Il est nécessaire de changer pour apprécier justement les bons côtés de
sa vie ancienne; dans la monotonie de l'existence journalière, les
meilleures choses semblent tellement naturelles qu'on ne conçoit pas
qu'elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent qu'on
s'imagine être moindres ailleurs. Le changement de milieu fait ressortir
les avantages qu'on n'appréciait pas et il montre que les embêtements se
retrouvent partout, sous une forme ou sous une autre.
Je fus à même de constater cela les premières semaines de mon séjour à
Fontbonnet, et il y eut des heures où je regrettai ma famille. Je finis
pourtant par m'habituer et même par me trouver mieux que chez nous, en
raison de l'indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres.
Mais n'ayant pas la ressource de demander de l'argent pour sortir,
j'abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour
inciter à la sagesse!
J'employai mes dimanches d'été à flânocher dans la campagne et dans la
forêt,--car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y
avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le
père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J'eus l'occasion de
lui aider à couper de l'herbe pour ses vaches dans les clairières de la
forêt, à moissonner un carré de blé au bas de son jardin, à rentrer des
fagots et des bûches. Il avait toujours de quoi m'occuper quelques
heures chaque dimanche. Souvent, le travail fini, il offrait un verre de
vin et je restais avec lui une bonne partie de la journée.
Le père Giraud avait un fils, soldat en Afrique, dont il me parlait
souvent, une fille mariée à un verrier de Souvigny, et une seconde fille
encore à la maison,--brune aux yeux sombres, au teint bistré, à l'air
froid et distant comme sa mère. J'étais peu familier avec les deux
femmes. Au surplus Victoire Giraud me semblait être d'une situation trop
supérieure à la mienne pour que je me permette de lever les yeux sur
elle.
* * * * *
Je témoignais de l'amitié par contre à la servante qui était avec moi à
Fontbonnet,--maigriote à l'air ingénu, nantie des plus belles dents du
monde et du sourire le plus enchanteur. Elle travaillait bien et n'avait
pas mauvais caractère. J'aurais peut-être pu prendre à son endroit des
idées pour le bon motif si elle eût été de famille honorable. Mais sa
mère, bonne à tout faire chez un commerçant veuf, avait eu trois enfants
et jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait jusqu'aux oreilles
lorsqu'on faisait allusion à ses origines.
Pour moi, domestique de par ma seule volonté, c'eût été déchoir que de
me marier avec une servante. Seules, les filles de métayers étaient de
mon rang! A plus forte raison, ne pouvais-je épouser une
bâtarde:--c'était à l'époque bien plus mal porté qu'à présent, et ma
mère aurait fait joli...
Si donc je ne m'arrêtais pas à l'idée du mariage avec Suzanne, je rêvais
fort d'en faire ma maîtresse...
A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux avec qui j'avais fait de
bonnes parties l'année d'avant affirmaient mordre à volonté au fruit
défendu. Ils citaient même les filles qu'ils avaient eues--et, à
beaucoup de celles qu'ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu
sans confession tellement elles paraissaient réservées et sages. A
chaque fois qu'on revenait sur ce chapitre je m'efforçais de participer
à la conversation, du ton le plus enjoué, comme quelqu'un qui connaît ça
depuis longtemps. En assaisonnant à point quelques phrases des autres et
en posant au blasé on peut toujours faire illusion... Au résumé, j'étais
bien neuf et naïf encore, et j'avais un grand désir de ne l'être plus...
Je m'efforçai donc d'amadouer Suzanne par des petits services d'ami,
comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs--et, à la
maison, d'aller à sa place quérir l'eau et le bois quand il m'était
possible. Elle ne tarda guère à répondre à ces attentions par un intérêt
croissant. Je ne «marquais» pas trop mal, d'ailleurs:--de taille
moyenne, robuste, le visage ouvert, la parole assez facile... Ma foi, le
hasard nous ayant mis en présence un soir, à la brune, dans l'étable aux
vaches, je lui servis des douceurs et l'embrassai avec autant d'effusion
que la Thérèse, jadis... Elle en parut si heureuse que je crus la sentir
défaillir dans mes bras. Cependant le pas du maître circulant aux
alentours dénoua notre étreinte...
Mais un dimanche que nous étions seuls à la maison, je me remis à lui
conter fleurette et, après des préambules peut-être trop courts, je
tentai de glisser ma main sous ses jupes... Surprise! je n'eus plus
devant moi qu'une petite bête furieuse. De toute la force de son bras
nerveux, deux fois de suite, elle me souffleta... Puis, s'étant mise en
défense derrière le dos d'une chaise, elle dit, la voix sifflante:
--Salaud, va! C'est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous
amuser de moi... J'ai autant d'honneur que n'importe laquelle, vous le
saurez... Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je préviens tout
de suite la bourgeoise!
--Méchante!... Méchante!... fis-je bêtement, non sans caresser d'un
geste machinal ma joue cuisante.
--C'est bien de votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle, un peu
radoucie. Ça vous apprendra à me respecter!
Je sortis assez penaud et n'essayai plus jamais de revenir à l'assaut de
cette vertu trop farouche. Un réveil de conscience me montra d'ailleurs
combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer, pour
quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me
sentis coupable et méprisable, et m'efforçai de regagner la confiance de
Suzanne en continuant à me montrer prévenant, bon camarade, sans plus me
permettre la moindre privauté. Ce «vouloir» intime, autant que sa
riposte énergique, détermina ma nouvelle attitude.
* * * * *
A la ferme voisine de Giverny une autre servante déjà vieillotte, aux
allures indolentes et aux cheveux blond filasse passait pour avoir eu
beaucoup d'aventures. De la Billette même, j'avais entendu parler de
cette Hélène facile. Ici c'était bien autre chose! Au travail, entre
hommes on s'entretenait tous les jours d'elle. On rapportait pour
s'égayer aux heures de fatigue toutes les histoires scabreuses qui
couraient sur son compte.
--Elle n'en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et
celui qui ne peut pas...
Je souhaitais fort la connaître mieux.
Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint justement à
Fontbonnet pour réclamer trois taureaux depuis la veille échappés du
pâturage. Elle s'assit sans façon, causa de tout avec assurance et
répondit du tac au tac aux blagues du maître et de ses fils. Le hasard
voulut qu'elle sortît en même temps que moi et, dehors, seul à seule, je
lui servis quelques «bêtises» choisies parmi les plus raides que je
connusse. Ce dont elle ne fut pas troublée le moins du monde; je crois
bien qu'au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.
La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant,
je m'en fus rôder le dimanche suivant aux abords de Giverny. Dissimulé
dans un carré de maïs voisin de la cour, je vis bientôt Hélène qui s'en
revenait de traire. Elle ressortit au bout d'un moment, ayant fait un
brin de toilette, pour détacher les vaches et les démarrer vers la
pâture. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n'étant plus en vue, je me
trouvai comme par hasard sur son passage.
--Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l'air étonné.
--Oui, je me promène pour ma santé.
--Eh bien, si vous voulez venir m'aider à garder les vaches?
--J'allais vous le proposer.
Nous dévalâmes côte à côte par un chemin ombreux et solitaire jusqu'à un
pré de bas-fond que bordait un petit taillis. Un peu ému de me trouver
seul avec cette dispensatrice d'amour je ruminais péniblement des
phrases de circonstance plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa
trique, gaie, très à l'aise, faisant tous les frais de la conversation.
Je fus ennuyé de découvrir à l'autre extrémité du pré une chaumière de
journalier près de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, qui dut
en avoir conscience, proposa:
--Voulez-vous que nous allions au taillis, ramasser des noisettes?
--Mais comment donc!
Quand nous y eûmes pénétré, je devins entreprenant. Le bras passé autour
de la taille d'Hélène, je dis qu'il ferait bon se coucher au-dessous de
ces arceaux de verdure, sur le fin gazon.
--Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici
pour me coucher.
Après cette ironie, ayant par un demi-tour preste échappé à mon
étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher
les touffes de noisettes qu'elle glissait à mesure dans la poche de son
tablier.
Cela m'étonnait qu'elle eût l'air de mettre des formes à une chose qui
devait lui sembler très banale et, perplexe, je repoussais l'instant
d'agir. A mon observation que les noisetiers se faisaient rares elle
répondit:
--Allons dans le fond, nous en trouverons davantage.
Elle glissait au travers des branches avec une agilité surprenante,
étant donné ses formes lourdes; j'avais quelque peine à la suivre. Nous
marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en
deux le taillis, quand nous nous trouvâmes en présence d'un homme à
forte barbe noire, trapu, vigoureux, jeune encore. Elle ne parut pas
surprise. J'eus l'intuition d'être joué. L'homme dit, mi-sérieux,
mi-rieur:
--Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes,
Hélène?
Je dus rougir autant que la Suzanne de chez nous; j'essayai néanmoins de
m'en tirer par une bravade.
--A deux, on fait toujours mieux, dis-je.
--Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc-bec!
Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant.
--Tiens, attrape ça... tiens... Et puis ça encore... C'est pour
t'apprendre à venir rôder où tu n'as pas affaire, gamin!...
Certes, en toute autre circonstance, je ne me serais pas laissé rosser
sans rien dire. Mais la surprise fut telle que, sans demander mon reste,
je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu'au bout du taillis par les
quolibets des deux autres.
Et je jurai, mais trop tard, qu'on ne me reprendrait plus auprès des
jupes de la grosse Hélène.
* * * * *
Les équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent à peu de chose,
comme on voit, et je n'ai pas lieu d'en être bien fier. Mais ça ne m'a
pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de
parler d'un air entendu des bons tours de l'époque où j'étais garçon,
d'affirmer même:
--Pour les femmes, grand Dieu! je n'avais que l'embarras du choix!
Au vrai, mon épouse légitime eut les prémices de ma virilité...