DEUX CRÉSUS AMÉRICAINS

Dans les journaux américains, parmi des informations sensationnelles,

des réclames abracadabrantes, des «canards» phénoménaux destinés à

l'exportation, on trouve parfois des renseignements fort intéressants et

fort instructifs. Ainsi, dernièrement, ils publiaient un relevé des

dividendes de la Standard Oil Company--le Trust du pétrole--et tout de

suite, sous l'apparente aridité d'un tableau de statistique, les

chiffres alignés en colonnes s'imposaient avec leur particulière

éloquence à l'attention des lecteurs les plus étrangers, les plus

indifférents aux choses du négoce et de la spéculation.

En effet, de ce relevé comprenant huit années, de 1898 à 1905, il

résulte que les dividendes forment un total de 317.370.000 dollars, sur

lesquels la modeste part de M. Rockefeller, président de la Compagnie,

est de 105.780.000, soit en moyenne un revenu annuel de 12 millions de

dollars. Si l'on s'en tient à ce document suggestif, l'éminent

accapareur posséderait donc, au bas mot, la bagatelle de 60 millions de

francs de rente environ, ce qui lui permettrait, sans écorner son

capital, une dépense de 5 millions par mois et de plus d'un million par

semaine. Ce serait là déjà une assez jolie aisance; mais nous sommes

bien loin de compte: la totalité des capitaux accumulés entre les mains

de ce ploutocrate extraordinaire s'élève approximativement à 5

milliards, représentant, au taux de 4%, un revenu de 200 millions!

Aussi, sur l'échelle des grandes fortunes qu'un statisticien

vulgarisateur se plut à dresser, M. John Rockefeller occupe-t-il le

premier échelon supérieur, d'où il domine ses célèbres compatriotes, les

Carnegie, les Astor, les Vanderbilt, les Pierpont-Morgan et d'autres

seigneurs d'importance. Il n'est pas seulement le roi du pétrole, il est

le roi des rois, l'empereur des milliardaires; bref, en jargon sportif,

il détient le record de la richesse aux États-Unis et, de ce fait, il a

droit au titre de «champion du monde».

En trouvant dans son berceau sa première mise, il aurait manqué à la

règle générale, d'après quoi, en Amérique, tout milliardaire, voire tout

simple multimillionnaire de la bonne école, doit être d'humble origine

et avoir débuté comme gardeur de bestiaux ou crieur de journaux. Donc,

John Rockefeller naquit en 1839, à Richford (État de New-York), d'un

fermier, quelque peu maquignon, guérisseur et vendeur de spécifiques.

D'abord, il partageait les travaux de la ferme paternelle; à seize ans,

il devenait commis de magasin; puis il entreprenait ce commerce à

plusieurs branches, fleurissant dans les petites localités et où

l'enseigne de l'épicier couvre toute espèce de marchandises. Le voilà

lancé dans la carrière des affaires. Il y est entré par une barrière

étroite, sans fracas; mais qu'importe? Désormais sa marche progressive

ne s'arrêtera plus; sa volonté implacable ne connaîtra pas d'obstacles;

pour arriver à ses fins, l'élasticité d'une conscience dépourvue de

scrupules lui laissera le libre recours à tous les moyens: la violation

des lois, la corruption, la spéculation effrénée, l'accaparement à

outrance; ses bras, tels les tentacules de la pieuvre, s'étendront sur

d'innombrables sociétés ou compagnies dont il sera le maître absolu.

Pour le seul Trust du pétrole, il aura entièrement à sa disposition 200

steamers, 70.000 wagons, à sa merci une armée d'ouvriers et d'employés.

Et, malgré les violentes campagnes de presse dirigées contre lui, malgré

des procès retentissants d'où sa réputation sortira fort endommagée, du

sommet vertigineux de sa paradoxale fortune, édifiée sur des ruines, il

planera au-dessus de la misérable humanité, type achevé du _self made

man_, de l'homme qui s'est fait lui-même...

Aujourd'hui, à soixante-six ans, le roi du pétrole est un vieillard

d'aspect fragile, auquel son visage glabre et marqué donne l'air d'un

«Trente ans de théâtre» ayant joué les «financiers». Et, cruelle ironie

de la destinée, ce crésus qui, suivant l'expression populaire, a une

pièce d'un demi-million à manger par jour, «jouit» d'un mauvais estomac:

il ne peut plus digérer que du lait!

Trait curieux à noter: John Rockefeller a des talents de prédicateur.

Or, un jour, à New-York, adressant un sermon à des jeunes gens réunis

dans l'église baptiste de la Cinquième Avenue, il prononça ces paroles

significatives:

«Qu'appelle-t-on réussir? Gagner de l'argent? Mais est-ce bien là le

succès? L'homme le plus pauvre que je connaisse est celui qui n'a que de

l'argent. Si j'avais à choisir aujourd'hui, je préférerais ne rien

posséder ou peu de chose, et avoir un but dans la vie...»

On crut à une annonce de sa retraite prochaine. Il y a de cela six ou

huit ans; Rockefeller n'a pas dételé: il mourra probablement à la peine,

sous le harnais.

Tant il est vrai que les conseils de la philosophie ne sauraient

prévaloir contre la force de la passion et de l'habitude.

D'ailleurs, chez les transatlantiques, la toute-puissance de l'argent

n'est pas exclusivement du côté de la barbe. Si Rockefeller y

personnifie au suprême degré le _business man_, l'Amérique se flatte de

compter une _business woman_ tout à fait remarquable en Mrs. Hetty

Green, la femme la plus riche des États-Unis. Ce n'est point une

milliardaire, ce n'est qu'une multimillionnaire, mais d'une valeur peu

commune, puisqu'on lui attribue en bloc un avoir de plus de 300

millions.

Fille unique d'Edw. Morton Robinson, de la secte des Quakers, du jour où

lui est échu l'héritage paternel, son unique souci a été de l'arrondir

par de fructueuses opérations. Rien ne l'en a détourné, ni le mariage

qu'elle contracta vers la trentaine, ni la maternité (elle a un fils et

une fille); les facultés de son cerveau, véritable machine à calcul,

n'ont jamais eu d'autre sujet d'application: gagner, thésauriser; car sa

parcimonie égale son âpreté au gain.

Figure originale, excentrique, connue dans Wall street comme le loup

blanc, ses allures masculines, son dédain de la toilette, son éternel

sac de cuir, son infatigable activité, sont, de longue date, légendaires

à New-York. Cette redoutable amazone, terreur des banques, capable de

révolutionner le marché, et devant la souveraineté de qui, à la Bourse,

s'inclinent les financiers les plus huppés, fait encore, à soixante et

onze ans, toutes ses courses à pied! Cette propriétaire de tant de

maisons dans les villes de New-York et de Chicago habite--seule depuis

son veuvage--un appartement meublé d'un loyer modique, au faubourg

d'Hoboken, se lève à l'aube, prépare elle-même son déjeuner et, sa

journée bien remplie, se couche à 8 heures, à la lueur économique d'une

bougie!

Ces fortunes colossales, monstrueuses, la façon dont en usent, en

abusent ou les immobilisent leurs possesseurs, offrent ample matière à

philosopher. Mais à quoi bon répéter des lieux communs? Là-dessus, tout

a été dit par la sagesse des nations, par les économistes, les

moralistes, les fabulistes,--par les poètes, le plus souvent réduits aux

richesses de la rime, qu'ils assaisonnent quelquefois d'un grain de

raison.

L'Illustration, No. 3278, 23 Décembre 1905 · 第 12 / 40 题