COURRIER DE PARIS

Il nous est venu des lions, en compagnie de leur dompteur. On va les

voir aux bougies, salle des Folies-Bergères, S'il faut le dire, ce

spectacle n'a plus d'imprévu pour nous. Il y a beau temps que les

Parisiens sont blasés là-dessus. Qui ne se rappelle tour à tour quatre

ou cinq Androclès en spencer rouge? Van Amburgh jouait avec une panthère

de Java comme une petite dame avec son manchon, Carter s'en prenait à

une lionne toujours insurgée. Il nous semble le voir encore la frappant

d'une baguette de coudrier comme un valet de bonne maison bat une

descente de lit afin d'en faire tomber la poussière. Hermann n'avait pas

moins d'audace; il agaçait un ours blanc. C'était à l'Hippodrome.

Arnault, le directeur, nous disait: «Il m'a bien semblé, l'autre soir,

qu'Hermann allait servir de dîner à son ours.» En réalité, Crockett

était celui dont la vue nous causait le plus d'émotion. Celui-là avait

affaire à de vrais lions, à des lions de Barca. Le public pressentait

qu'il finirait par être mangé. Il l'a été, en effet, non à Paris, mais à

New-York, je crois. Crockett, croqué! Les faiseurs de jeux de mots ne

pouvaient manquer cette assonance. C'était, du reste, un argument de

plus pour démontrer la fatalité des noms.

Celui qui vient d'arriver s'appelle Delmonico un beau nom de dompteur, à

mêler à un roman ou à un mélodrame. Il y a des lions et des lionnes

dans une cage de fer, où il se montre, en homme résolu, n'ayant à la

main qu'une cravache. On prétend qu'il cache sous sa tunique un revolver

pour le cas où il aurait à soutenir avec ses pensionnaires une polémique

un peu trop vive. Je dois constater que cette arme est révoquée en doute

par plus d'un spectateur. A quoi pourrait servir un pistolet dont la

balle ne ferait que transpercer la peau d'un des monstres et qui, par

conséquent, n'aurait d'autre résultat que de lui causer un surcroît

d'irritation? Pour Delmonico comme pour tous ses devanciers, le préjugé

veut que la puissance magnétique du coup d'oeil suffisse.--Une houssine

et un oeil qui fascine, dit-on: il ne faut rien de plus.

Vous rappelez-vous un jeune Américain du nom de Batty? Lui aussi passait

pour n'avoir pas besoin d'un autre prestige que le feu de son regard

pour subjuguer les lions. Un jour, la foule même étant là, il fut abattu

d'un seul coup de griffe et broyé d'un coup de mâchoire. «C'est qu'il

n'a pas su maintenir la rétine de l'oeil au beau fixe», disaient les

_petits crevés_ d'alors. Messieurs les _gommeux_, leurs successeurs,

professent naturellement l'opinion qu'il n'y a rien à craindre tant

qu'on regarde fixement. On change le lion en agneau rien qu'en le

lorgnant.

Au fait, la chose serait possible, si ce qu'on raconte à ce sujet est

exact. Ces lions qu'on exhibe seraient assouplis dès l'âge le plus

tendre par un système d'éducation assez raffiné. On leur fait suivre des

cours. Pris tout petits en Afrique, on les enverrait dans un pensionnat

où tout est disposé pour les préparer à faire une entrée convenable dans

le monde. Saviez-vous donc qu'il existât des maisons pour l'instruction

des individus de la race léonine? Le plus renommé de ces établissements

est, paraît-il, situé à Madrid, ville d'une température toujours tiède

(les jeunes élèves, brusquement arrivés d'Afrique, s'enrhumeraient dans

une ville du Nord). A Madrid, d'ailleurs, on a toujours la viande

saignante à bon marché, à raison des corridas ou courses de taureaux.

Voilà pourquoi on amène de préférence les lionceaux dans la capitale des

Espagnes; là, on leur enseigne la civilité puérile et honnête; on leur

apprend surtout l'art de frémir à un froncement de sourcil, et, comme

corollaire, la sobriété, qui consiste à ne dévorer son gardien que le

moins possible. Faire des collégiens avec des lions, telle est la marche

du progrès, comme vous voyez.

Les sujets de Delmonico ont-ils fait leurs classes à Madrid? Le dompteur

le nie, et cela se conçoit. Encore neuf dans le métier, il y va

rondement, comme un vieux routier. On raconte qu'il a fait avec un

amateur un pari d'une allure assez originale. Il se serait engagé à

entrer dans la cage cent jours de suite sans recevoir la moindre

égratignure. En vertu de ce contrat, il ne devrait atteindre son chiffre

que le 18 janvier prochain. Ce jour-là, s'il est indemne, tranchons le

mot, s'il n'a pas été mangé, il recevra en bloc la somme de 120,000

francs. Delmonico est un philosophe. Au cas où il gagnerait la gageure,

il s'est promis de liquider ses lions sans le moindre retard. Il placera

ses fonds en 3 pour 100 et vivra honorablement de ses rentes, n'ayant

pour tout animal à ses trousses qu'un griffon de la Havane à peu près

gros comme le poing fermé de son maître.--Pas si bête pour un dompteur!

J'ai parlé des lettres posthumes de Prosper Mérimée, qu'on imprime en ce

moment. On assure que cette correspondance ressemblera beaucoup à des

mémoires intimes, méthode de Diderot. L'auteur de _Colomba_ y raconte

les principaux épisodes de sa vie. Mais combien de traits qui, par

malheur, n'y trouveront pas place! Je doute, par exemple, qu'on y lise

un fait-anecdote assez curieux et tout à fait inédit qui s'est passé

sous Louis-Philippe, à trois cents kilomètres de Paris.

C'était en 1840.

Prosper Mérimée traversait le Berry en qualité d'inspecteur des

monuments historiques. Il s'était arrêté à Saint-Amand-Mont-Rond, jolie

petite ville aux environs de laquelle on veut que César ait établi son

camp, à l'époque où il se mit à la poursuite de Vercingétorix; c'est, en

effet, sur la route de Bourges à Clermont, ou, si vous voulez,

d'Avaricum à Gergovia. Des camps de César, où n'en signale-t-on pas? Il

y avait dans l'endroit un vénérable archéologue, zélateur des poteries

de l'antiquité. Dans l'intérêt de la science, ce brave homme avait

obtenu de faire pratiquer des fouilles au lieu même où l'on assurait que

les fils de la Louve avaient campé. Et justement, ce matin-là, il

accourait, effaré, plein de joie, afin de révéler un grand secret à

l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_.

--Que se passe-t-il donc, cher monsieur? demanda Mérimée.

--Monsieur l'inspecteur général, un fait de la plus haute importance. Je

viens de trouver un dieu.

--Un vrai dieu?

--Un Bacchus antique, couvert de la peau de tigre et ayant un thyrse à

la main. Venez donc voir ça avec moi.

Il y avait à peu près une heure de chemin. On monta dans une berline et

l'on partit.

Pendant la route, l'archéologue parlait de ses découvertes.

--J'avais déjà mis la main sur bien des fragments de vases antiques,

disait-il; c'était un commencement de preuve. Mais un Bacchus, de

hauteur d'homme, en métal romain! Un dieu, probablement fondu sous le

septième consulat de Marius et apporté chez nous par les légions de

Jules César! Voilà un témoignage, monsieur! Tout le monde savant va

tressaillir à cette nouvelle.

Hélas! tandis qu'il tenait ce langage, il se passait du nouveau auprès

des terrassiers.

Après avoir jeté leur dieu de côté, ceux-ci reprenaient leur travail

lorsqu'un cri, populaire dans la contrée, leur fit tout à coup lever la

tête; c'était un de ces industriels ambulants qui courent à travers les

campagnes pour y refaire les batteries de cuisine.

--Rétameur! voici le rétameur!

Un des pionniers l'appela; l'homme accourut.

--Voilà un bloc de métal qui s'est trouvé sous notre pioche, dit le

travailleur. Ce vieux fou de savant dit que c'est un dieu; il a dansé de

joie tout autour. Si on le laisse faire, il l'emportera comme il emporte

tous les tessons de vieilles bouteilles qu'il rencontre par ici.

Qu'est-ce que c'est que ça au juste?

--De l'étain d'assez bonne qualité.

--A quoi ça pourrait-il servir?

--A faire des cuillers à soupe.

Des cuillers! Sur un signe qu'ils firent, le nomade se mit à la besogne;

il fixa son réchaud en terre, fondit le Bacchus et en fit des cuillers.

Il en était à la dernière lorsque la berline arriva.

Exprimer la douleur du savant serait impossible. L'archéologue avait

encore trois cheveux sur la tête; il se les arracha. Il pleurait de

rage. Il interpellait Mérimée et, en levant les mains au ciel:

--O Jupiter! s'écriait-il, on voit bien que tu n'es plus rien là-haut!

Sans quoi tu n'aurais jamais permis une telle profanation à l'endroit de

celui de tes fils que tu as gardé trois mois dans une de tes cuisses!

Mario de Candia est revenu à Paris, où il amène les deux filles qu'il a

eues de son mariage avec Giulia Grisi. Le temps a eu beau marcher, rien

n'efface la pieuse tristesse que le ténor a ressentie en voyant mourir

la célèbre et belle cantatrice dont il avait fait sa femme. Mario,

dit-on, éprouve un âpre plaisir à reparaître aux lieux où sa jeunesse a

été tant fêtée, il y a trente-cinq ans. Peu importe que tout y ait

changé de face. A la vieille cité de pierre a succédé une ville de

marbre et d'or. Il n'y avait guère que quinze cents _dilettanti_; on en

énumère cent mille aujourd'hui, mais cent mille qui aiment à se griser

de musique de cuivre, cent mille qui portent les oreilles d'âne que

Voltaire montrait jadis à Grétry. Mario, renaissant, délicat, studieux,

soigneux, peu bruyant, serait-il compris de ce public nouveau? On peut

en douter. Mais que vous dire? Il se rappelle sans doute ce que disait

Paganini: «Un artiste de talent sera toujours bien venu partout; il ne

peut vivre qu'à Paris.» Pour le revenant, il y a d'ailleurs le charme

irrésistible qui s'attache aux souvenirs d'une époque sans pareille et

qui ne sera pas recommencée.

Beaucoup se rappellent encore les premiers jours de sa venue. C'était

dans un temps où l'on ne s'occupait déjà plus de politique. La mode

était d'être tout entier à l'art, à la science, au théâtre, à la

peinture, à la musique, aux beaux vers. Victor Hugo faisait jouer _Ruy

Blas_ par Frédérick-Lemaitre, encore jeune; Alfred de Musset venait

d'écrire les _Deux Maîtresses_, Stendhal, la _Chartreuse de Parme_; M.

de Balzac, _Un grand homme de province à Paris_; Gérard de Nerval, les

_Amours de Vienne_. On touchait de la veille au duel lyrique engagé

entre Duprez et Adolphe Nourrit, duel funeste, puisqu'il a fini par le

suicide de ce dernier; Mlle Rachel quittait le Gymnase pour s'acheminer

en triomphatrice du côté du Théâtre-Français; Eugène Delacroix avait

exposé la _Médée_ au dernier Salon; Decamps continuait ses études

d'Orient; David (d'Angers) plaçait le Philopémen dans le jardin des

Tuileries. Un opéra, un roman, un tableau, une statue, c'était le pain

quotidien d'alors. L'Athènes de Périclès n'a jamais été plus ensoleillée

de vraie gloire. On n'aurait jamais pu s'imaginer qu'un jour viendrait

où Paris courrait voir un Russe qui a du poil de chien sur la figure, un

noir qui fouette des lions dans une cage ou une mulâtresse à deux têtes,

des monstres. Et il n'y avait pas encore de Petite Bourse sur les

boulevards.

En ce temps-là, le docteur Véron, si habile, gouvernait l'Opéra en

autocrate; c'était pour le mieux, puisqu'il donnait sans cesse l'éveil à

un chef-d'oeuvre inédit ou à quelque grand artiste inconnu. Voilà qu'on

apprit tout à coup l'arrivée d'un ténor. A la suite d'une escapade, un

jeune officier du roi de Sardaigne, s'étant sauvé en France, avait brisé

son épée pour monter sur les planches. Un chevalier! un comte!

l'aventure était piquante.

Mario de Candia,--c'était lui,--fut essayé; il avait déjà une jolie voix

de salon, mais il fallait développer cet organe si précieux.

--Un ténor, la coqueluche de Paris! N'épargnez rien pour en avoir un,

disait à M. Véron le ministre de l'intérieur.

Quand on constatait un grand succès au théâtre, Paris et la France

n'avaient plus rien à dire. La machine gouvernementale fonctionnait à

l'aise. On votait le budget sans débat; on dénouait les conflits

diplomatiques en se jouant; les élections se faisaient presque en

chantant.

--N'épargnez rien, répétait le ministre; jetez, s'il le faut, l'argent à

pleines mains.

Les naturalistes nous ont appris combien il faut de soins pour élever un

rossignol. Pour un ténor de ce cycle étrange, c'était bien autre chose.

Que de blandices à l'adresse du nouveau venu! Non-seulement on

prodiguait autour de lui les professeurs, un maître de français, un

maître d'armes, un maître de danse, un maître d'équitation, un maître de

natation, un maître de piano, un maître de chant, mais encore il avait

sans cesse à ses trousses un médecin en renom, chargé de veiller sur sa

personne avec une vigilance de dragon mythologique.

--A-t-il bien dormi? Il ne faut pas trop d'exercice! Qu'on prenne garde

aux courants d'air! Ah! s'il allait attraper un rhume!

On ne lui permettait pas de sortir par les temps de pluie, ni le soir, à

l'heure du serein. À table, on ne lui servait que les meilleurs

morceaux, les plus légers, de la cervelle, des crêtes de coq, du blanc

de poulet, précipités, de préférence, par du bordeaux, du haut-brion ou

du léoville. Pourtant il n'en fallait pas en quantité qui pût allumer

trop son coeur. Pas d'amour. L'amour était sévèrement défendu, vu qu'il

porte atteinte, disait-on, aux cordes tendres de la voix. Un ténor, je

le répète, on faisait de l'existence d'un tel artiste une question de

cabinet.--M. Thiers se flattait d'avoir fait plus de ténors que M.

Guizot.

Pour en revenir au jeune et brillant chevalier sarde, au bout de neuf

mois d'attente, il fut en état de se montrer sur le théâtre. Quelle

salle d'élite pour le voir et pour l'entendre! Il chanta et, dès les

premières notes qui sortirent de son gosier, le comte Duchâtel, ministre

de l'intérieur, présent à ses débuts, s'écria:

--Allons, il a une voix charmante! La monarchie et le ministère sont

sauvés!

Tout ce qu'on avait fait pour Mario a été renouvelé depuis pour

Poultier, le tonnelier de Rouen.

L'Illustration, No. 1605, 29 novembre 1873 · 第 7 / 25 题