Il se passa chez nous, pendant notre seconde année de séjour à la
Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma
grand'mère et le départ de ma soeur Catherine.
Ma grand'mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, elle fut
prise d'une attaque alors qu'elle gardait les oisons. Mon père la trouva
affalée au bord d'un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On
la transporta sur son lit d'où elle ne bougea plus. Elle articulait
obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et
se mettait en colère parce que nous ne pouvions la comprendre. Il
fallait toujours quelqu'un à côté d'elle pour lui donner satisfaction
dans la mesure du possible, la faire manger ou boire lorsqu'elle en
avait envie et ainsi de suite. Vraisemblablement elle souffrait
beaucoup. Et nul mieux à espérer!
Bien souvent j'entendais prononcer à ma mère ou à l'une de mes
belles-soeurs des phrases comme celle-ci:
--Savoir si ça va durer longtemps?
A quoi une autre répondait:
--Ce n'est pas à souhaiter!
Encore que je n'eusse pas, pour la vieille femme plutôt dure à mon
enfance, une affection bien profonde, j'étais quand même peiné de ces
dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je
portais machinalement mon regard sur son lit; une angoisse m'étreignait
de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou
bien remuant les lèvres pour des articulations informes, pénibles.
Souvent j'abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger
dehors, parce qu'en sa présence ça me devenait impossible.
Je trouve qu'un des bons avantages des fortunés est d'avoir des
appartements de plusieurs pièces,--chaque ménage, sinon chaque personne,
ayant sa chambre propre, son intimité distincte. Au moins, ils peuvent
être malades tranquillement. Tandis que, dans l'unique pièce des
maisonnées pauvres, c'est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun
s'étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.
C'est ainsi qu'à côté de ma grand'mère se mourant, mes petits neveux
clamaient leur joie d'être au monde, l'assommaient de leurs jeux
bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente
à l'agonie d'une vieille femme paralysée!
* * * * *
Elle passa fin octobre, à la suite d'une seconde attaque, après une
journée seulement de souffrances plus vives.
Sitôt qu'elle fut morte, on arrêta l'horloge et on jeta dehors l'eau du
seau de la «bassie» où son âme avait dû se baigner avant que de s'élever
vers les régions célestes.
Je fus vivement impressionné par ce premier deuil. Terreur de la mort
vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié,
le dégoût... A plusieurs reprises, je contemplai longuement, dans sa
rigidité dernière, cette créature qui avait tenu une si grande place
dans le rayon familier de mon existence.
Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la
maisonnée; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit
dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de
mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, près du
bol d'eau bénite où trempait une branche de buis. On s'abstint pourtant
de faire l'attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s'en fut à
Agonges prévenir l'oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla déclarer
le décès à la mairie et s'entendre avec le curé pour l'heure de
l'enterrement. Je fus chargé, moi, de recruter des porteurs dans le
voisinage.
Rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d'un araire
neuf, et il me fallut lui aider. La besogne terminée, il dit, l'air
satisfait:
--Il y a assez longtemps qu'il était en chantier, cet _ariau_! J'avais
bien besoin d'une journée comme ça...
Ce sentiment de tranquille égoïsme me peina un peu. On s'attendrît
aisément quand on est jeune. Plus tard,--même à l'âge qu'avait alors mon
parrain,--je fus bien aussi pratique que lui.
* * * * *
Le lendemain, nous étions une trentaine à suivre, dans l'épais
brouillard froid, le char à boeufs qui portait la bière. A l'entrée du
bourg, on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison. Il
fallut attendre là un grand quart d'heure. Le curé enfin venu récita
quelques prières--et l'on se mit en route vers l'église, la bière portée
maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu'ils passaient dans une
serviette suspendue à leur cou.
De la même façon, après la cérémonie, on parvint au cimetière. Là, au
moment de l'aspersion finale, ma mère et mes belles-soeurs de pleurer,
de sangloter sans fin,--ce qui ne fut pas sans me causer une surprise
profonde étant donné leur crainte si souvent manifestée de voir la
disparue «durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots ne
survenaient que pour la forme, _parce qu'il était d'usage d'en faire
entendre à ce moment_.
Pour moi, les quelques larmes qui brouillèrent mes yeux au moment de la
descente du cercueil dans la fosse eurent au moins le mérite d'être
sincères.
Quand tout fut terminé, les parents d'Agonges vinrent déjeuner chez
nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de
viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura
longtemps et, vers la fin, l'oncle Toinot redit une fois de plus dans
quelles conditions il avait tué son Russe! C'est que tous les
rassemblements se terminent à peu près de la même manière, qu'ils soient
motivés par un mariage, un baptême, un deuil ou par tel autre événement
de moindre importance. Pourvu qu'il y ait un repas avec de l'extra, un
repas donnant l'occasion de demeurer plusieurs heures à table, on en
arrive fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donne le beau
rôle et en tourne d'autres en ridicule, à raconter des histoires
comiques ou osées... Hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et
sottises!
De ce repas funèbre, seules, les chansons furent bannies.
* * * * *
Peu de temps après la mort de ma grand'mère ma soeur Catherine nous
quitta donc pour aller servir à Moulins chez une parente de Mme Boutry.
La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique,
elle avait plu tout de suite à la dame qui la demandait fréquemment pour
venir en aide à la bonne. Ma soeur prit goût à ce qu'elle faisait et
voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies
et soumises qu'il faut pour servir les riches; elle en vint même à
prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui
témoignaient de la bonté.
Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin, à ce moment au
service, à qui elle avait juré d'être fidèle. Depuis quatre ans déjà
elle tenait sa promesse, sortant peu, ne se laissant pas courtiser...
Gaussin lui écrivait trois fois par an: au premier janvier, dans le
cours du printemps, à la fin de l'été. La Catherine attendait avec
impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup
d'ennuis,--car elle ne savait à qui s'adresser pour les faire lire, ni
pour faire écrire les réponses. Or, après quelques mois, les
propriétaires, mis au fait de son roman, s'étaient chargés de tout. Et,
jugeant qu'elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette
pensée de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se
trouvait dressé déjà. Ils pourraient, une fois mariés, se placer
ensemble et gagner beaucoup.
La Catherine s'habitua peu à peu à cette idée qui, de prime abord,
l'avait effrayée par crainte de l'inconnu. Elle s'y habitua d'autant
mieux que les belles-soeurs lui reprochaient de délaisser le travail de
la ferme pour celui des maîtres. C'est ainsi qu'elle partit pour
Moulins, courant novembre--passant outre à l'opposition de nos parents,
mais approuvée par son fiancé enthousiaste.