Une histoire du Gran Chaco

(Suite)

«Il n'y a peut-être pas consenti, répliquait Cypriano. Je crois qu'il ne

l'eut pas permis, il peut même l'avoir ignoré et l'ignorer encore, mais

nous savons qu'en plus d'une circonstance les vieillards de la tribu ont

eu à faire justice de crimes du même genre commis à leur insu par des

gens de la tribu. Il y a de mauvais drôles parmi les sauvages tout comme

parmi nous. Les jeunes guerriers de la tribu ont plus d'une fois

épouvanté la contrée par leurs attentats contre la vie des rares

voyageurs qui s'étaient hasardés à parcourir la contrée. Quelque chose

me crie que tous nos malheurs ont pour cause ces Indiens maudits et que

le fils du chef lui-même, Aguara, est à leur tête. Je l'ai soupçonné de

méditer le projet qu'il vient d'accomplir et, quand mon oncle est parti

pour cette malheureuse excursion avec Francesca, ce n'est qu'une fausse

honte qui m'a retenu de lui faire part de mes inquiétudes. Je dois

convenir pourtant que le misérable a dépassé dans l'exécution de son

crime mes prévisions sur un point. Je ne l'aurais pas cru capable

d'aller jusqu'au meurtre de l'ami même de son père pour faire réussir

son dessein.»

Ludwig ramené subitement à la pensée de son double malheur demeura

quelque temps sans répondre. La scène du retour de son père se

représentait tout entière à son esprit. Il entendait encore le cri

désespéré de sa mère à la vue de son mari inanimé. Plongé dans ce

souvenir, il semblait ne pouvoir en sortir. Mais faisant enfin un effort

pour s'arracher à la contemplation de ce lugubre passé, sa pensée se

reporta plus vivement sur le présent et l'avenir.

«Cypriano, dit-il, il vaut mieux peut-être que les choses se soient

passées comme vous le supposez.

--Mieux! pourquoi donc, Ludwig?

--Nous avons du moins une espérance, celle de retrouver Francesca. Si le

vieux chef est innocent, il ne manquera pas de nous la faire rendre,

quand bien même le coupable serait son propre fils.

--J'en doute, repartit tristement son cousin.

--C'est pourtant notre seul espoir, continua Ludwig. Si ce forfait a été

commis par quelque autre tribu ennemie de nous autres blancs, et vous

savez que toutes celles du Chaco sont dans ce cas, quelle chance

avons-nous de leur reprendre ma soeur? L'enlever de force serait

impossible, il y aurait folie d'y songer. Nous n'aurions d'autre

alternative en le tentant que d'y perdre la vie, ou, et ce serait pis,

la liberté sans profit pour elle.

--C'est vrai, dit Cypriano, je reconnais que sans l'aide de Naraguana,

notre expédition est désespérée. Mais nous aurions plus de chance de

succès si nous devions requérir son aide contre d'autres tribus que la

sienne. Contre des Guaycurus, par exemple, ou des Mbayas, ou des

Anguites, le chef Tovas pourra prendre en main notre cause. Quoique les

tribus du Chaco se liguent volontiers toutes ensemble lorsqu'il s'agit

d'une expédition contre les blancs, elles ont souvent de mortelles

haines les unes contre les autres. Mon espoir se fonde plutôt sur cette

supposition que sur toute autre chose qu'il soit en notre pouvoir

d'accomplir. Si, au contraire, nous avons affaire aux Tovas!...

--Ce sont les Tovas!» interrompit Gaspardo qui, tout en chevauchant et

tout en ne perdant pas de l'oeil la piste de l'ennemi, n'avait pourtant

pas cessé d'écouter la conversation.

Au même instant, il arrêtait brusquement sa monture et désignait quelque

chose sur le sol, tout à côté de son cheval.

«Regardez, s'écria-t-il, voilà la preuve de la culpabilité des Tovas!»

Ludwig et Cypriano s'avancèrent pour examiner ce qu'il leur désignait

ainsi.

C'était un objet sphérique à peu près de la dimension d'une orange, et

d'une couleur brune foncée. Tous deux reconnurent une _bola_, pierre

ronde, couverte de cuir cru, et semblable à l'une de celles qui

pendaient aux arçons de leurs propres selles.

«Quelle preuve trouvez-vous là, Gaspardo, dit Cypriano? C'est une bola

que quelqu'un a laissé tomber et dont la courroie s'est brisée. Mais

qu'est-ce que cela prouve? Tous les Indiens Chaco ne portent-ils pas des

bolas?

--Oui, mais pas de pareilles à celle-ci. Examinez-la,» dit-il en se

penchant sur sa selle et ramassant la bola sans quitter les étriers; «y

voyez-vous le moindre signe de rupture? Non, elle n'a jamais été

attachée à une courroie. Caramba! senores, c'est une _bola perdida_

(1)!»

Les deux jeunes gens se passèrent l'objet et n'y découvrirent rien qui

pût laisser supposer qu'il appartenait à un couple de bolas. C'était une

lourde pierre, entourée d'une enveloppe de peau de vache, avec laquelle

on l'a recouverte quand elle était encore humide, et qui, en séchant,

s'était resserrée sans laisser un seul pli. Il n'y avait aucune

apparence de courroie, on ne voyait que la couture qui la fermait.

Quelle que pût être son utilité, la bola était complète en elle-même.

--Une _bola perdida!_ Je n'ai jamais entendu parler de cela, dit Ludwig.

--Ni moi non plus, ajoute Cypriano.

--J'en ai entendu parler, moi, dit le gaucho, et j'ai vu aussi ses

effets. C'est une arme dont les Indiens se servent avec une adresse qui

vous surprendrait. Ils la lancent à plus de 30 mètres et en frappent la

tête d'un ennemi avec autant de sûreté que si elle sortait du canon

d'une carabine. _Maldita!_ J'ai vu des crânes écrasés par un pareil

coup, mieux que s'ils avaient été écrasés par un bâton de _quebracho_

(2). La _bola perdida_, senores! ce n'est pas un jouet d'enfant, je vous

l'assure.

[Note 1: Littéralement «boule perdue», la signification spéciale

de ces mots résultera de l'explication du gaucho.]

[Note 2: Nom donné à une espèce d'arbre de la famille des acacias,

à cause de la dureté de son bois. Quebracho, ou casseur, signifie

qu'il briserait la hache avec laquelle on voudrait l'abattre.]

--Mais quelle preuve avez-vous qu'elle ait été lancée par des Tovas?»

Cette question était faite par Ludwig.

«Ils sont les seuls Indiens qui puissent l'avoir laissée tomber, car eux

seuls se servent de cette arme. Aucune autre tribu ne l'emploie. N'en

doutez pas, mes enfants, elle a été perdue par un traître Tovas.»

Les deux jeunes gens firent un signe d'assentiment, et dès ce moment ils

surent que la piste qu'ils suivaient alors était certainement la piste

des Tovas.

Cette connaissance acquise d'une façon si inattendue affecta les

voyageurs bien différemment. A Ludwig elle donna, sinon de la joie, du

moins un rayon d'espérance de retrouver sa soeur, tandis que chez

Cypriano elle ne produisit qu'un désespoir plus sombre encore.

«Au-dessus des Tovas, au-dessus du misérable assassin, dit-il à ses deux

compagnons, il est un plus grand coupable, à qui remonte la première

responsabilité de tous nos malheurs.

--Oui, répondit Ludwig, l'infâme Francia.

--Lui-même, et je ne vivrai jamais tranquille tant qu'il n'en aura pas

aussi subi le châtiment.

--Dieu se chargera de le lui infliger. Quant à nous, cher cousin, que

pouvons-nous contre cet homme?

--Rien pour le moment sans doute; mais plus tard nous nous verrons.»

De nouveaux incidents vinrent faire diversion à leurs pensées.

L'atmosphère, après s'être graduellement assombrie, s'était épaissie

presque subitement autour d'eux, au point de faire succéder presque

instantanément la nuit au jour.

«Vite, vite! cria Gaspardo en mettant son cheval au grand galop; si nous

n'atteignons pas la grotte, nous sommes perdus. Courez, si vous tenez à

la vie!»

Les deux jeunes gens lancèrent comme lui leurs chevaux à toute vitesse.

«Nous arrivons à temps! Grâce à la Mère de Dieu, nous arrivons à temps!»

Cette exclamation sortit des lèvres de Gaspardo au moment où, suivi de

ses jeunes compagnons, il faisait passer son cheval par l'ouverture

d'une caverne.

Cette caverne se trouvait dans un rocher à pic, s'élevant au-dessus d'un

arroyo (3) qui, un peu plus bas, se jetait dans le Pilcomayo. Son entrée

donnait sur le bord du ruisseau à quelques pieds de distance seulement

de l'eau courante.

[Note 3: Vautour-dindon du l'Amérique Espagnole, nommé _Jofilote_

au Mexique. Dans les autres portions du continent de l'Amérique du

Sud, ou l'appelle _urubu_ ou _gallinazo_. Certains voyageurs ont

cru que le _turkey buzzard_ des États-Unis et le _Gallinazo_

Sud-Américain étaient un même oiseau. Ils sont cependant

entièrement distincts; ce dernier est beaucoup plus beau que son

congénère du Nord. Son plumage est plus brillant, tandis que sa

tête chauve, son cou et ses pattes, au lieu d'être d'un blanc

grisâtre, sont d'une couleur rouge vif. Il existe au moins quatre

espèces distinctes de ces petits vautours noirs sur le continent

de l'Amérique.]

«Oui, nous arrivons au bon moment», ajouta le gaucho en exhalant un

soupir de soulagement. «Caramba! entendez-vous? voyez-vous? Regardez

dehors!»

Il parlait encore quand un éclat de tonnerre étouffa sa voix. C'était la

tempête. C'était la tormenta! dont les grondements répercutés soudain

par les échos du ravin, prirent en un instant une effroyable intensité.

Des nuages de poussière tourbillonnaient dans la plaine et semblaient

vouloir accourir sur eux.

«Dépêchons, descendez de cheval», cria Gaspardo à ses deux compagnons,

en leur donnant l'exemple. «Prenons nos ponchos, mes enfants,

attachons-les ensemble, et si nous ne voulons pas être étouffés dans cet

antre, bouchons-en l'entrée le mieux et le plus vite que nous pourrons.»

Les jeunes gens n'avaient pas besoin d'être mis en demeure de ne pas

perdre un instant. Ce n'était pas la première fois qu'ils assistaient à

une tormenta; chez eux, à Asuncion, ils en avaient vu plus d'une et en

avaient remarqué les terribles effets. Ils avaient entendu les cailloux

brisant les fenêtres, faisant trembler les portes sur leurs gonds; ils

avaient vu la poussière passer à travers les fentes et les trous des

serrures comme l'haleine furieuse de l'ouragan, ils avaient vu les

arbres déracinés, brisés comme paille, les bêtes et les gens culbutés,

roulés à terre par son irrésistible violence. Aussi, avant que le gaucho

eût pu prononcer un autre mot, ils étaient sur pied et l'aidaient à

disposer à l'intérieur leurs chevaux pour qu'ils lussent un premier

obstacle, et à fermer l'ouverture de la caverne, à l'aide de leurs

ponchos solidement liés ensemble et fixés dans les interstices des

rochers au moyen de leurs couteaux. Ils furent à moitié aveuglés par la

poussière et presque renversés par le vent avant d'avoir pu terminer

cette opération.

«Maintenant, dit Gaspardo, dès qu'ils eurent achevé leur besogne, nous

pouvons nous regarder comme en sûreté, et je ne vois pas de raison pour

ne pas nous installer dans ce trou aussi confortablement que le

permettent les circonstances. Nous serons peut-être retenus longtemps

ici, trois ou quatre heures, sinon toute la nuit. Quant à moi je suis

affamé comme un gallinazo(4). Cette rude course m'a fait oublier mon

déjeuner, de sorte que je propose d'achever ce qui nous reste de guariba

rôti. La salle à manger est sombre et nous aurons peine à faire bouillir

notre théière. Cependant j'espère pouvoir faire assez de lumière pour

éclairer notre repas.»

En prononçant ces mots, le gaucho se dirigea vers son cheval, et

fouillant un moment sous son recado, il réussit à trouver un briquet.

Mayne Reid.

(_La suite prochainement._)

[Note 4: L'arroyo est un ruisseau coulant entre deux berges

élevées et à pic.]

L'Illustration, No. 1605, 29 novembre 1873 · 第 12 / 25 题