[Footnote 1: Ce premier chant est textuellement traduit de l'anglais.]
Kourroglou était un Turkoman de la tribu de Tuka; son véritable nom
était Roushan, et celui de son père Mirza-Serraf. Ce dernier était au
service du sultan Murad, gouverneur d'une des provinces du Turkestan, en
qualité de chef des haras de ce prince.
Un jour que les cavales paissaient dans les prairies qui s'étendent le
long du Jaïhoun (l'Oxus), un étalon sortit de la surface des eaux, gagna
la rive, courut vers la troupe des cavales, et après s'être accouplé à
deux d'entre elles, il se replongea dans le fleuve, où il disparut
pour jamais. Cette étrange nouvelle ne fut pas plus tôt rapportée à
Mirza-Serraf, qu'il se rendit à la prairie, et ayant fait des marques
distinctes aux deux juments désignées, il recommanda aux gardiens d'en
avoir un soin particulier; puis, de retour chez lui, il consigna sur ses
livres les détails de l'apparition de l'étalon, et enregistra la date
précise de cet événement.
On sait qu'une jument donne toujours naissance à son poulain étant
debout; quand le terme fut arrivé, Mirza-Serraf, qui était présent à
leur naissance, reçut les jeunes poulains dans le pan de sa robe, afin
qu'ils ne fussent point blessés par leur contact avec la terre.
Il dirigea lui-même avec le plus grand soin leur première éducation
pendant les deux années suivantes, et surveilla les progrès de leur
croissance. Malheureusement leur mauvaise mine n'était pas propre à
inspirer beaucoup d'espoir pour l'avenir. Ils paraissaient laids à la
première vue, et leur robe épaisse semblait être de crin plus que de
poil.
Un des devoirs de la charge de Mirza-Serraf était de visiter, à tour
de rôle, tous les haras confiés à ses soins, afin de mettre à part les
meilleurs poulains pour les écuries du prince. Dans cette occasion, les
deux poulains merveilleux furent au nombre de ceux qu'il choisit. Quand
le prince vint en personne visiter ses écuries, il examina attentivement
les chevaux amenés par Mirza-Serraf, et approuva tous ses choix, à
l'exception des deux poulains en question.
Plus il les regardait, plus ils lui semblaient hideux. Il fit amener
en sa présence le chef de ses haras, et s'adressant à lui d'une voix
courroucée: «Vassal, lui dit-il qu'est-ce que cela signifie? me crois-tu
donc dépourvu d'instruction ou d'intelligence, ou bien es-tu devenu si
vieux que tu ne puisses plus distinguer un bon cheval d'un mauvais? Que
prétends-tu en m'amenant ces deux misérables haquenées?»
Alors, transporté de rage, le prince ordonna que Mirza-Serraf eût les
yeux crevés. Cette sentence fut immédiatement exécutée. Un fer rouge fut
appliqué sur le globe des yeux de l'infortuné Mirza, qui fut ainsi privé
pour jamais de la lumière. Aveugle et désolé, il fut reconduit dans sa
maison. Son fils unique Roushan, jeune homme de dix-neuf ans, étudiait
alors à l'une dés écoles de la ville. Aussitôt qu'il eut appris le
châtiment infligé à son père, baigné de larmes, il accourut vers lui.
«Ne pleure pas, mon fils, lui dit le vieillard, qui était un des plus
habiles astrologues de son siècle; j'ai examiné ton horoscope, et ma
science infaillible ma découvert que tu deviendrais un héros célèbre. Tu
vengeras mes souffrances sur la personne de l'injuste tyran qui me les a
infligées. Va à l'instant voir le prince, et parle-lui ainsi: «Seigneur,
tu as fait crever les yeux de mon père à cause d'un poulain. Sois
miséricordieux, et fais-lui présent de l'animal; sans cela mon pauvre
père, qui est vieux et aveugle, n'aura pas de cheval à monter pour se
rendre à la distribution des aumônes qui se font dans ton palais.»
Roushan fit ainsi qu'il lui avait été dit.
Le prince, dont la colère avait eu le temps de se calmer, accorda au
jeune homme la permission d'entrer dans ses écuries et de prendre celui
des deux poulains condamnés qui lui plairait le mieux.
Roushan choisit celui qui était gris, parce que son père lui avait dit
que la jument qui l'avait porté était d'une plus noble race que l'autre.
De retour à la maison avec le don du prince, Roushan reçut de son père
l'ordre de creuser un souterrain. «Il nous servira d'écurie, lui dit
celui-ci. Fais-y quarante stalles, et entre chaque stalle tu feras
un réservoir pour l'eau. Par la combinaison d'un certain nombre de
ressorts, dont je t'enseignerai l'usage, l'orge et la paille seront
distribuées en temps convenable à notre poulain, qui mangera sa ration
sans l'assistance d'un palefrenier. L'eau lui arrivera de la même
manière en temps convenable. Tu maçonneras soigneusement la porte et
jusqu'aux moindres fentes de l'écurie; car il est indispensable que
notre cheval demeure seul durant quarante jours, et que ni l'oeil
de l'homme ni les rayons du soleil ne viennent le troubler dans sa
solitude.»
Les instructions du père furent exécutées par le fils avec la plus
scrupuleuse fidélité. Le poulain fut introduit et enfermé dans sa
nouvelle demeure. Il y avait déjà trente-huit jours qu'il y demeurait,
caché à tous les regards, lorsqu'au trente-neuvième la patience de
Roushan fut épuisée. Il s'approcha de l'écurie, et ayant fait un trou de
la grandeur de l'oeil, il commença à regarder dans l'intérieur.
Le corps entier du poulain lui apparut brillant et resplendissant
comme une lampe; mais la lumière qui en jaillissait s'affaiblit
instantanément, et puis s'éteignit comme par l'effet du simple regard de
Roushan. Il eut peur, et, refermant précipitamment la petite ouverture,
il retourna vers son père, auquel il ne dit rien de ce qui était arrivé.
Le lendemain, juste à l'heure où venait d'expirer le quarantième jour
de la claustration du poulain, Mirza dit à son fils: «Le temps est
accompli, allons chercher notre cheval et commençons à le dresser.»
Ils furent ensemble à l'écurie. L'aveugle commença à tâter. la robe de
l'animal: il promena sa main sur la tête et sur le cou, sur les jambes
de devant et sur celles de derrière, comme s'il eût cherché quelque
chose, et tout à coup il s'écria: «Qu'as-tu fait, malheureux enfant? Il
eût mieux valu pour moi que tu fusses mort dans ton berceau! Pas plus
tard qu'hier tu as laissé la lumière tomber sur le poulain.---Tu
as deviné juste, mon père; mais comment as-tu fait pour découvrir
cela?--Comment j'ai fait? Ce cheval avait des plumes et des ailes qui
ont été brisées par suite de ton imprudence.» A ces mois le coeur de
Roushan fut rempli d'amertume, et il tomba dans une profonde tristesse.
Mirza lui dit alors: «Ne perds pas courage; nul cheval vivant ne pourra
jamais approcher de la poussière que soulèveront les pieds de ce
coursier.»
Ayant dit ainsi, l'aveugle enseigna à son fils à seller le poulain avec
une selle de feutre, et lui prescrivit de le dresser de la manière
suivante: «Tu le feras trotter pendant les quarante premières nuits sur
les rochers et dans les plaines pierreuses, et pendant les quarante
nuits suivantes dans l'eau et les marécages.» Quand ceci fut accompli,
Mirza-Serraf mit son cheval au galop, qu'il soutint admirablement, soit
en avant, soit a reculons. L'éducation du noble animal ayant été ainsi
complétée, il commença à s'occuper de celle de son fils. «Monte ton
cheval, lui dit-il, fais-moi place derrière toi, et traversons l'Oxus.»
Pendant qu'ils s'amusaient ainsi, le vieillard expérimenté initiait son
fils à tous les stratagèmes de l'art de l'équitation et du métier des
armes.
«C'est bien, dit-il un jour à Roushan, je suis content de toi. Mais il
nous reste encore une chose à faire. Notre prince vient quelquefois
chasser sur les bords de l'Oxus; c'est là que tu l'attendras. La
première fois que tu le verras venir de ton côté, revêts toutes les
pièces de ton armure, et, monté sur ton cheval, va hardiment à la
rencontre du tyran. Alors tu lui diras ces mots: «Prince injuste et
cruel, contemple le cheval à cause duquel tu as fait crever les yeux de
mon père, regarde bien ce qu'il est devenu, et meurs d'envie.»
Roushan obéit fidèlement à l'ordre de son père; la première fois qu'il
aperçut le prince prenant le plaisir de la chasse sur les bords de
l'Oxus, il revêtit son armure et courut droit à lui. Le prince,
émerveillé de la beauté peu commune du cheval, aussi bien que de la
noble apparence du cavalier, dit à son vizir: «Quel est ce jeune homme?»
Roushan, invité à s'approcher du prince, ne manqua pas de lui répéter
d'une voix ferme et menaçante le discours que son père lui avait
enseigné, et il ajouta: «Prince stupide, tu le crois un bon connaisseur
de chevaux. Écoute, ignorant, et apprends de moi quels sont les signes
auxquels on reconnaît un cheval de noble race.» Cela dit, il improvisa
le chant suivant:
_Improvisation_.--«Je viens, et je te dis: Écoute, ô prince! et apprends
à quoi se fait reconnaître un noble cheval. Actif et alerte, vois si
ses naseaux s'enflent et se distendent alternativement; si ses jambes,
sèches et déliées, sont comme les jambes de la gazelle prête à commencer
sa course. Ses hanches doivent ressembler a celles du chamois; sa bouche
délicate cède à la plus légère pression de la bride, comme la bouche
d'un jeune chameau. Quand il mange, ses dents broient le grain comme la
meule d'un moulin en mouvement, et il l'avale comme un loup affamé. Son
dos rappelle celui du lièvre; sa crinière est douce et soyeuse; son cou
est élevé et majestueux comme celui du paon. Le meilleur temps pour le
monter est entre sa quatrième et sa cinquième année. Sa tête est fine et
petite comme celle du grand serpent chahmaur; ses yeux sont saillants
comme deux pommes; ses dents semblent autant de diamants. La forme de
sa bouche doit approcher de celle du chameau mâle; ses membres sont
finement dessinés, et plutôt arrondis qu'allongés. Quand on le sort de
l'écurie, il est joyeux et il se cabre. Ses yeux ressemblent à ceux de
l'aigle, et il marche avec l'inquiète impatience d'un loup affamé. Son
ventre et ses côtes remplissent exactement la sangle. Un jeune homme de
bonne famille prête une oreille obéissante aux leçons de ses parents;
il aime son cheval et en prend le plus grand soin Il sait par coeur la
généalogie et la pureté de son sang. Il essaie souvent la vigueur
des articulations de son genou; en un mot, il doit être ce qu'était
Mirza-Serraf dans sa jeunesse.»
Dès que le prince eut entendu cette improvisation, il dit aux gens de sa
suite: «C'est là le fils de Mirza-Serraf? Holà! qu'il soit arrêté!»
Roushan fut immédiatement entouré de tous côtés; mais, sans paraître
s'en apercevoir, il parla ainsi au sultan Murad:
_Improvisation_.--«Écoutez, mon prince; il me revient en mémoire
quelques stances de vers agréables; permettez-moi de vous les réciter.»
Le prince y consentit, et ordonna à ses gardes, de ne pas toucher
à Roushan qu'il n'eût dit ses vers. Alors ce dernier commença
l'improvisation suivante: «Mon prince a donné l'ordre de me punir; mais,
par Allah! je sais comment me défendre; je m'échapperai de ses mains.
En vain m'offrirais-tu tes richesses et tes faveurs comme on jette la
pâture à l'aigle vorace et affamé, je les rejetterais toutes.»
Le prince l'interrompit et lui dit: «Cesse tes vaines bravades; viens,
et sers-moi fidèlement, autrement je te ferai mourir.»
Roushan chanta alors ainsi:
_Improvisation_.--«Je suis appelé Dieu dans ma maison: oui, je suis un
dieu. Je ne courberai point mon cou devant un lâche comme toi. La cruche
a porté l'eau assez longtemps pour toi; mais, à la fin, la cruche s'est
brisée.»
Le prince lui dit: «Ton père a été mon serviteur pendant cinquante ans.
Dans un moment de colère, j'ai ordonné qu'on lui crevât les yeux. Mais
qui déniera au maître le droit de punir son esclave, afin de pouvoir
ensuite le combler de ses faveurs? Viens avec moi, tu apprendras à
m'être agréable, et je te récompenserai.» Roushan répliqua: «Tu as
éteint les yeux de mon père, et, à ce prix, tu veux me faire riche. Si
Dieu me donne assez de vie, je te ferai subir la peine du talion. Mais
écoute!»
_Improvisation_.--«C'est toi-même qui as construit l'édifice de la ruine
quand tu as prêté l'oreille à des calomniateurs. Je prendrai ta vie et
je renverserai ton trône.»
Ces paroles firent sourire le prince, et il lui demanda ironiquement:
«Comment, Roushan, te sens-tu assez fort pour détruire mes villes et
pour renverser mon trône?» Roushan improvisa le chant suivant:
«Assez de forfanteries. Que sont à mes yeux trente, soixante, ou même
cent de tes guerriers? Que sont vos rochers, vos précipices et vos
déserts sous le sabot de mon coursier? Je suis le léopard des montagnes
et des vallées[2].»
[Footnote 2: Cette strophe est habituellement chantée par les Turcs
avant qu'ils s'élancent sur l'ennemi.]
Le prince reprit: «Viens plus près de moi, ne fuis pas. Je jure par
la tête des quatre premiers califes que je te ferai _sirdar_ (général
commandant en chef) de mes troupes.» Et pendant qu''il parlait ainsi,
il admirait le courage du jeune homme. Roushan répliqua et dit:
«Maintenant, mes chants, aussi bien que mes exploits, seront connus au
monde sous le nom de Kourroglou, le fils de l'aveugle dont tu as crevé
les yeux [3].
[Footnote 3: _Kurr_ signifie aveugle, et _oglou_ fils.]
_Improvisation_.--«Écoute les paroles de Kourroglou. La vie m'est un
fardeau. De ce jour j'abandonne ma tête aux hasards de la fortune,
comme la feuille d'automne s'abandonne à l'âpre souille des vents. Avec
l'assistance de Dieu, j'irai en Perse pour y rétablir la religion d'Ali,
qui est vénéré dans ce pays.»
Il finissait à peine ces mots, que, se précipitant au milieu de la suite
du prince, il fit un horrible carnage, et le prince, à la fin convaincu
que toutes les armées de la terre ne pourraient venir à bout de le
vaincre, ordonna à son vizir d'abandonner une poursuite dangereuse et
inutile.
Roushan traversa l'Oxus à la nage et se hâta de rejoindre son père sur
la rive opposée. «Tu m'as vengé, mon fils, lui dit ce dernier, que Dieu
t'en récompense! Quittons maintenant cette contrée: non loin d'Hérat, je
connais une oasis où tu vas me conduire.
Roushan obéit, et quand ils eurent atteint l'oasis, Mirza-Serraf tira de
dessous son bras un vieux livre d'astrologie qui ne le quittait jamais,
et dit: «O mon fils, cherche dans ce livre un passage qui traite
de l'apparition de deux étoiles, l'une à l'orient et l'autre à
l'occident.--Père, je l'ai trouvé!
--Bien! L'oasis où nous sommes contient une source d'eau; quand la nuit
qui précède le vendredi sera arrivée, tu veilleras avec ce livre dans la
main, en répétant continuellement la prière qui se trouve a ce passage
du livre; tes jeux devront suivre avec la plus grande vigilance les deux
étoiles jusqu'au moment où elles se rencontreront. Alors tu verras la
surface de l'eau se couvrir d'une écume blanche. Prends ce vase que
j'ai apporté tout exprès, tu y recueilleras soigneusement l'écume et me
l'apporteras sans délai.»
Quand la nuit désignée fut venue, Roushan remplit toutes les
instructions de Mirza-Serraf, et déjà il revenait avec le vase plein
de l'écume mystérieuse; mais elle était si blanche, si légère et
si fraîche, que le jeune homme inexpérimenté ne put résister à la
tentation: il avala l'écume. «J'ai accompli toutes tes prescriptions,
dit-il à son père; l'écume cependant ne s'est pas montrée sur l'eau
de la source.» Mirza-Serraf répondit: «L'écume a paru sur l'eau de la
source; j'en suis certain. Confesse la vérité, qu'en as-tu fait?»
Roushan était sincère; il avoua sa faute. Alors le vieillard, frappant
son genou avec ses deux mains: «Qu'as-tu fait, malheureux? s'écria-t-il.
Sois maudit, et puisse ta maison tomber sur ta tête! Tu m'as ravi le
bonheur de te revoir. Cette écume était un remède précieux et unique, un
collyre qui avait la puissance de guérir ma cécité. J'en aurais employé
une portion pour moi, et je t'eusse laissé boire le reste. Mais les
décrets du sort sont irrévocables; tu deviendras un guerrier invincible
et moi je mourrai aveugle. Tout est consommé, maintenant.» Le pauvre
vieillard commença alors à dicter ses dernières volontés. «Mes jours
sont comptés, dit-il, désormais tu prendras le nom de Kourroglou, le
fils de l'aveugle. Tes vers et tes actions seront attachés pour toujours
à ce surnom. Maintenant conduis-moi à Mushad, sur le dos de Kyrat[4],
car c'est ainsi que tu devras nommer ton cheval.»
[Footnote 4: Un cheval bai brun.]
Kourroglou plaça son vieux père derrière lui, et marcha vers la ville
sacrée de Mushad, où ils arrivèrent en peu de temps, grâce à la vigueur
surnaturelle de leur cheval. Ce fut dans cette ville qu'ils embrassèrent
la foi d'Ali, et, d'impies sunnites qu'ils étaient, devinrent _sheahs_
et vrais croyants. Ce fut là aussi que Mirza-Serraf mourut, et voici
quelles furent ses dernières paroles: «Aussitôt que je serai mort,
rends-toi dans la province d'Aderbaïdjan, dont le schah de Perse est
souverain. Il voudra t'attirer à sa cour, n'y va pas, mon fils; mais ne
te révolte pas non plus contre lui.»
Il dit et il expira.