JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

... Et les revoilà! Brusquement, en quelques heures, elles ont reparu,

les frêles baraques du nouvel an, bien alignées, de la Madeleine à la

Bastille, et toujours telles que se les rappelle ma mémoire d'enfant.

Les baraques du nouvel an n'ont pas changé. Elles ne changeront jamais.

Une sorte de tradition sacrée les défend contre les caprices de la mode.

Elles sont, une fois par an--dans l'immuable simplicité de leur

architecture--quelque chose de la physionomie de Paris; naïvement, elles

expriment un peu de sa vie et de sa joie. Un an déjà! Il me semble que

c'est hier que, redevenue Parisienne au moment où s'ouvrait l'année

neuve, je les ai vues se vider de leurs richesses, se disloquer tout

d'un coup, s'éparpiller sur les voitures à bras qui emportaient je ne

sais où, pour douze mois, leurs maigres carcasses démolies. Et, de

nouveau, c'est elles! Elles n'ont pas l'air d'avoir vieilli d'un an. Je

les retrouve aussi pimpantes, aussi joyeusement encombrantes que

toujours, entourées du même tapage et d'aussi ardentes curiosités.

On dirait que, du jour au lendemain, toute l'attention de Paris s'est

concentrée sur elles; et quels mystères, en effet, vont-elles nous

révéler? Car elles ont des mystères à nous révéler, cela est sûr. Leurs

carcasses de bois sont les boîtes à surprises d'où va sortir la

trouvaille imprévue: le bibelot «bien parisien», l'ustensile ingénieux

qui fait la joie des ménages et, enfin, le «jouet de l'année».

Délicieux soucis qui, pour un temps trop court, effacent tous les

autres. A partir d'aujourd'hui, il n'y a plus d'élection présidentielle,

il n'y a plus de _Livre jaune_, il n'y a plus rien. Il y a les petites

baraques; et, autour d'elles, il y a les magasins à la mode, où la foule

élégante ne commencera à s'écraser sérieusement que dans quelques jours,

et les étalages de librairie devant lesquels s'attroupent,

concupiscents, les écoliers. Je m'y suis attardée aussi cette semaine,

plusieurs fois, et avec plaisir. Assurément nos éditeurs sont en

progrès. Ils commencent à s'apercevoir qu'un «livre d'étrennes» ne doit

pas forcément consister en quelque historiette puérile, dorée sur

tranches, et présentée à l'enfant sous la parure voyante d'une reliure

écarlate à bon marché. Sans doute il y a encore beaucoup de cette

pacotille-là aux devantures des libraires; mais, tout de même, il semble

qu'elle ne s'y étale plus aussi tyranniquement qu'autrefois; qu'elle y

est de plus en plus remplacée par le vrai bon livre,--qui n'a point été

formellement composé en vue du Jour de l'An, et que pare une reliure

discrète, propre à décorer de façon gentille, sans tapage, une

bibliothèque d'écolier pauvre. Il est probable que ces cartonnages

étincelants, mirifiques, qui furent trop longtemps l'obligatoire livrée

de nos livres d'étrennes et de prix, feront sourire d'étonnement nos

petits-fils. Ils ne comprendront pas que, chez un peuple qui se pique de

donner des leçons de goût à l'univers--et qui lui en a donné, en effet,

de si précieuses--une mode si niaise ait tant duré.

C'est que le goût n'est point une vertu spontanée à laquelle s'ouvre

naturellement l'âme des foules. Abandonnées à leur instinct, les foules

n'ont pas de goût. Comme les enfants, ou comme les sauvages, elles

aiment ce qui brille; elles sont séduites par l'emphase des formes et

l'abus des couleurs;--par toute cette lamentable contrefaçon du vrai

luxe, et cette vulgarisation de la pacotille où triomphent nos

industries, et grâce à quoi sont mises à la portée de toutes les bourses

tant d'horreurs. Et c'est pourquoi sans doute les foules ne viennent que

si lentement à l'intelligence et au désir de la beauté. Elles n'y

atteignent que par étapes, comme dirait M. Bourget; à mesure que leurs

yeux ont vu, compris, comparé plus de choses. Et un jour vient où, sans

qu'on sache pourquoi, le vase à couleurs criardes, la chromo coloriée et

sucrée comme une confiserie de fête foraine, le Jules Verne trop doré et

trop rouge, agacent les mêmes yeux que naguère ces dorures et ces

coloriages amusaient... On dirait bien que cette évolution a commencé de

s'accomplir parmi le peuple de Paris; j'en trouve la trace un peu

partout: non seulement aux devantures des libraires, mais partout où

s'offre l'étalage de l' «étrenne» à bon marché, celle qui fera le plus

d'heureux...

*

* *

En attendant qu'ait sonné l'heure de distribuer les étrennes, les

gourmands du village et les «fêtards» des villes voient avec joie

s'approcher celle du réveillon. Mais fête-t-on nulle part la Noël aussi

poétiquement qu'en nos villages de Petite-Russie?

Je revois le cortège (il y a bien une dizaine d'hivers!); cela se

passait près d'Odessa. Une nuit claire; à perte de vue la plaine

blanche, et des étoiles plein le ciel. En tête du cortège, une étoile

aussi, mais énorme, celle-là, en papier doré, et portée au bout d'une

perche par un enfant. De petits cierges, disposés autour de l'étoile en

papier doré, la font briller sur l'obscurité du chemin. D'autres enfants

suivent, portant: l'un une sorte de niche en bois où s'évoquent les

scènes de la Passion, que représentent de naïves marionnettes; l'autre

un saucisson; un autre un plat, un autre un sac... Ils chantent, en

marchant, des cantiques. Aux maisonnettes, des lumières brillent, et

voici que, sur le passage du cortège enfantin, une fenêtre s'est

ouverte. Le Bonhomme Noël de France, c'est, là-bas, «Koliada»; et c'est

au nom de Koliada que les bambins font leur quête. Elle est fructueuse

partout et les plus pauvres ménages ont quelque chose à donner à

Koliada: un saucisson, des gâteaux au fromage, quelques kopecks. Les

maîtres du logis, en donnant leur offrande à Koliada, ont crié: «Que le

Seigneur vous bénisse, petits enfants!» Puis la fenêtre s'est refermée,

et tandis que s'assemble, pour le repas du réveillon, la famille autour

de la nappe propre où le père a posé le manche d'une charrue (simulacre

d'une nouvelle offrande à Koliada, moyennant quoi on espère que les

récoltes seront préservées des rongeurs), la petite troupe remercie en

chantant et continue son chemin, gaiement, vers d'autres portes:

Koliada! Koliada!

Il est arrivé Koliada,

A la veille de Noël!

Je ne sais si d'aussi jolies coutumes que celles-ci se sont conservées

dans la province française; mais je sais qu'à Paris le réveillon est une

fête qui s'entoure de plus de tumulte que de poésie. J'imagine même

qu'on étonnerait fort mes compatriotes petits-russiens en les amenant,

une nuit de Noël, en cette ville-ci. Ils y verraient d'étranges choses:

les boulevards encombrés d'une foule en fête; les boutiques des

pâtissiers, des charcutiers, les étalages des marchands de gibier et des

marchands d'huîtres assaillis par une clientèle turbulente, et comme

follement avide de mangeaille; les music-halls, les théâtres

envahis,--si profanes qu'en soient; les programmes; les terrasses des

cafés pleines de vacarme; les tables des cabarets à la mode--retenues

depuis un mois--prises d'assaut dès le coup de minuit sonné... Ils

demanderaient: «Que signifie tout ce tapage? Pourquoi ces jeunes gens

s'agitent-ils si frénétiquement, et pourquoi tant de demoiselles,

élégamment vêtues et visiblement libérées de toute tutelle familiale,

mènent-elles tant de bruit parmi la cacophonie des orchestres et des

vaisselles remuées? Qui fête-t-on?»

Nous leur répondrions qu'on fête Koliada, ou, plus exactement, que Paris

est en train de célébrer l'anniversaire de naissance d'un Dieu; et ils

penseraient que Paris a une façon singulière de pratiquer sa religion...

Il est vrai qu'on pourrait aussi leur montrer d'antres spectacles, et

d'où se dégage une leçon meilleure: on les pourrait conduire aux églises

où ils verraient se presser, s'entasser une foule non moins ardente à

prier que ne l'est la foule du boulevard à applaudir la _mattehiche_ et

à manger du boudin; on leur pourrait montrer, au seuil de beaucoup de

cheminées, beaucoup de petits souliers qui paisiblement attendent, dans

le bon silence de la maison endormie, la visite de Koliada; et, dans

tous les hôpitaux, les hospices, les patronages, les asiles où la

charité recueille et soigne nos petits déshérités, des arbustes verts

dressés, où pendent des joujoux. Elle est touchante, cette oeuvre du

_Joyeux Noël_, et digne, en sa beauté toute simple, des femmes de cour

qui l'ont créée. Elles ont voulu que le Bonhomme Noël, en cette nuit de

réveillon, n'oubliât pas les maisons où il y a des enfants sans mère,

des bambins pauvres et qui souffrent, et elles ont guidé le Bonhomme

Noël vers ces maisons-là (1).

Note 1: JOYEUX NOËL.--L'oeuvre charmante que signale notre Collaboratrice

Sonia date de huit ans déjà, et ne saurait être, en effet, trop

chaleureusement recommandée à l'attention et aux sympathies de tous. Son

programme est simple: distribuer chaque année, à la date de Noël, des

jouets _neufs_ aux enfants pauvres, aux enfants malades, à tous les

petits déshérités qu'ont recueillis nos établissements--officiels ou

libres--d'assistance.

Mais ce sont là les bonnes actions dont Paris n'aime point à se vanter.

Paris a cette pudeur, ou cette coquetterie singulière: il est frivole

avec bruit et vertueux sans tapage. Il étale ses fredaines et ne semble

redouter que l'aveu du bien qu'il fait...

L'Illustration, No. 3278, 23 Décembre 1905 · 第 5 / 40 题