BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

_Histoire de l'Astronomie_, par Ferd. Hoefer.--La science profonde et

l'érudition encyclopédique du docteur Hoefer sont trop connues et trop

appréciées pour qu'il soit utile de présenter à nos lecteurs l'auteur de

la nouvelle _Histoire de l'Astronomie_. Chacun sait que pour écrire une

histoire compétente de quelque science que ce soit, il faut être du

métier et connaître la pratique du sujet dont on se fait le rapporteur.

Or M. Hoefer a écrit une histoire de la _chimie_, qui est devenue

classique, une histoire de la _physique_ estimée de tous les savants,

une histoire de la _botanique_, une histoire de la _zoologie_, aussi

complètes l'une que l'autre; et voici une histoire de l'_astronomie_,

que je viens de lire avec la plus vive attention, et que nul astronome

de profession n'aurait certainement mieux écrite. Elle est complète sans

être trop étendue, s'adresse aux gens du monde aussi bien qu'aux

savants, et présente un tableau exact et intéressant des progrès inouïs

de cette science admirable, depuis les Hindous, les Chinois, les

Chaldéens, les Égyptiens, jusqu'aux découvertes sublimes de notre

époque, illustrée depuis moins de trois siècles par les Galilée, les

Kepler, les Newton, les Laplace; par des scrutateurs des mystères

célestes qui laisseront dans l'histoire des noms comme ceux de Cassini,

Halley, Huygens, Roemer, Dalembert, Herschell, Bessel, Struve, Arago,

etc.

L'histoire de l'astronomie présente plus que nulle autre le tableau des

véritables progrès de l'esprit humain. Celle des peuples, des dynasties,

des religions, offre des alternatives de lumière et de ténèbres, des

grandeurs et des décadences, des guerres et des trêves, et souvent,

hélas, du sang et des ruines. Mais les progrès de la science du ciel, au

contraire, offrent une continuité lente, mais permanente, du travail de

la pensée humaine, depuis l'ignorance primitive jusqu'à l'époque où nous

sommes, pendant laquelle nous osons mesurer les distances qui nous

séparent des étoiles, et analyser les substances qui brûlent dans le

soleil. Aujourd'hui, nous voyons les mondes rouler sous nos pieds; nous

sentons la terre courir et nous emporter à travers l'espace infini, et

déjà nous avons les premiers éléments nécessaires pour deviner la _vie

inconnue_ qui rayonne à la surface des autres terres du ciel! C'est la

science sans patrie et sans dogmes, sans chaînes et sans larmes, qui,

toujours pure, s'élève et s'épanouit dans la divine lumière du ciel;

c'est celle qui fait le plus d'honneur à l'esprit humain, qui met en

évidence les plus nobles facultés de l'homme; c'est celle qui nous a

_affranchis._ Les plus grands révolutionnaires ne s'appellent pas

Cromwell, Washington, Mirabeau ou Robespierre; ils s'appellent Copernic,

Galilée. Kepler, Newton.

On lira avec plaisir et profit le nouveau livre du docteur Hoefer. Dans

son ouvrage publié l'année dernière, et intitulé: l'_Homme devant ses

oeuvres_, l'auteur avait montré par quels principes il juge l'humanité;

et il n'est certes pas inutile, à notre époque où tout court si vite, de

s'arrêter un instant sur le chemin de la vie, comme le Dante avant de

pénétrer au sombre royaume, et de réfléchir un instant sur les faits et

gestes de notre race soi-disant raisonnable. L'histoire de l'astronomie

est écrite avec la même netteté de vues, moins sévère que celle de

Delambre, lequel en est souvent ridicule, et plus juste pour les

anciens, qui méritent tout notre respect, attendu qu'il faut à toutes

les sciences un commencement. Celui qui renaîtrait dans trois siècles

seulement serait bien étonné de notre état scientifique, social et

religieux de 1873, et, s'il n'était juste, nous traiterait d'ignares et

d'imbéciles. C'est ce qu'a fait l'astronome Delambre, trop souvent. M.

Hoefer n'est pas tombé dans ce travers, et nous l'en félicitons.

_Les Merveilles de la photographie_, par G. Tissandier.--Voici un

nouveau volume de la _Bibliothèque des merveilles_, et qui fait honneur

à la collection. Qu'y a-t-il de plus merveilleux que la photographie,

dont les travaux nous laissent pourtant déjà indifférents? La terre

tourne si vite que l'on oublie le lendemain la situation de la veille,

et il semble que nos pensées se multiplient et s'envolent beaucoup plus

vite depuis que nous connaissons la rapidité des mouvements célestes. En

fait, il n'y a que quarante-sept ans que le premier traité entre Niepce

et Daguerre a été signé, et aujourd'hui les photographes pullulent dans

toutes les villes d'Europe, et les photographies sont tombées dans le

domaine public, et l'on n'accorde plus aux meilleures d'entre elles

qu'une attention momentanée. Mais tandis que pour la masse du public la

photographie est encore toute entière dans la reproduction plus ou moins

durable d'un visage, d'un monument ou d'un paysage, l'art s'est agrandi,

s'est développé comme toutes les connaissances humaines, et déjà rend

d'immédiats services à la plupart d'entre elles. La photomicrographie

fixe aujourd'hui l'image centuplée de l'insecte, invisible à l'oeil nu,

dessine l'agencement moléculaire minéral, végétal ou animal, nous montre

les cristaux du sang ou l'épiderme délicat d'une pauvre chenille. A

l'opposé, toute l'Assemblée nationale est reproduite sur un carré de

collodion du diamètre d'une tête d'épingle, sans rien perdre de ses

proportions ni de sa grandeur réelle. Si nous passons maintenant du

petit au grand, nous trouvons la photographie appliquée au soleil, à la

lune, aux planètes et même aux étoiles, et nous avons déjà des sériés de

plusieurs années de portraits du soleil, faits chaque jour, et montrant

la variation incessante de son aspect et de ses taches. Des

photographies directes de la lune sont si excellentes que l'on se

promène facilement dans les vallées et les paysages lunaires ainsi

reproduits. Appliqué à la météorologie, le même art remplace maintenant

l'observateur en enregistrant automatiquement l'état du ciel, la marche

du baromètre, du thermomètre, du vent, de l'aiguille aimantée, etc., ce

qui permettra d'avoir un bien plus grand nombre de constatations

simultanées et permanentes et de donner à la météorologie la base qui

lui manque encore. Il y a plus: la photographie _imprime_ maintenant

elle-même, et le livre de M. Tissandier nous offre un spécimen de

photoglyphe à l'encre de Chine gélatinée, qui montre au premier coup

d'oeil toute la valeur artistique et toute l'importance pratique du

nouveau procédé. On le voit, le jeune et savant directeur du journal _la

Nature_ a su réunir dans son nouveau livre toutes les richesses de l'art

dont il voulait raconter les merveilles.

Camille Flammarion.

_Une courtisane vierge_, par M. Amédée de Céséna.--L'auteur fut un

journaliste grave, un personnage politique, un polémiste. Il n'est qu'un

conteur qui spécule sur de certaines curiosités malsaines. Je pense

qu'il suffit de citer le titre du livre pour montrer tout ce que M. de

Céséna a voulu lui donner d'alléchant. Le romancier se défend,

d'ailleurs, dans sa préface, d'être un corrupteur. Il prétend au titre

de _moraliste_. Ce n'est donc pas un moraliste homeopathique: il fait de

la morale par les contraires.

_Les Femmes au coeur d'or_, par M. Eugène Moret. (1 vol. Dentu.)--Il y

a, dans le roman-feuilleton, des auteurs dont la réputation n'égale pas

le talent, et M. Eugène Moret est de ce nombre. Il a des succès, et

très-grands, dans le public des journaux populaires, des livraisons à

dix centimes, et il mérite ces succès-là. Ses livres sont moraux,

honnêtes et intéressants. Il a publié sur les _Femmes de la Révolution

et de la Terreur_ des feuilletons absolument amusants et qui, réunis en

volume, ont beaucoup plu aux lecteurs. Ces _Femmes au coeur d'or_ auront

certainement le même sort et méritent le même accueil. C'est là un roman

qui vaut dix fois mieux, à coup sur, que bien des romans célèbres, et

qui fait honneur au talent très-loyal, sans fracas, sans charlatanisme,

de M. Eugène Moret.

_La comtesse de Nancey_, par M. Xavier de Montépin. (3 volumes in-18.

Chez Sartorius.)--M. Xavier de Montépin est, en librairie, le

triomphateur de la saison. Il a publié trois ou quatre volumes, épisodes

détachés d'un même roman, qui en sont à leur huitième ou dixième

édition. _La comtesse de Nancey, l'Amant d'Alice, le Mari de

Marguerite_, ont amusé tout un public, le public des romans d'Arsène

Houssaye, celui qui aime l'impossibilité en pleine vie réelle, les

aventures improbables placées dans le milieu parisien. M. de Montépin,

jusqu'ici, n'avait point connu pareille vogue, pas même il y a seize ou

dix-huit ans, lorsqu'il écrivait les _Viveurs de Paris_ et les _Filles

de plâtre_. Je crois même nie rappeler que les _Filles de plâtre_ lui

valurent une assignation devant la police correctionnelle. Aujourd'hui,

en ce temps d'_ordre_ et de _moralité_, les romans de M. de Montépin

montent aux nues. L'auteur est un aimable homme qui n'a d'autre tort que

de vouloir, de temps à autre, dire son mot dans la politique courante.

Quand il conte ces aventures extraordinaires, il amuse et il entraîne.

Au fond, cela lui suffit. Le public le suit, il est satisfait. Il ne

_politique_ que par aventure. Son rôle est d'inventer: il invente. Les

folles amours, les coups de couteau, les scandales à Bade, les espions

prussiens, les batailles de la Commune, les propos de boudoirs, tout se

coudoie dans la trilogie que M. de Montépin appela tout d'abord le _Mari

de Marguerite_. Je n'analyserai point ces pages. Leur succès a été

absolu, et si l'on n'avait abusé du mot, je dirais volontiers que c'est

un des signes du temps. Mais ne faut-il pas des rêves à tout le monde?

Pâture à liseurs, disait Petrus Corel en parlant de ses livres. Chacun

choisit le mets qui lui convient,--et cela n'empêche pas de rééditer

Corneille.

_La Célestine_, de Fernando de Rojas, traduite par M. Germond de Lavigne.

(Nouvelle collection Jannet.)--M. E. Picard continue avec succès la

publication de ses petits chefs-d'oeuvre littéraires faisant suite à la

collection Jannet. Les bibliophiles se disputeront également la

_collection rouge_, qui est l'ancienne, et la _collection bleue_, qui

est la nouvelle. Sous cette dernière forme, les oeuvres de Rabelais vont

être tantôt achevées, et M. André Lefèvre vient de donner une édition

des _Lettres persanes_, de Montesquieu, qui pourrait bien être

définitive. Aujourd'hui, M. Germond de Lavigne, si compétent en ce qui

touche la littérature espagnole, publie, dans cette même collection, une

traduction de la Célestine, ce roman dialogué d'un intérêt si puissant

et d'un charme si particulier qui date, s'il vous plaît, du XVe

siècle,--de 1492,--et qui semble comme la source où Calderon et Pope

puisèrent leurs drames ensoleillés et entraînants.

Moratin avait raison d'appeler _la Célestine_ une _nouvelle dramatique_.

Ce n'est que cela, en effet; mais cette nouvelle est inimitable. Il y a

de tout, dans ce conte, de la morale et de la poésie, des aventures

d'amour, des leçons tragiques, des séductions et des drames. Le type du

prodigue Calixte est peint de main de maître, et le profil de la

Célestine, une proche parente de la Macette de Régnier, est inoubliable.

L'homme qui écrivit cette sorte de drame, Fernando de Rojas, était un de

ces artistes rares et puissants que les littérateurs nomment d'un grand

nom, les précurseurs.

M. Germond de Lavigne a traduit la Célestine avec ce talent qui lui

valut, il y a quelques années, les éloges de Charles Nodier. Il n'a pas

essayé, dit-il, de reforger les endroits scandaleux qui pouvaient

offenser les religieuses oreilles, et il a bien fait. Sa traduction y

gagne d'être une oeuvre d'art à travers laquelle on saisit toute la

couleur, tout l'éclat du style castillan.

Jules Claretie.

[Illustration: LES FUYARDS A LA PORTE DE BALAN. Gravure extraite de la

_Guerre de_ 1870-71, par A. Wachter. (E. Lachaud, éditeur.)]

LA GUERRE DE 1870-71

Histoire politique et militaire

PAR A. WACHTER

Au moment où les débats du procès Bazaine remettent en lumière les

tristes péripéties de la dernière guerre et les causes de nos désastres,

nous croyons devoir appeler l'attention de nos lecteurs sur un ouvrage

que nous avons déjà signalé lors de son apparition: nous voulons parler

de l'_Histoire de la guerre de_ 1870-71 de M. Wachter, éditée par la

librairie Lachaud. Parmi les innombrables publications qui se sont

succédé sur ce sujet depuis trois ans, celle-ci est l'une des plus

complètes, des plus intéressantes et des mieux à la portée du public.

Les connaissances spéciales de M. Wachter ont fait de lui, depuis

longtemps, un de nos écrivains militaires les plus justement estimés;

une étude approfondie des opérations stratégiques qu'il a suivies sur le

terrain même et une lecture attentive des documents allemands qu'il a

consultés dans leur texte original, ont permis à M. Wachter de réunir

dans les deux volumes qui composent son travail, les renseignements les

plus exacts, les plus authentiques, et de les présenter d'une manière

plus méthodique et plus claire que dans la plupart des ouvrages du même

genre; ajoutons que le livre est richement illustré de dessins de M.

Darjou, l'habile artiste dont nos lecteurs connaissent trop bien le

talent, pour que nous ayons besoin d'en faire l'éloge. Les deux gravures

que nous avons publiées la semaine dernière sur la bataille de

Rezonville et les carrières du Caveau étaient extraites du beau livre de

MM. Wachter et Darjou; celle que nous reproduisons aujourd'hui un

nouveau spécimen de ces illustrations, qui sont le vivant commentaire du

texte de M. Wachter.

L'Exposition universelle de Vienne a fourni à l'_Illustration_

l'occasion d'affirmer une fois de plus cette supériorité hors ligne

qu'elle a depuis longtemps acquise sur toutes les publications

analogues. Comme en 1867, l'_Illustration_ avait exposé, outre ses

volumes et ses collections, une série de spécimens permettant de suivre

pas à pas les opérations si compliquées de la gravure et ces procédés

grâce auxquels nous arrivons à donner au public la représentation des

faits d'actualité presque aussi vite que la presse quotidienne où donne

le récit. Cette exposition a particulièrement attiré l'attention du jury

international, qui a décerné à l'_Illustration_ une _médaille de

mérite_, la plus haute récompense après la grande médaille d'honneur.

Cette distinction est, croyons-nous, la seule du même genre qui ait été

obtenue par un journal illustré; nous sommes heureux d'en faire part à

nos lecteurs; ils y verront une preuve nouvelle des efforts-incessants

qui a valu à l'_Illustration_ la légitime réputation dont elle jouit

dans le monde entier.

[Illustration: nouveau rébus.]

L'Illustration, No. 1605, 29 novembre 1873 · 第 24 / 25 题