Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort,
surtout en femmes. Ma grand'mère, ma mère, la Catherine, mes deux
belles-soeurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il
y avait en plus ma petite soeur Marinette qui touchait à ses dix ans:
mais la pauvre gamine était innocente. On mettait cela sur le compte
d'une mauvaise fièvre qu'elle avait eue toute jeunette--à la suite de
quoi elle s'était élevée chétive et malingre, gênée dans son
développement, au physique aussi bien qu'au moral. Toujours est-il que
ses yeux, trop fixes, ne décelaient nulle lueur d'intelligence et
qu'elle avait de la peine à saisir les moindres choses. Elle ne tenait
guère de conversation qu'avec Médor et les chats avec lesquels elle se
plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente; les
événements les plus graves ne l'émeuvaient point; mais elle riait
parfois sans motif, longuement. Sa compréhension devait rester toujours
celle d'un enfant en bas âge...
* * * * *
Je commençais alors à me familiariser avec toutes les besognes. En fin
d'hiver et au commencement du printemps, alors qu'on labourait les
jachères à ensemencer en octobre, je devins toucheur de boeufs ou
_boiron_. J'amenais d'ailleurs les cochons qui, s'occupant à chercher
les vers dans le sillon en cours, demeuraient à peu près sages.
Nos quatre boeufs s'appelaient _Noiraud_, _Rougeaud_, _Blanchon_ et
_Mouton_. Les deux premiers appartenaient à cette race d'Auvergne dont
j'ai déjà parlé; il y en avait un couple au moins dans chaque ferme--les
boeufs blancs du pays n'étant pas assez robustes, disait-on, pour faire
tout le travail. Ils se comportaient bien, les _Maurias_, ayant la
robustesse et l'expérience de l'âge. Les blancs, jeunes encore, avaient
besoin d'être tenus de près...
La marche était fatigante, sur cette terre remuée dont mes sabots
s'emplissaient vite. Quand je m'ennuyais trop à «toucher» je demandais à
mon parrain de me laisser tenir un peu le manche de l'araire. Mais, en
dépit de toute ma bonne volonté, le manque d'habitude, le manque de
force, ou bien un faux mouvement des boeufs, étaient cause que je
laissais quelquefois dévier l'outil. Alors mon parrain, assez emportant
et très pointilleux sous le rapport du travail, me le reprenait vite, me
disant «bon à rien». Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi;
mais il prétextait alors mon insuffisance à conduire et parfois me
giflait. Ainsi compris-je à ce moment pourquoi les faibles ont toujours
tort et qu'il est triste de travailler sous la direction des autres.
Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de
l'attelée, supputant par comparaison au travail des jours précédents
quand viendrait l'heure de nous en aller... En arrivant à la bouchure où
s'ouvrait la barrière, ou claie du champ, j'épiais à la dérobée la
physionomie de l'aîné--presque toujours impénétrable; et je devais
retourner les boeufs, faire un long tour encore, au bout duquel
m'attendait une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance
de mon espoir. D'ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour
partir qu'on appelât de la maison,--car il n'avait pas de montre, et par
les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la besogne
accomplie ou le degré de faim qu'accusait son estomac.
A cause de l'éloignement des villages, nous entendions même rarement la
sonnerie de l'Angelus de midi qui, se plaçant juste au milieu de la
tâche quotidienne, aurait pu nous donner une indication.
* * * * *
S'il faisait beau, les séances se passaient avec un moindre ennui; mais
aux mauvais jours, vraiment, ça n'en finissait plus... Il me souvient
d'une période où nous labourions dans notre champ des Châtaigniers, le
plus éloigné de la ferme. Le vent fort tirait de Souvigny, c'est-à-dire
du nord-est, et il passait des bourrasques, des averses froides, des
giboulées de grésil et même de neige. Ces fouaillées traversaient mes
vêtements, m'enveloppaient d'un suaire glacé; mes mains se teintaient de
violet...
Un jour que nous étions douchés plus que de raison des frissons me
secouèrent qui n'étaient pas seulement dus au froid. J'avais le front
brûlant, l'estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me
plaignis à mon parrain, parlant de m'en aller. Mais il n'y voulut pas
consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un
instant dans le creux d'un vieux chêne, il prit la peine de m'examiner.
Me voyant soudain très pâle et soudain d'un pourpre de mauvais aloi:
--Va-t'en bien vite, me dit-il; tu as la fièvre!
Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j'eus de la peine à gagner
la maison. On me fit tout de suite coucher. Le lendemain, à la suite
d'une bonne suée, j'avais par tout le corps une éruption de petits
boutons rouges. Il me souvient que ma mère me recommandait sans cesse de
rester bien couvert sous peine des pires catastrophes...
Après une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole
passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des
oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les
cerisiers s'épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La
nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à
circuler, à vivre.
* * * * *
L'hiver d'après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les
cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau et à
participer au nettoyage des étables.
Les années précédentes, allant aux champs dans la neige, j'enviais les
batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je
m'aperçus que ce n'était pas tout rose non plus, que, si l'on conservait
les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu'on avalait par
trop de poussière.
Le battage, à cette époque où tout s'écossait au fléau, durait depuis la
Toussaint jusqu'au Carnaval, et même jusqu'à la Mi-Carême, sans
interruption presque,--sauf quelques journées chaque mois, «quand la
lune était bonne», pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans
la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se
reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une abondante récolte,
nous travaillions chaque soir jusqu'à dix heures à la lueur d'une
lanterne. Je ne connais pas de besogne plus énervante... Manoeuvrer le
fléau sans arrêt du même train régulier, pour conserver l'harmonie
obligée de la cadence, ne pouvoir disposer d'une seconde pour se
moucher, pour enlever la poussière qui vous picote le visage et la
nuque--quand on est encore malhabile et non habitué à l'effort soutenu,
c'est à devenir enragé! Mais quel plaisir les jours où l'on vannait,
quand le gros tas de mélange gris, diminuant peu à peu, s'engouffrait en
entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains dans l'amas de
grain propre d'une belle couleur d'or...
* * * * *
Bien dures aussi les séances de nettoyage des étables, le samedi matin!
C'est avec le cadet que je faisais ce travail. Nous avions une grosse
civière, ou _bayard_ de chêne, que je trouvais déjà lourde sans qu'elle
fût chargée. Munis chacun d'un _bigot_[2], nous piquions avec force dans
la couche épaisse de fumier d'où montait une buée chaude, et nous
entassions des _bigochées_ monstres. Le Louis excitait mon amour-propre:
[2] Fourche recourbée en forme de crochet.
--Nous en mettons encore un peu, hein? C'est là que nous allons voir si
tu es un homme!
Tenant à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement
tant et si bien qu'il m'en craquait dans les reins lorsqu'on
soulevait... Au bout d'un moment j'étais en nage et suffocant; les nerfs
fatigués, détendus, ne pouvaient plus serrer suffisamment les poignées
du _bayard_ qui, souvent, m'échappait dans le parcours de l'étable à la
_pelote_ de fumier de la cour. On avait beau se modérer ensuite: à tout
propos survenait un nouvel avatar... Alors mon père--ou mon parrain--de
venir me remplacer. Et je m'éclipsais mécontent, froissé, rageur.
* * * * *
J'ai remarqué depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là.
Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire
aussi bien que les grands; mais on manque de force, d'adresse et
d'expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité,
conséquence de leur âge; et l'on souffre de leurs railleries sans
indulgence.