raison que l'administration toute philantropique du

Mont-de-Piété, qui ne prête que sur un gage valant au moins cinq fois

la valeur de ce qu'elle vous avance, se contente de moitié,

c'est-à-dire 24 pour % par an; à la vérité tous frais compris, et

sans avoir à craindre la prise de corps, ce qui n'est pas peu de

chose. J'en parlerai dans ma neuvième leçon.

DEUXIÈME LEÇON.

De l'Amortissement.

_Principe.--Vérité.--Préjugé.--Manières diverses de payer ou

d'éteindre les dettes de quelque nature qu'elles soient.--De la

prescription.--Moyen légal enseigné par le Code.--Danger des à

comptes.--Lettre de Mon Oncle.--Mauvais effet des remboursemens en

argent.--Satisfaction des créanciers._

En principe, vous devez tâcher de vous faire, de tous vos créanciers,

des amis qui vous aiment véritablement, et vous le prouvent en

continuant de vous faire crédit. Faites en sorte qu'ils soient plus

que tous autres intéressés à la conservation de vos jours, qu'ils

s'inquiètent si vous avez un rhume, ne serait-il que de cerveau, et

qu'ils tremblent s'il vous arrive une fluxion de poitrine.

Si par hasard vous vous avisiez de les payer, ou seulement

de leur donner un à compte en argent, vous les désintéresseriez

complètement, et vous les verriez changer leur tendre sollicitude

contre une profonde indifférence. S'il vous arrivait de leur faire un

règlement, un billet, un engagement quelconque, rencontrant un de vos

intimes amis, ou se trouvant dans un endroit où il serait question de

vous, ils ne demanderaient pas seulement de vos nouvelles. L'argent

que vous pourriez leur donner en fait tout à coup des êtres froids ou

indifférens. Tout ce que je puis vous passer dans cette circonstance,

c'est de leur promettre purement et simplement, sans désignation de

terme fixe; de cette manière vous entretiendrez chez eux ces

affections douces qui font le charme de la vie, et augmentent encore

le crédit qu'on peut avoir.

Il est une vérité incontestable que mon oncle a omise dans ses pensées

détachées; c'est qu'il vaut mieux être sans le sou que sans

crédit.

Cependant il existe un préjugé fortement enraciné, c'est que tôt ou tard

il faut finir par payer, voilà ce qui perd les _consommateurs_; car du

moment où vous payez vous n'avez plus de crédit. Commencez donc par ne

jamais payer, et finissez de même, vous m'en direz de bonnes nouvelles.

Si à vingt ans vous jouissez d'un crédit de 20,000 fr., et que vous

suiviez toujours cette méthode, vous êtes sûr d'en avoir un de

100,000 fr., lorsque vous aurez atteint votre quarantième année.

Quoi qu'il en soit, les dettes peuvent s'acquitter ou s'amortir de

huit manières différentes,

SAVOIR:

1º Par le paiement.

C'est sans contredit la façon la plus simple de les acquitter; mais en

suivant cette méthode, l'ouvrage de mon oncle devient inutile.

2º Par compensation d'une, ou plusieurs dettes, avec une, ou plusieurs

autres.

Cette espèce d'amortissement, assez avantageuse au débiteur qui

_raisonne_, s'appelle _embrouillage_.

3º Par la remise _volontaire_ que fait le créancier.

Je ferai seulement observer que ce n'est presque jamais

_volontairement_.

4º Par la confusion qui se fait des qualités de _créancier_ avec celle

de _débiteur_ en une même personne.

Le temps et la patience sont les seules monnaies avec lesquelles cette

nature de dette doive s'acquitter.

5º Par une consignation valable.

L'art de payer ses dettes et de satisfaire ses créanciers sans débourser un sou · 第 1 / 5 段