SUR LA PIERRE BLANCHE

I

Quelques Français, liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome,

se rencontraient souvent dans le Forum désenseveli. C'étaient Joséphin

Leclerc, attaché d'ambassade en congé; M. Goubin, licencié ès lettres,

annotateur; Nicole Langelier, de la vieille famille parisienne des

Langelier, imprimeurs et humanistes; Jean Boilly, ingénieur; Hippolyte

Dufresne, qui avait des loisirs et aimait les arts.

Le 1er mai, vers cinq heures du soir, ils franchirent comme de

coutume, la petite porte septentrionale, inconnue du public, où le

commandeur Giacomo Boni, directeur des fouilles, les accueillit avec

son aménité silencieuse et les conduisit jusqu'au seuil de sa maison

de bois, ombragée de lauriers, de troènes et de cytises, qui domine

cette vaste fosse creusée, au siècle dernier, dans le marché aux

boeufs de la Rome pontificale, jusqu'au sol du Forum antique.

Là, ils s'arrêtent et regardent.

En face d'eux se dressent les fûts tronqués des stèles honoraires et

l'on voit comme un grand damier avec ses dames à la place où fut la

basilique Julia. Plus au sud, les trois colonnes du temple des

Dioscures trempent dans l'azur du ciel leurs volutes bleuissantes. A

leur droite, surmontant l'arc ruineux de Septime Sévère et les hautes

colonnes des demeures de Saturne, les maisons de la Rome chrétienne et

l'hôpital des femmes étagent sur le Capitole leurs façades plus jaunes

et plus fangeuses que les eaux du Tibre. Vers leur gauche s'élève le

Palatin flanqué de grandes arches rouges et couronné d'yeuses. Et sous

leurs pieds, d'un mont à l'autre, entre les dalles de la voie Sacrée

aussi étroite qu'une rue de village, sortent de terre des murs de

brique et des bases de marbre, restes des édifices qui couvraient le

Forum au temps de la force latine. Le trèfle, l'avoine et l'herbe des

champs, que le vent a semés sur leur faîte abaissé, leur font un toit

rustique où flamboie le coquelicot. Débris d'entablements écroulés,

multitude de piliers et d'autels, enchevêtrement de degrés et

d'enceintes: tout cela, non point petit, assurément, mais d'une

grandeur contenue et pressée.

Sans doute Nicole Langelier relevait dans son esprit la foule des

monuments autrefois resserrée dans cet espace illustre:

--Ces édifices, dit-il, de proportions sages et de dimensions

modérées, étaient séparés les uns des autres par des ruelles

ombreuses. Il y avait là de ces vicoli qu'on aime dans les pays du

soleil, et les magnanimes neveux de Rémus, après avoir entendu les

orateurs, trouvaient le long des temples, pour manger et dormir, des

coins frais, mal odorants, où les écorces de pastèques et les débris

de coquillages n'étaient jamais balayés. Certes les boutiques qui

bordaient la place exhalaient des senteurs puissantes d'oignon, de

vin, de friture et de fromage. Les étals des bouchers étaient chargés

de viandes, spectacle agréable aux robustes citoyens, et c'est à l'un

de ces bouchers que Virginius prit le couteau dont il tua sa fille.

Sans doute il y avait là aussi des bijoutiers et des marchands de

petits dieux domestiques, protecteurs du foyer, de l'étable et du

jardin. Tout ce qu'il faut à des citoyens pour vivre se trouvait réuni

sur cette place. Le marché et les magasins, les basiliques,

c'est-à-dire les bourses de commerce et les tribunaux civils; la

curie, ce conseil municipal qui devint l'administrateur de l'univers;

les prisons dont les souterrains exhalaient une puanteur redoutée; les

temples, les autels, premières nécessités pour les Italiens qui ont

toujours quelque chose à demander aux puissances célestes.

»C'est là enfin que s'accomplirent durant tant de siècles les actes

vulgaires ou singuliers, presque toujours insipides, souvent odieux ou

ridicules, quelquefois généreux, dont l'ensemble constitue la vie

auguste d'un peuple.

--Qu'est-ce qu'on voit, au milieu de la place, devant les bases

honoraires? demanda M. Goubin qui, armé de son lorgnon, remarquait une

nouveauté dans l'antique Forum et voulait être renseigné.

Joséphin Leclerc lui répondit obligeamment que c'étaient les

fondations du colosse de Domitien nouvellement mises au jour.

Puis il désigna du doigt, l'un après l'autre, les monuments découverts

par Giacomo Boni durant cinq années de fouilles fructueuses: la

fontaine et le puits de Juturna, sous le mont Palatin; l'autel élevé

sur le bûcher de César et dont le soubassement s'étendait à leurs

pieds, en face des Rostres; la stèle archaïque et le tombeau

légendaire de Romulus, que recouvre la pierre noire du Comice; et le

«lac» de Curtius.

Le soleil, descendu derrière le Capitole, frappait de ses dernières

flèches l'arc triomphal de Titus sur la haute Vélia. Le ciel, où

nageait à l'occident la lune blanche, restait bleu comme au milieu du

jour. Une ombre égale, tranquille et claire emplissait le Forum

silencieux. Les terrassiers bronzés piochaient ce champ de pierres,

tandis que, poursuivant le travail des vieux rois, leurs camarades

tournaient la roue d'un puits pour tirer l'eau qui mouille encore le

lit où dormait, aux jours du pieux Numa, le Vélabre ceint de roseaux.

Ils accomplissaient leur tâche avec ordre et vigilance. Hippolyte

Dufresne, qui depuis plusieurs mois les voyait assidus à l'ouvrage,

intelligents et prompts à accomplir les ordres reçus, demanda au

directeur des fouilles comment il obtenait de ses ouvriers un si bon

service.

--En vivant comme eux, répondit Giacomo Boni. Je remue avec eux la

terre, je les avertis de ce que nous cherchons ensemble, je leur fais

sentir la beauté de notre oeuvre commune. Ils s'intéressent à des

travaux dont ils sentent confusément la grandeur. Je les ai vus pâles

d'enthousiasme quand ils découvrirent le tombeau de Romulus. Je suis

leur compagnon de chaque jour et, si l'un d'eux tombe malade, je vais

m'asseoir auprès de son lit. Je compte sur eux comme ils comptent sur

moi. Voilà comment j'ai des ouvriers fidèles.

--Boni, mon cher Boni, s'écria Joséphin Leclerc, vous savez si

j'admire vos travaux et si je suis ému de vos belles découvertes, et

pourtant je regrette, permettez-moi de vous le dire, le temps où les

troupeaux paissaient sur le Forum enseveli. Un boeuf blanc au large

front planté de cornes évasées ruminait dans le champ désert; un pâtre

sommeillait au pied d'une haute colonne qui sortait des herbes. Et

l'on songeait: C'est ici que fut agité le sort du monde. Depuis qu'il

a cessé d'être le Campo Vaccino, le Forum est perdu pour les poètes et

pour les amoureux.

Jean Boilly représenta combien ces fouilles, pratiquées avec méthode,

contribuaient à la connaissance du passé. Et, la conversation s'étant

engagée sur la philosophie de l'histoire romaine:

--Les Latins, dit-il, étaient raisonnables jusque dans leur religion.

Ils connurent des dieux bornés, vulgaires, mais pleins de bon sens et

parfois magnanimes. Que l'on compare ce Panthéon romain, composé de

militaires, de magistrats, de vierges et de matrones, aux diableries

peintes sur les parois des tombeaux étrusques, et l'on verra face à

face la raison et la folie. Les scènes infernales tracées dans les

chambres funéraires de Corneto représentent les monstres de

l'ignorance et de la peur. Elles nous apparaissent aussi grotesques

que le Jugement dernier d'Orcagna, à Sainte-Marie-Nouvelle de

Florence, et que l'enfer dantesque du Campo Santo de Pise, tandis que

le Panthéon latin présente constamment l'image d'une société bien

organisée. Les dieux des Romains étaient comme eux laborieux et bons

citoyens. C'étaient des dieux utiles; chacun avait sa fonction. Les

nymphes elles-mêmes occupaient des emplois civils et politiques.

»Rappelez-vous Juturna, dont nous avons vu tant de fois l'autel au

pied du Palatin. Elle ne semblait pas destinée par sa naissance, ses

aventures et ses malheurs à tenir un emploi régulier dans la ville de

Romulus. C'était une Rutule indignée. Aimée de Jupiter, elle avait

reçu du dieu l'immortalité. Quand le roi Turnus fut tué par Énée, sur

l'ordre des Destins, ne pouvant mourir avec son frère, elle se jeta

dans le Tibre pour fuir du moins la lumière. Longtemps, les pâtres du

Latium contèrent l'aventure de la nymphe vivante et plaintive au fond

du fleuve. Et plus tard, les villageois de la Rome rustique, qui se

penchaient, la nuit, sur la berge, crurent la voir, à la clarté de la

lune, dans ses voiles glauques, sous les roseaux. Eh bien! les Romains

ne la laissèrent point oisive, à ses douleurs. La pensée leur vint

tout de suite de lui donner une occupation sérieuse. Ils lui

confièrent la garde de leurs fontaines. Ils en firent une déesse

municipale. Ainsi de toutes leurs divinités. Les Dioscures, dont le

temple a laissé des ruines si belles, les Dioscures, les deux frères

d'Hélène, astres clairs, les Romains les employèrent comme estafettes

au service de l'État. Ce sont les Dioscures qui vinrent sur un cheval

blanc annoncer à Rome la victoire du lac Régille.

»Les Italiens ne demandaient à leurs dieux que des biens terrestres et

des avantages solides. A cet égard, en dépit des terreurs asiatiques

qui ont envahi l'Europe, leur sentiment religieux n'a pas changé. Ce

qu'ils exigeaient autrefois de leurs Dieux et de leurs Génies, ils

l'attendent aujourd'hui de la Madone et des saints. Chaque paroisse a

son bienheureux, qu'on charge de commissions, comme un député. Il y a

des saints pour la vigne, pour les céréales, pour les bestiaux, pour

la colique et pour le mal de dents. L'imagination latine a repeuplé le

ciel d'une multitude de figures animées, et fait du monothéisme juif

un nouveau polythéisme. Elle a égayé l'évangile d'une riche

mythologie; elle a rétabli un commerce familier entre le monde divin

et le monde terrestre. Les paysans exigent des miracles de leurs

saints protecteurs et les couvrent d'invectives si le miracle tarde à

venir. Le paysan, qui avait sollicité inutilement une faveur du

Bambino, retourne à la chapelle et, s'adressant cette fois à

l'Incoronata:

»--Ce n'est pas à toi, fils de putain, que je parle, c'est à ta

sainte mère.

»Les femmes intéressent la Madre di Dio à leurs amours. Elles pensent

avec raison qu'elle est femme, qu'elle sait ce que c'est et qu'on n'a

pas à se gêner avec elle. Elles n'ont jamais peur d'être indiscrètes,

ce qui prouve leur piété. C'est pourquoi il faut admirer la prière que

faisait à la Madone une belle fille de la Riviera de Gênes: «Sainte

mère de Dieu, vous qui avez conçu sans pécher, accordez-moi la grâce

de pécher sans concevoir.»

Nicole Langelier fit ensuite observer que la religion des Romains se

prêtait aux entreprises de leur politique.

--Empreinte d'un caractère fortement national, dit-il, elle était

pourtant capable de pénétrer les peuples étrangers et de les gagner

par son esprit sociable et tolérant. C'était une religion

administrative, qui se propageait sans peine avec le reste de

l'administration.

--Les Romains aimaient la guerre, dit M. Goubin, qui évitait

soigneusement les paradoxes.

--Ils n'aimaient pas la guerre pour elle-même, répliqua Jean Boilly.

Ils étaient bien trop raisonnables pour cela. On retenait à certains

indices que le métier militaire leur paraissait dur. Monsieur Michel

Bréal vous dira que le mot qui d'abord signifiait proprement le

fourniment du soldat, _aerumna_, prit ensuite le sens général de

fatigue, d'accablement, de misère, de douleur, d'épreuve et de

désastre. Ces paysans étaient comme les autres. Ils ne marchaient que

forcés et contraints. Et leurs chefs eux-mêmes, les gros

propriétaires, ne guerroyaient ni pour le plaisir ni pour la gloire.

Avant de se mettre en campagne, ils consultaient vingt fois leur

intérêt et pesaient attentivement leurs chances.

--Sans doute, dit M. Goubin, mais leur condition et l'état du monde

les força d'être toujours en armes. C'est ainsi qu'ils portèrent la

civilisation jusqu'aux extrémités du monde connu. La guerre est un

incomparable instrument de progrès.

--Les Latins, reprit Jean Boilly, étaient des cultivateurs qui

faisaient des guerres de cultivateurs. Leurs ambitions furent toujours

agricoles. Ils exigeaient du vaincu, non de l'argent, mais de la

terre, tout ou partie du territoire de la confédération soumise, le

plus souvent un tiers, par amitié, comme ils disaient, et parce qu'ils

étaient modérés Où le légionnaire avait planté sa pique, le colon

venait le lendemain pousser sa charrue. C'est par le laboureur qu'ils

assuraient leurs conquêtes. Soldats admirables, sans doute,

disciplinés, patients, courageux, qui se battaient et se faisaient

battre tout comme les autres! Paysans bien plus admirables encore! Si

l'on s'étonne qu'ils aient gagné tant de terres, il faut s'étonner

bien davantage qu'ils les aient gardées. Le prodige, c'est qu'ayant

perdu beaucoup de batailles, ils n'aient jamais cédé autant dire un

arpent de sol, ces obstinés paysans.

Tandis qu'ils disputaient ainsi, Giacomo Boni regardait d'un oeil

hostile la haute maison de briques qui se dresse au nord du Forum sur

plusieurs assises de substructions antiques.

--Nous devons maintenant, dit-il, explorer la curia Julia. Nous

pourrons bientôt, j'espère, renverser la bâtisse sordide qui en

recouvre les restes. Il n'en coûtera pas cher à l'État de l'acheter

pour la pioche. Sous neuf mètres de terre, que surmonte le couvent de

Sant Adriano, s'étendent les dalles de Dioclétien qui a restauré la

Curie pour la dernière fois. Nous trouverons sûrement dans les

décombres beaucoup de ces tables de marbre sur lesquelles les lois

étaient gravées. Il importe à Rome et à l'Italie, il importe au monde

entier que les vestiges du Sénat romain soient rendus à la lumière.

Puis il pria ses amis d'entrer dans sa cabane hospitalière et rustique

comme la maison d'Evandre.

Elle se composait d'une salle unique où se dressait une table de bois

blanc, chargée de poteries noires et de débris informes qui exhalaient

une odeur de terre.

--Du préhistorique! soupira Joséphin Leclerc. Ainsi, mon cher Giacomo

Boni, non content de chercher dans le Forum les monuments des

Empereurs, ceux de la République et ceux des Rois, vous vous enfoncez

maintenant dans les terrains qui portèrent une flore et une faune

disparues, vous creusez dans le quaternaire, dans le tertiaire, vous

pénétrez dans le pliocène, dans le miocène, dans l'éocène; de

l'archéologie latine, vous passez à l'archéologie préhistorique et à

la paléontologie. On s'inquiète, dans les salons, des profondeurs où

vous descendez. La comtesse Pasolini ne sait plus où vous vous

arrêterez; et l'on vous représente, dans un petit journal satirique,

sortant par les antipodes et soupirant: _Adesso va bene!_

Boni semblait n'avoir pas entendu.

Il examinait avec une attention profonde un vaisseau d'argile encore

humide et limoneux. Ses yeux clairs et changeants s'assombrissaient

quand il scrutait sur ce pauvre ouvrage humain quelque indice encore

inaperçu d'un passé mystérieux. Et ils redevenaient d'un bleu pâle

dans le vague de la rêverie.

--Ces restes que vous voyez là, dit-il enfin, ces petits cercueils de

bois non équarri et ces urnes de terre noire, en forme de cabane,

contenant des os calcinés, furent recueillis sous le temple de

Faustine, au nord-ouest du Forum.

»On trouve côte à côte des urnes noires pleines de cendres et des

squelettes couchés dans leur cercueil comme dans un lit. Les Grecs et

les Romains pratiquaient à la fois l'ensevelissement et la crémation.

Sur l'Europe entière, aux époques antérieures à toute histoire, les

deux coutumes étaient suivies en même temps, dans la même cité, dans

la même tribu. Ces deux modes de sépulture correspondent-ils à deux

races, à deux génies? Je le crois.

Il prit dans ses mains, d'un geste respectueux et presque rituel, un

vase en forme de cabane qui contenait un peu de cendre:

--Ceux, dit-il, qui, dans des temps immémoriaux, façonnaient ainsi

l'argile, pensaient que l'âme, attachée aux os et aux cendres, avait

besoin d'une demeure, mais qu'il ne lui fallait pas une maison bien

grande pour y vivre la vie diminuée des morts. C'étaient des hommes

d'une noble race, venue d'Asie. Celui dont je soulève la cendre légère

vécut avant les temps d'Évandre et du berger Faustulus.

Et il ajouta, se plaisant à parler comme les anciens:

--Alors le roi Italus, ou Vitulus, le roi Veau, exerçait sa domination

paisible sur cette contrée promise à tant de gloire. Alors

s'étendaient sur la terre ausonienne les règnes monotones des

troupeaux. Ces hommes n'étaient point ignorants et grossiers. Ils

avaient reçu de leurs ancêtres beaucoup d'enseignements précieux. Ils

connaissaient le navire et la rame. Ils pratiquaient l'art de

soumettre les boeufs au joug et de les lier au timon. Ils allumaient à

leur volonté le feu divin. Ils recueillaient le sel, travaillaient

l'or, pétrissaient et cuisaient des vases d'argile. Sans doute ils

commençaient à travailler la terre. On conte que les pâtres latins

devinrent laboureurs sous le règne fabuleux du Veau. Ils cultivaient

le millet, l'orge et l'épeautre. Ils cousaient des peaux avec des

aiguilles d'os. Ils tissaient et, peut-être, faisaient mentir la laine

en couleurs variées. Ils mesuraient le temps par les phases de la

lune. Ils contemplaient le ciel et ils y retrouvaient la terre. Ils y

voyaient le lévrier qui garde pour le maître Diospiter le troupeau des

étoiles. Ils reconnaissaient dans les nuées fécondes le bétail du

Soleil, les vaches nourricières des campagnes bleues. Ils adoraient

leur père le Ciel et leur mère la Terre. Et, le soir, ils entendaient

les chariots des dieux, migrateurs comme eux, fouler, de leurs roues

pleines, les sentiers de la montagne. Ils aimaient la lumière du jour

et songeaient avec tristesse à la vie des âmes dans le royaume des

ombres.

»Ces Aryens à tête large, nous savons qu'ils étaient blonds, puisque

leurs dieux, faits à leur image, étaient blonds. Indra avait les

cheveux comme les épis d'orge et la barbe comme les poils du tigre.

Les Grecs se représentaient les dieux immortels avec des yeux bleus ou

glauques et des chevelures d'or. La déesse Rome était _flava et

candida_. Dans la tradition latine, Romulus et Rémus ont le crin

jaune.

»Si l'on pouvait reconstruire ces ossements calcinés, vous verriez

apparaître les pures formes aryennes. En ces crânes larges et

vigoureux, en ces têtes carrées comme la première Rome que devaient

fonder leurs fils, vous reconnaîtriez les aïeux des patriciens de la

république, la souche longtemps vigoureuse qui produisit les tribuns,

les pontifes et les consuls, vous toucheriez le superbe moule de ces

robustes cerveaux qui construisirent la religion, la famille, l'armée,

le droit public de la cité la plus fortement organisée qui fut jamais.

Ayant posé lentement sur la table rustique l'urne d'argile, Giacomo

Boni se penche sur un cercueil grand comme un berceau, un cercueil

creusé dans un tronc de chêne et semblable pour la forme aux premières

barques des hommes. Il soulève la mince paroi d'écorce et d'aubier qui

recouvre cette nacelle funéraire et fait apparaître des ossements

frêles comme un squelette d'oiseau. Du corps, il ne subsiste guère que

l'épine dorsale et l'on croirait voir un vertébré des plus humbles, un

grand lézard, si l'ampleur du front ne révélait pas l'homme. Des

perles colorées, détachées d'un collier, recouvrent ces os bruns,

lavés par les eaux souterraines et pris dans la terre grasse.

--Voyez maintenant, dit Boni, ce petit enfant qui fut non pas incinéré

avec honneur, mais enseveli et rendu tout entier à la terre d'où il

était sorti. Ce n'est point un fils des chefs, un noble héritier des

hommes blonds. Il appartient à la race indigène de la Méditerranée,

qui devint la plèbe romaine et fournit encore aujourd'hui à l'Italie

des avocats subtils et des calculateurs. Il naquit dans la cité

palatine des Sept Monts à une époque effacée pour nous sous des fables

héroïques. C'est un enfant romuléen. Alors la vallée des Sept Monts

formait un marécage et le Palatin n'était couvert que de cabanes de

roseaux. Une petite lance fut posée sur le cercueil pour indiquer que

l'enfant était un mâle. Il n'avait pas plus de quatre ans quand il

s'endormit dans la mort. Alors sa mère agrafa sur lui une belle

tunique et lui ceignit le cou d'un collier de perles. Ceux de sa tribu

ne le laissèrent pas sans offrandes. Ils déposèrent sur sa tombe, dans

des vases de terre noire, du lait, des fèves, une grappe de raisin.

J'ai recueilli ces vases et j'en ai fait de semblables avec la même

terre sur un feu de bois allumé la nuit dans le Forum. Avant de lui

dire adieu il mangèrent et burent ensemble une part de ce qu'ils

avaient apporté, et ce repas funèbre leur fit oublier leur chagrin.

Petit enfant qui dors depuis les jours du dieu Quirinus, un empire a

passé sur ton cercueil agreste, et les mêmes astres qui brillaient sur

ta naissance vont s'allumer tout à l'heure sur nos têtes. L'insondable

espace qui sépare tes heures des nôtres n'est qu'un moment

imperceptible dans la vie de l'univers.

Après un moment de silence:

--Le plus souvent, dit Nicole Langelier, il est aussi difficile de

distinguer dans un peuple les races qui le composent que de suivre au

cours d'un fleuve les rivières qui s'y sont jetées. Et qu'est-ce

qu'une race? Y a-t-il vraiment des races humaines? Je vois qu'il y a

des hommes blancs, des hommes rouges et des hommes noirs. Mais ce ne

sont pas là des races, ce sont des variétés d'une même race, d'une

même espèce, qui forment entre elles des unions fécondes et se mêlent

sans cesse. A plus forte raison le savant ne connaît pas plusieurs

races jaunes, plusieurs races blanches. Mais les hommes imaginent des

races au gré de leur orgueil, de leur haine ou de leur avidité. En

1871, la France fut démembrée en vertu des droits de la race

germanique, et il n'y a pas de race germanique. Les antisémites

allument contre la race juive la colère des peuples chrétiens, et il

n'y a pas de race juive.

»Ce que j'en dis, Boni, est par spéculation pure, et non point pour

vous contredire. Comment ne vous croirait-on pas? La persuasion habite

sur vos lèvres. Et vous associez, dans votre esprit, aux vérités

étendues de la science, les vérités profondes de la poésie. Comme vous

le dites, des pasteurs venus de la Bactriane ont peuplé la Grèce et

l'Italie. Comme vous le dites, ils y ont trouvé les aborigènes.

C'était, dans l'antiquité, une croyance commune aux Italiens et aux

Hellènes que les premiers hommes qui peuplèrent leur pays étaient nés

de la terre, comme Érechtée. Et que vous puissiez suivre à travers les

siècles, mon cher Boni, les autochtones de votre Ausonie et les

migrateurs venus de Pamir, ceux-ci, patriciens pleins de courage et de

foi, les autres, plébéiens ingénieux et diserts, je n'y contredis

point. Car enfin, s'il n'y a pas, à proprement parler, plusieurs races

humaines et s'il y a encore moins plusieurs races blanches, on observe

assurément dans notre espèce des variétés distinctes et parfois très

caractérisées. Dès lors, rien d'impossible à ce que deux ou plusieurs

de ces variétés vivent longtemps côte à côte sans se fondre et gardent

chacune ses caractères particuliers. Et, parfois même, ces

différences, au lieu de s'effacer avec le temps sous l'action des

forces plastiques de la nature, peuvent, au contraire, sous l'empire

de coutumes immuables et par la contrainte des institutions sociales,

s'accuser de siècle en siècle plus fortement.

--_E proprio vero_, murmura Boni, en posant le couvercle de chêne sur

l'enfant romuléen.

Puis il offrit des sièges à ses hôtes et dit à Nicole Langelier:

--Il faut maintenant tenir votre promesse et nous lire cette histoire

de Gallion, que je vous ai vu écrire dans votre petite chambre du

_Foro Traiano_. Vous y faites parler des Romains. C'est ici qu'il

convient de l'entendre, dans un coin du Forum, près de la voie Sacrée,

entre le Capitole et le Palatin. Hâtez-vous, pour n'être pas surpris

par le crépuscule et de peur que votre voix ne soit bientôt couverte

par les cris des oiseaux qui s'avertissent entre eux de l'approche de

la nuit.

Les hôtes de Giacomo Boni accueillirent ces paroles d'un murmure

favorable et Nicole Langelier, sans attendre des prières plus

pressantes, déroula un manuscrit et lut ce qui suit.

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