PAR M. LE BARON DAVILLER

Les événements qui se passent en Espagne ont plus que jamais fixé

l'attention publique sur ce pays, qui parle déjà tant à l'imagination.

Aussi est-ce avec le plus vif intérêt que l'on arrête ses regards sur

tout ce qui sert à faire connaître les moeurs de ce peuple curieux, rude

et poli, passionné, superstitieux, brutal, avide de distinction,

très-chatouilleux sur le point d'honneur, et avec cela aussi généreux

que digne. A ce titre, les dessins que nous donnons ci-contre ne peuvent

donc manquer de plaire à nos lecteurs.

Un d'eux représente un cimetière à Barcelone. C'est une série de longues

allées que bordent de hautes murailles percées d'une multitude de

casiers. Chaque casier doit loger un cercueil, après quoi il est muré.

Une dalle en pierre ou en marbre, plus ou moins richement ornée, suivant

la fortune du défunt, et portant son nom, ferme l'ouverture du casier.

Rien de triste comme une promenade à travers les rues mornes de cette

ville des trépassés.

Passons dans la province voisine, celle de Valence, qui entre toutes, a

conservé un caractère moresque nettement tranché. Le costume des

habitants a à peine varié depuis plusieurs siècles, celui des paysans

surtout. Coiffés d'un mouchoir aux couleurs éclatantes, roulé autour de

la tête et s'élevant en pointe, réminiscence du turban, qu'ils

recouvrent parfois d'un sombrero à larges bords, ils portent une chemise

attachée au cou par un bouton double, un très-large caleçon de toile

blanche, retenu par une ceinture, des bas sans pied quand ils en

portent, et des alpargatas ou espardines. Ajoutons la mante, qui ne les

quitte jamais, et voilà au complet le costume d'un Valençais du peuple,

d'un _labradore_ ou laboureur, qui ne se fait beau et n'endosse le gilet

de velours aux boutons d'argent que les jours de fête. La fertilité des

environs de Valence est proverbiale, ce qui n'implique pas qu'il n'y ait

point de pauvres. Comme chez nous, les pinceurs de guitare ne manquent

pas, mais c'est dans la capitale de la province qu'on les trouve. Les

infirmes hantent les portes des églises. Un de nos dessins représente

deux aveugles chantant des litanies à la porte de la cathédrale.

Comme toutes les grandes villes de la péninsule, Valence a sa _plaza de

toros_, où ont lieu les combats cruels si chers aux Espagnols. Ces

combats se terminent toujours par la mort d'un certain nombre de

taureaux et de chevaux. Le sang humain y coule souvent aussi, mêlé à

celui des animaux. Nous ne décrirons pas par le menu ce dramatique sport

où torreros, picadores, banderilleros ont leur place marquée et jouent à

l'envi le jeu le plus périlleux. Quelques mots cependant sont

nécessaires pour expliquer un de nos dessins: _Pose de banderillas_. Ces

banderillas sont des sortes de flèches dont le bois est entouré de

papier de différentes couleurs, frisé et découpé. A l'une de ses

extrémités est un hameçon. Les banderilleros ont pour mission de piquer

dans les épaules du taureau ces engins qui ne peuvent plus s'en

détacher, et ont pour effet d'augmenter la fureur de l'animal C'est à

Madrid que ces spectacles se donnent avec le plus d'apparat et de

somptuosité. Si l'on n'y déploie pas à Valence un pareil luxe, en

revanche on s'y porte avec un empressement à nul autre pareil. Le

Valençais est passionné pour ce divertissement. Cela tient sans doute à

sa nature. S'il est gai, il est cruel. La colère le transporte

facilement. C'est alors qu'il joue du couteau, de cette terrible

_navaja_, qui se fabrique à Albacète, et dont la lame, très-allongée et

pointue, porte toujours quelque inscription, qui indique à quel usage

elle n'est que trop souvent employée, «Si cette vipère te pique, il n'y

a pas de remède à la pharmacie.»

Si esta vivora te pica

No hay remedio en la botica.

Devise qui le plus souvent employée, a valu à certains _navajas_ le nom

lugubrement plaisant de _navajas de santolio_, couteaux de

l'extrême-onction.

Mais il est temps de nous arrêter. Quelques-uns des détails que l'on

vient de lire et qui expliquent les dessins que nous donnons, ont été

par nous empruntés au magnifique ouvrage que vient de publier la

librairie Hachette: l'_Espagne_, par le baron Ch. Daviller. C'est un

splendide volume in-4º de 800 pages, très-intéressant, très-bien écrit,

et illustré de 300 gravures dessinées sur bois par M. Gustave Doré.

L'Illustration, No. 1605, 29 novembre 1873 · 第 18 / 25 题