L'Insurrection de Cuba(5)

Dans l'histoire de la semaine nous disons où en est l'affaire du

_Virginius_, qui est venue si inopinément compliquer, vis-à-vis des

États-Unis d'Amérique, la situation déjà si critique de la malheureuse

Espagne. Nous n'avons pas à y revenir ici. On sait qu'à la première

nouvelle de l'exécution des flibustiers américains, il y eut comme une

explosion d'indignation aux États-Unis. On ne parlait que d'armer et

d'entrer en campagne sur l'heure.

Cette indignation était-elle bien réelle? J'en doute.

On sait que depuis longtemps les États-Unis convoitent la possession de

l'île de Cuba; et, si les richesses et la merveilleuse situation de la

perle des Antilles n'excusent pas ces convoitises, au moins les

expliquent-elles. La fertilité de l'île de Cuba est très-grande en

effet, sa végétation magnifique. On y trouve de vastes forêts de

palmiers, de cèdres, de cocotiers, de chênes, de pins; on y cultive la

canne à sucre, le tabac, le caféier, le cotonnier, l'indigotier, le riz,

le maïs, qui sont pour le planteur une source intarissable de richesses,

et rien n'égale la beauté de son port de la Havane que défendent de

vastes fortifications. Les vues que nous donnons de ce port et de

l'intérieur de l'île prouveront au lecteur que nous n'exagérons en rien.

Cuba forme, avec les autres Antilles espagnoles, un gouvernement dont la

Havane est le chef-lieu. Civilement, elle est divisée en deux provinces:

la Havane et Santiago; militairement, en trois départements: l'Est, le

Centre, et l'Ouest; financièrement en trois intendances: la Havane,

Puerto-Principe et Santiago; au point de vue maritime enfin, en cinq

provinces: La Havane, Trinitad, Remedios, Nuevitas et Santiago. Elle

renferme une population de 1,449,462 habitants, dont 564,698 blancs,

16,176 hommes libres de couleur et 662,087 esclaves qui seront libérés

après la pacification de l'île d'après la loi récemment votée par les

cortès espagnoles. En attendant l'esclavage y règne toujours, et bien

que la traite soit interdite, plusieurs milliers d'esclaves y sont

encore introduits chaque année. La révolte de ces esclaves l'a

ensanglantée plusieurs fois dans le cours de ce siècle et l'ensanglante

encore aujourd'hui. Espérons que c'est pour la dernière fois et que ces

révoltes cesseront avec la cause qui les a fait naître.

L'Espagne attache le plus grand prix, et cela se comprend, à cette

colonie que les États-Unis, nous l'avons dit, voudraient bien aussi

s'annexer. En 1845, ils ont offert de l'acheter, et peut-être l'Espagne

a-t-elle eu tort de ne pas la vendre. Finiront-ils par s'en emparer

d'une façon ou de l'autre? Selon toutes les probabilités, oui.

[Note 5: Les deux gravures qui accompagnent cet article sont

extraites du _Tour du Monde_, nouveau journal des voyages, publié

par la maison Hachette et Cie.]

UN VOYAGE EN ESPAGNE

PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE

V

Abdication du roi Amédée et proclamation de la République.--Agissements

de la Junte carliste établie à Bayonne.--Don Carlos séjournant à la

frontière.--Conseil particulier du prétendant.--Nomination de nouveaux

chefs carlistes.

Lorsque l'abdication du roi Amédée fut portée aux Cortès et que

celles-ci, en dépit du ministre Zorilla, proclamèrent la République,

j'étais à Vitoria, capitale de la province de l'Alava. De ces deux

nouvelles, la première était prévue depuis longtemps, le jeune prince

italien, malgré ses qualités personnelles incontestables, étant

profondément détesté par tous les Espagnols, sans distinction de partis,

devait en arriver forcément à cet acte d'abdication. Aussi

n'étonna-t-elle personne.

Il n'en fut pas de même de la proclamation de la République par une

Chambre qui passait pour être foncièrement monarchique. La population ne

voulut pas d'abord croire à la réalité de cette nouvelle. Mais lorsqu'il

fallut bien se rendre à l'évidence, elle protesta énergiquement contre

cette forme de gouvernement subitement improvisée. Je ne crois pas me

tromper en affirmant qu'à Vitoria, ville d'environ vingt mille âmes, il

ne s'y trouvait pas, en avril dernier, _cent républicains_. La

désorganisation s'introduisit dans l'administration des affaires

publiques. Le gouverneur de la province, les membres de

l'_ayuntamiento_, tous les principaux employés du pouvoir central

donnèrent leur démission en masse, si bien qu'en deux ou trois jours, la

ville et toutes les localités de la province furent livrées à la plus

complète anarchie.

Le même désordre se reproduisit dans les autres provinces qui, comme

celle de Vitoria, furent plongées dans la stupeur à l'annonce seule du

mot de République, qui a été toujours, depuis la Révolution de 1793, un

horrible épouvantail dans l'esprit des populations basques, au point

qu'elles nous ont regardé, pendant longtemps, nous Français, comme des

monstres et des buveurs de sang.

Dans toutes les excursions que je fis à Pampelune, Tolosa, Bilbao,

Saint-Sébastien, etc., je constatai le même désarroi dans toutes les

administrations et une égale répugnance, de la part des populations, à

vouloir accepter la nouvelle forme de gouvernement. Alors se produisit

une espèce d'anarchie dont profita habilement le parti carliste.

Jusqu'alors, l'insurrection avait été assez mollement conduite, soit que

les chefs n'eussent pas une entière confiance en son succès, soit

qu'elle manquât d'argent et d'armes; ce dernier fait était vrai, j'en ai

eu la certitude.

Mais à partir du jour où commença la désorganisation du pouvoir central,

la junte de guerre, établie à Bayonne depuis le mois de mars, fonctionna

avec plus d'activité. Elle se composait de membres moitié Espagnols,

moitié Français, dont la mission consistait à procurer des armes, de

l'argent et des hommes à l'insurrection. Jusqu'alors elle lui en avait

bien fourni, mais dans une mesure bien restreinte. C'est du moins ce

dont se plaignaient les _cabecillas_ qui se trouvaient à la tête des

bandes. Elle trouva pour la seconder, attendu les circonstances

politiques du moment, les fournisseurs et les banquiers auxquels elle

s'était adressée, dès le début de la campagne, dans de meilleures

dispositions. Les premiers, toujours craintifs et n'ayant pas une foi

bien robuste dans le succès de l'insurrection, n'exécutaient que d'une

manière bien irrégulière les marchés passés pour fournitures d'armes de

munitions et d'équipements militaires.--Les seconds se montraient

très-difficiles pour accepter les traites souscrites par les agents de

don Carlos et laissaient sortir du sein de leurs caisses, pour les

besoins de la guerre, que le moins d'argent possible. Ce qui explique le

peu de progrès que faisait l'insurrection.

Mais à dater du mois d'avril et du commencement de mai, fournisseurs et

banquiers furent plus accommodants et pleins de zèle pour seconder les

vues et les projets du parti carliste, avec lequel ils avaient pris des

engagements sérieux par l'intermédiaire de la junte de Bayonne. Les

armes et les munitions passèrent alors plus régulièrement et en plus

grande quantité la frontière qu'auparavant, malgré les difficultés bien

plus nombreuses qu'on opposait à leur passage, du côté de France, où

venait d'être établi sur la frontière un cordon sanitaire de troupes. On

en expédia même de l'Angleterre.

J'ai assisté à un débarquement d'armes expédiées de Birmingham. Vers le

milieu du mois de mai, un bateau à vapeur vint en plein jour (il était

sept heures du matin) s'arrêter dans le petit port de Fontarabie, en

face le débarcadère des pêcheurs, À son apparition, des barques allèrent

l'aborder, et en moins d'une heure elles transportèrent quatre cents

caisses qu'elles déposèrent sur la berge, rendant l'opération du

débarquement, une bande de quinze cents hommes environ, commandée par le

colonel Martinez, et dont les trois quarts étaient sans armes,

s'emparèrent des colis qui renfermaient des fusils et des munitions, les

ouvrirent et s'armèrent séance tenante. Les caisses restées sans être

ouvertes furent déposées sur des charrettes et transportées, sous bonne

escorte, au camp d'_Achulégui_. Ce débarquement s'opéra sans qu'il

trouvât là moindre opposition de la part des troupes et des volontaires

de la République casernés à Irun, c'est-à-dire à deux kilomètres au plus

du port de Fontarabie. Et ce qui me parut plus étrange encore, c'est que

la bande carliste et les caisses chargées sur des charrettes traînées

par des boeufs, passèrent tranquillement devant les portes de la ville.

A cette expédition, dont je fus spectateur, j'eus l'occasion de revoir

mon ami, le colonel Martinez, qui commandait l'escorte du convoi et qui

paraissait tout radieux.

--Vous n'êtes pas encore à Madrid, mon cher colonel, lui dis-je, en lui

rappelant son dernier adieu à Vera, mais vous y êtes sur le chemin, à ce

qu'il me paraît.

--Dix débarquements comme celui-ci, me répondit-il, et notre cause est

gagnée!

--Vous ne craignez pas d'être surpris sur votre route par les troupes

républicaines?

--Toutes mes précautions sont prises et je suis certain d'avance que les

hommes de Loma n'oseront as venir nous barrer la route. Voyez, j'ai

quinze cents hommes avec moi!

Le colonel avait dit vrai. Pas un seul homme de la garnison d'Irun, qui

se composait d'environ six cents hommes, soit volontaires, soit soldats

de la ligne, n'osèrent sortir de la ville.

J'ai assisté à trois autres débarquements du même genre, sans qu'ils

fussent autrement contrariés, tant les frontières étaient mal gardées du

côté de l'Espagne.

D'un autre côté, don Carlos, que les journaux espagnols et étrangers

avaient fait mourir plusieurs fois et voyager tantôt en Angleterre,

tantôt en Suisse, vint s'installer d'abord dans un hôtel de Pau et

ensuite au château de Peyrolhade, où il a résidé jusqu'à son entrée en

Espagne. Voulant m'assurer par moi-même si le fait était exact, je fis,

au mois de juin, une excursion dans les Basses-Pyrénées, et je me rendis

à ce château, situé presque sur les limites qui séparent la France de

l'Espagne. Ce n'était pas sans de grandes difficultés que je pus arriver

jusqu'à cette demeure seigneuriale, malgré les titres et les

recommandations dont j'étais porteur, tant on avait pris de précautions

pour la rendre inabordable.

Lorsqu'un inconnu venant de France ou d'Espagne apparaissait dans le

lointain, se dirigeant vers le château bâti sur une élévation qui domine

les alentours à une distance de quatre kilomètres, des vedettes placées

de loin en loin, depuis le sommet des montagnes jusqu'au village de

Peyrolhade, qui lui-même est éloigné de la résidence royale d'environ

une lieue, s'empressaient d'en informer le commandant du palais.

Celui-ci envoyait immédiatement des gardes à sa rencontre pour le

reconnaître. S'ils avaient les moindres soupçons sur l'individu, on le

prévenait poliment qu'il se trompait de chemin en lui indiquant le moyen

d'en prendre un autre; et ils s'éloignaient. Si, au contraire, c'était

un ami ou une personne dont on n'avait pas à se méfier, on le conduisait

au château.

C'est ainsi que sur la présentation d'une lettre du président de la

junte carliste, je fus admis auprès de la personne du prince, qui voulut

bien me recevoir lui-même. Don Carlos est âgé de vingt-neuf à trente ans

environ. Sa taille est élevée, sa figure pleine de noblesse; un air de

grandeur et de majesté rayonne sur sa physionomie franche et

sympathique. Tout en lui, jusqu'à sa parole claire, douce et concise,

prévient en sa faveur. L'audience qu'il m'accorda ne fut pas longue,

mais elle répondit au but que je m'étais proposé d'atteindre.

Il ne faudrait pas croire pourtant que le prétendant se montrât

très-facile à accorder des audiences particulières. Il est arrivé, à ce

sujet, aux visiteurs étrangers, de curieuses méprises. Milord D...,

désirant s'entretenir avec don Carlos, s'était rendu à cheval de Pau au

château de Peyrolhade. Arrivé à la résidence princière, il fut reçu par

le général Ellio, auquel il demanda de le présenter au _roi_. Le vieux

général s'empressa de le conduire dans le salon bleu, aux tentures

fleurdelisées, où se trouvaient trois personnages, la tête couverte de

bérets blancs (_boinas_) agrémentés de passementeries d'or. Milord D...,

qui ne connaissait le prince que par ses portraits, croyant voir don

Carlos dans le personnage placé au milieu des deux autres, lui offre ses

hommages et entre avec lui dans une très-longue conversation sur la

situation troublée de l'Espagne. Après une demi-heure d'entretien, les

deux interlocuteurs se quittèrent enchantés l'un de l'autre. La vérité

est que le noble visiteur avait pris le major Arjona, secrétaire du

prince, pour don Carlos lui-même. Celui-ci, resté dans son cabinet,

n'était pas encore descendu au salon.

Je dois ajouter que cette résidence étant journellement visitée par des

émigrés de tous les pays qui venaient offrir _au roi_, les uns le

secours de leur épée, les autres solliciter des grades et des faveurs,

le général Ellio avait organisé un service rigoureux de police autour du

prince, afin de prévenir toute tentative d'espionnage ou d'attaque

personnelle contre l'hôte illustre du château. Je dois reconnaître que

cette surveillance pouvait ne pas être inutile, au milieu de ce coin

isolé des montagnes que cherchaient à découvrir les émissaires du

gouvernement de Madrid et dont l'inutilité de leurs recherches a fait

toujours leur désespoir.

Ce fut pendant le court espace de temps que je passai au château de

Peyrolhade que je pus me renseigner sur le personnel dont se composait

la maison du prince et qu'il n'y a pas, je crois, indiscrétion de faire

connaître. Elle comprenait le général Ellio, président du conseil de

guerre, cinq chefs carlistes qui en étaient les membres et dont le

marquis de Valdespina faisait partie, et du major Arjona, secrétaire

particulier de don Carlos.

Les opérations du conseil de guerre consistaient dans la direction à

donner aux opérations militaires dont le plan était tracé d'avance: dans

la nomination des _cabecillas_ et leur envoi aux divers postes qu'ils

devaient occuper; enfin, dans le contrôle de tous les actes qui

concernaient l'organisation des bandes, leur armement et leur

équipement.

Malgré le mystère dont on entourait le château de Peyrolhade, cette

retraite soi-disant introuvable de don Carlos, était le centre d'un

va-et-vient de gens qui, des deux côtés des Pyrénées, s'y rendaient pour

les affaires de l'insurrection. C'étaient les membres de la junte qui

venaient, les uns ou les autres, prendre les ordres du conseil de

guerre, lui communiquer les résultats de ses opérations et s'entendre

avec lui sur les difficultés qui pouvaient se présenter: et ces

difficultés étaient nombreuses, surtout dès le début de la campagne;

c'étaient des agents secrets qu'on avait établis sur la frontière et

jusque dans les centres des provinces, qui venaient faire leurs rapports

sur tout ce qui se passait d'hostile ou de favorable au parti;

c'étaient, enfin, les envoyés des _cabecillas_ en campagne, qui

apportaient au château tout ce qui concernait la situation bonne ou

mauvaise des bandes qu'ils commandaient.

Lorsque je repassai la frontière, j'appris la nomination de nouveaux

chefs carlistes, dont quelques-uns étaient déjà au château de

Peyrolhade, au moment de mon départ de cette résidence. Au nombre de ces

chefs qui devaient donner à l'insurrection une nouvelle impulsion,

étaient le général Ellio, qui reprenait un service actif, le marquis de

Valdespina, Dorregaray et Lizarraga. Ces quatre généraux, que j'ai vus

plusieurs fois sur les champs de bataille, méritent d'être connus, à

cause des commandements qu'ils occupent à la tête des bandes et des

services qu'ils rendent à la cause carliste. C'est ce que je me propose

de faire, après avoir dit quelques mots sur l'emprunt que le parti

contracta à Londres. C'est, au reste, avec l'argent qu'il produisit que

la guerre civile put prendre plus d'extension et de développements,

ainsi que je vais le constater.

L'Illustration, No. 1605, 29 novembre 1873 · 第 20 / 25 题