I
Je m'appelle Étienne Bertin, mais on m'a toujours nommé «Tiennon».
C'est dans une ferme de la commune d'Agonges, tout près de
Bourbon-l'Archambault, que j'ai vu le jour au mois de janvier 1823. Mon
père était métayer dans cette ferme en communauté avec son frère aîné,
mon oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait Gilbert et on
l'appelait «Bérot», car c'était la coutume, en ce temps-là, de déformer
tous les noms.
Les deux frères ne s'entendaient pas très bien. L'oncle Toinot, soldat
sous Napoléon, avait fait la campagne de Russie et en était revenu avec
les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Sensible aux
changements de température malgré les années écoulées, il s'arrêtait
souvent de travailler plusieurs jours durant. D'ailleurs, même en bonne
santé, il préférait aller aux foires, ou bien porter les socs au
maréchal, ou encore se promener dans les champs, son «gouyard» sur
l'épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de
s'atteler aux besognes suivies. Son séjour à l'armée le déportant du
travail, lui avait donné du goût pour la flânerie et pour la dépense.
Avec sa rasade d'eau-de-vie au réveil, sa pipe de terre toujours
allumée, ses frais d'auberge, il était de force à utiliser pour son seul
agrément tous les bénéfices de l'exploitation...
Si je raconte ces choses, ce n'est pas que j'aie eu la connaissance de
les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter
bien souvent chez nous.
* * * * *
Décidé à la rupture, mon père prit en métayage à Meillers, sur la
lisière de la forêt de Gros-Bois, un domaine appelé le Garibier,--géré
par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.
A l'époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet
du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de
ménage. Ma grand'mère venant avec nous, cela compliquait encore les
choses. Ma tante chicanait sur son droit d'emporter ceci ou cela, lui
arrachait des mains draps et torchons. Mon père, d'un caractère très
calme, cherchait à éviter les disputes. Maman, au contraire, impétueuse
et vive, soutenait ma grand'mère sans cesse aux prises avec les autres.
Cela m'effrayait de les voir crier si fort et lever les poings d'un
geste de menace--comme prêts à se frapper...
Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d'un char
attelé de deux gros boeufs rouge foncé, de la race de Salers ou de
Mauriac, entre une cage à sécher les fromages, pour l'instant garnie de
poules, et une corbeille d'osier où s'empilait de la vaisselle. Les
chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux
de terre gluante se collaient aux roues qui, s'élevant un peu dans le
mouvement de rotation, retombaient sur le sol avec un bruit mat.
En traversant Bourbon, j'ouvris bien grands les yeux pour voir les
belles maisons de la ville, les hautes tours grises du vieux château. Et
je m'intéressai à la besogne d'une équipe d'ouvriers travaillant à
l'empierrage de la grand'route de Moulins qu'on était en train de
construire. Cela n'allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu'après un
moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je
m'endormis sans qu'on y prît garde, adossé à la cage à poules et bercé
par le roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot trop brusque
fit se renverser la cage qui dégringola jusqu'à terre où, bien entendu,
je la suivis en vitesse... Les volailles se mirent à piailler et moi à
crier. Je n'avais aucun mal--la patouille, tapis doux et mol, ayant
amorti ma chute. Mais je fus long à consoler, paraît-il, à cause de la
surprise de ce réveil désagréable. Et cela me valut de faire à pied le
reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de
mon frère Baptiste, qui était mon parrain.
A l'arrivée, ma mère me fit étendre dans un coin de la chambre à four,
sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très
paisible cette fois, le vrai remède aux émotions de la route.
* * * * *
Longtemps après, ma soeur Catherine me vint quérir pour m'amener dans la
grande pièce. Les meubles étaient tous en place au long des murs, et
l'horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui
nous avaient déménagés, attablés là, s'entretenaient bruyamment, riaient
et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance; les verres,
choqués fort, tintaient; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la
blancheur de la nappe...
On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la
brioche; puis un vieillard inconnu me fit faire des galopades sur ses
genoux:--ainsi participai-je à la joie générale.
Mais le lendemain, j'entendis maman dire à mon père, d'un ton navré, que
ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:
--Je crois bien... Heureusement que ce n'est pas une chose qu'on
recommence souvent.
Ma mère conclut:
--On serait vite épuisé, s'il fallait recommencer souvent...
* * * * *
J'approchais d'avoir cinq ans: ces quelques épisodes du déménagement
sont liés à mes plus vieux souvenirs.