Nos enfants devenaient forts. Jean, l'aîné, avait du goût et du courage
au travail; il labourait bien et commençait à me suppléer pour les
pansages. Assez dépensier, par exemple! Rentrant souvent tard le
dimanche de Bourbon ou de Franchesse,--après avoir fait un bon repas
d'auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père
dans ma jeunesse ne l'auraient pas mené loin, lui, et il n'envisageait
guère l'idée de s'en contenter! Différence de temps; les affaires
allaient mieux; les gages des domestiques avaient doublé, triplé;
l'argent circulait davantage. On s'habillait avec plus de recherche.
Mais était-ce raisonnable de délaisser les simples amusements
d'autrefois: vijons, veillées, jeux avec des gages? L'auberge en venait
à être le cadre obligé de tous les plaisirs.
Notre Jean, passionné pour le billard, dansait peu et restait timide
avec les filles. Nous avions à ce moment une servante déjà vieillotte et
point jolie,--figure hommasse, large bouche et dents cariées,--qui
s'appelait Amélie, nous disions «la Mélie». J'avais cru m'apercevoir que
cette Mélie, en dépit de son âge et de son physique désagréable, faisait
au garçon des yeux en coulisse, des yeux d'amoureuse. Cependant je ne le
croyais pas assez bête pour répondre à ces avances.
Un soir d'hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble préparer
la pâtée des cochons dans le hangar-buanderie adossé au pignon de la
grange. Après un moment, je voulus savoir s'ils ne profitaient pas de ce
tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Étant sorti sans faire crier la
porte, je traversai la cour et m'avançai tout doucement au long de la
grange jusqu'auprès du mur de branchage qui clôturait la cabane. La
lanterne éclairait faiblement l'intérieur, tout plein de la buée chaude
qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent écrasées, je
pus voir cependant mon imbécile de gas s'approcher de la servante, et
frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu'un instant: ils se
lâchèrent pour continuer la séance. Il alla quérir de l'eau à la mare
pendant qu'elle versait sur l'amas pâteux des pommes de terre une grande
vanette ou _paillasse_ de son et de farine; elle se mit ensuite à
démêler le tout avec l'eau qu'il apporta. Ceci terminé ils
s'étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu... Ça
n'alla pas plus loin.
Quand je les vis décrocher la lanterne je m'esquivai rapidement, de
façon à être rentré avant eux.
Le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d'attraper le Jean dans la
grange et de lui passer une morale en règle.
--Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir
honte!... Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi
tranquille!
Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je menaçai la Mélie, toute
confuse, de la ficher à la porte sans explication, si jamais je
m'apercevais d'autre chose.
La leçon dut être profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs
micmacs.
* * * * *
Charles, au physique, me ressemblait, mais il tenait plutôt de sa mère
comme caractère. Un peu en dessous, comme on dit, ayant toujours l'air
d'avoir à se plaindre de son sort, de nous vouloir du mal à tous... A
l'aller et au retour du travail, il demeurait en arrière sous un
prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. De même le
dimanche, pour partir à la messe. Et quand il nous arrivait, l'hiver,
d'aller passer la veillée à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot,
lui restait le plus souvent à la maison, quitte à s'absenter seul le
lendemain. Il semblait heureux d'agir au rebours des autres. Et pas
obligeant pour deux sous! N'étant pas bouvier, il ne voulait en aucune
circonstance s'occuper du pansage. On le voyait souventes fois
disparaître juste à l'heure de donner aux bêtes, malgré qu'il sût bien
son frère parti et que j'étais seul pour tout faire. Cependant le
«mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur
aimable avec les voisins.
Peut-être ses embêtements d'enfance avec les petits bourgeois
avaient-ils contribué à lui aigrir le caractère? Peut-être aussi
éprouvait-il un semblant de jalousie de la manière de suprématie
qu'assurait au Jean son rôle de bouvier? Car rien ne l'autorisait à nous
taxer d'injustice. Dès qu'il eut seize ans, je lui remis autant d'argent
qu'à l'aîné pour ses menus plaisirs. Et Victoire leur achetait toujours
en même temps des effets pareils.
* * * * *
Clémentine, la cadette, se montrait d'autant plus aimable que l'on était
plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles,
elle avait la manie de vouloir aller belle. Aucune idée à cette époque
du luxe d'à présent bien entendu, mais on s'éloignait déjà beaucoup de
la simplicité de ma jeunesse. C'était le règne des bonnets à dentelle
assez coûteux d'achat et d'entretien. Et les robes commençaient à se
compliquer. Voilà-t-il pas que les couturières de Bourbon, qui se
tenaient au courant des modes, imaginèrent de faire adopter à leurs
clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des
tonneaux!
Les filles de la ville en furent bientôt toutes munies, et celles de la
campagne de suivre le mouvement! Clémentine insistait pour en avoir une;
mais j'opposai comme sa mère un _veto_ énergique.
--Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une
comédienne[6]! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle!
[6] Se dit communément dans le sens de bohémienne.
En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au
coeur: cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre
refus, elle fit la moue pendant plusieurs semaines.
Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals de la journée,
mais non de traîner la nuit aux fêtes,--même en compagnie de ses frères
ou de la servante. Victoire ayant eu la faiblesse cependant de
l'accompagner deux ou trois fois, le soir, la petite s'autorisait de ces
précédents:--lorsqu'il y avait quelque bal en perspective c'était,
quinze jours à l'avance, le même refrain:
--Dis, maman, nous irons... Je t'en prie, ma petite mère!
--Tu m'embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.
Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n'était pas disposée--et
l'enfant, frémissante et colère, refoulait ses larmes à grand'peine. Le
lendemain, d'une humeur impossible, elle faisait sa besogne en
rechignant, sans souffler mot. J'ai souvenance d'une fournée de pain
gâchée à la suite d'une veillée dansante au Plat-Mizot où sa mère
n'avait pu la conduire en raison d'une crise de névralgie. Elle se
défendit de l'avoir fait exprès, mais la nervosité bougonne y fut
certainement pour quelque chose.
Assez souvent, d'ailleurs, nous avions le contraste d'une Clémentine
laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d'apprentissage chez
une couturière de Franchesse, elle était habile de ses mains,
confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Avec cela,
empressée à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous
panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des
écorchures ou des coupures,--et quand, à la taille des bouchures nous
prenions des épines, à nous les enlever avec une épingle. Quelqu'un
venait-il à tousser, elle était toujours la première à faire de la
tisane, une infusion de tilleul, de guimauve ou de feuilles de ronce.
Elle en usait fréquemment pour son compte aussi, n'étant pas d'un
tempérament robuste. Quand il nous fallait l'amener dans les champs,
l'été, bien qu'on s'efforçât à lui éviter les postes trop durs, elle
devenait maigre que c'en était pitié.
A cause de sa faiblesse et de ses petites attentions des bons jours nous
lui pardonnions tout.