I.

Production de la Canne et fabrication du Sucre.

La canne à sucre paraît originaire de l'Orient, où elle peut se

reproduire par semence. Dans les autres pays, on a adopté l'habitude de

la planter par boutures, et elle pousse ainsi d'une manière surprenante.

Dans l'Inde, chaque bouture donne trois à six cannes, qui, lorsqu'on les

coupe, ont de deux à trois mètres de hauteur et vingt-cinq à trente

millimètres de diamètre. On les plante vers la fin de mai, et la récolte

se l'ail environ neuf mois après leur plantation, c'est-à-dire vers

janvier et février. Il existe plusieurs variétés de cette plante

précieuse. On en compte trois principales: la _canne du Brésil_, qui,

quoique venue originairement de l'Asie, a reçu ce nom parce qu'elle

était arrivée aux Antilles en passant à travers le Brésil; la _canne

d'Olahiti_, la plus robuste, celle qui fournit le plus de sucre, et la

canne à sucre violette, connue sous le nom de _Batavia_.

Les cannes viennent ordinairement, dans les Antilles, de boutures et de

rejetons. Les premières ne peuvent généralement être coupées avant

quinze ou seize mois, tandis que les secondes le sont d'habitude de onze

à douze. Les mois de février, mars, avril et mai, sont ceux employés à

la coupe et à la récolte. L'abattage des cannes est en général une

opération longue, difficile, coûteuse, et qui nécessite l'emploi d'un

personnel considérable. D'abord toutes les cannes ne parviennent pas

ensemble à la maturité, et même les parties d'une même tige ne mûrissent

pas toujours au même moment. La coupe d'une plantation peut donc ainsi

durer trois mois; car il faut n'abattre à la fois que la quantité de

cannes qui peut être immédiatement broyée par le moulin: sans cette

indispensable précaution, le sucre qu'elle contient entrerait rapidement

en fermentation. Il en serait de même du jus, si on ne se hâtait de

l'employer. Ce jus, ou plutôt ce suc susceptible de se convertir en

sucre, est ce qu'on appelle _vesou_.

Pour opérer cette conversion, on a recours à plusieurs opérations

successives dont nous allons donner la description. Nous croyons ne

pouvoir mieux faire que de l'emprunter à un savant économiste. M. Rodet.

«Dans l'intérieur d'une sucrerie proprement dite, dit M. Rodet, sont

établis sur une même ligne les fourneaux et leurs chaudières. L'ensemble

des chaudières se nomme _équipage_. On en a souvent deux dans la même

sucrerie; mais, dans ce cas, les chaudières de même nom sont de diverses

grandeurs, et on les distingue en _grand_ et _petit équipage_. Un seul

foyer chauffe tout l'équipage et est placé sous la plus petite

chaudière. Chaque chaudière a son nom; la plus rapprochée du bassin à

jus s'appelle _la grande_; celle qui suit _la propre_; la troisième,

_le flambeau_; la quatrième, _le sirop_, et la dernière, _la batterie_.

«Toutes les chaudières diminuent de grandeur, depuis la _grande_ jusqu'à

la dernière, et cela en raison du rapprochement du jus; presque partout

encore, ces vases sont en fonte, et leur contenance est encore augmentée

par la maçonnerie exhaussée qui les entoure. La partie supérieure du

fourneau n'est pas de niveau, et reçoit une pente de 4 à 5 centimètres

par chaudière. _La batterie_ est la plus élevée d'environ 20 à 22

centimètres. Cette précaution est prise pour ne point perdre le sirop

quand celui-ci s'enlève au-dessus des chaudières, et dans ce cas il

rentre dans celle qui précède celle dont il sort; il entraîne sans

inconvénients quelques écumes avec lui, puisqu'il rentre dans une

chaudière de sucre moins purifiée. Près de chaque chaudière est un petit

bassin correspondant à une gouttière qui se rend dans _la grande_. Ces

bassins reçoivent les écumes, à mesure qu'on les enlève.

«Les anciennes chaudières étaient en fonte et se brisaient fréquemment.

Quelques personnes en ont substitué de cuivre, de forme conique et à

fond presque plat. Ce changement a été une amélioration à laquelle on a

fait faire de nouveaux progrès.

«On fait couler le jus du bassin dans _la grande_, on y ajoute une

certaine quantité de chaux préparée à l'avance, et de suite on remplit

avec le suc ainsi traité _le sirop_ et _le flambeau_. On opère de même

une seconde fois, et l'on verse dans _la propre_; il faut alors remplir

de nouveau _la grande_ et continuer l'addition de la chaux. Aussitôt que

les quatre grandes chaudières sont pleines de jus et _la batterie_ d'eau,

on allume le foyer, qui, étant plus rapproché du _sirop_ et du

_flambeau_, les fait bouillir d'abord; on enlève alors les écumes, et

l'on fait passer le _vesou_ de ces deux chaudières dans _la batterie_.

Pendant ce temps on a enlevé les grosses écumes du suc de la _propre_,

et on le fait passer dans le _flambeau_; celui de la _grande_ est

transporté dans _la propre_, et _l'équipage_ est en roulement complet.

Ce changement de chaudière se fait au fur et à mesure que chaque

opération est terminée; mais on réunit toujours dans _la batterie_ le

produit de plusieurs chauffes des autres chaudières Quand le sirop de

_la batterie_ est arrivé au degré favorable, on le verse dans le

rafraîchissoir après avoir diminué le feu, et de suite on remplit la

batterie avec la charge du _sirop_, celui-ci avec celle du _flambeau_,

le _flambeau_ avec le vesou de _la propre_, et cette dernière avec le

jus de la _grande_, et l'on continue de travailler.

«D'un premier rafraîchissoir où il a été déposé, le sirop encore chaud

est porté dans un second rafraîchissoir, où l'on ajoute une seconde

cuite plus rapprochée que la première, afin que la cristallisation

commence aussitôt après la réunion; on remue ou l'on _mouve_ bien ces

deux cuites, qui, réunies, forment un _empli_, et l'on va verser le

tout dans un bac ou dans des formes. On appelle _bac_ un coffre de trois

mètres trente centimètres de long sur deux mètres de large, et

trente-trois centimètres de profondeur. Les formes sont des vases

coniques en terre cuite de différentes dimensions. On verse plusieurs

emplis dans le même bac, mais sans remuer le sirop déjà déposé, et qui

commence à cristalliser.»

Telle est la méthode la plus généralement adoptée dans les colonies

françaises pour la fabrication du sucre. Ces opérations terminées, on

procède au travail de la purgerie.

«Les _purgeries_ sont de deux sortes, suivant l'espèce de sucre qui doit

y être préparé. Celle à _moscouade_, ou _sucre brut_, est un bâtiment de

vingt-trois mètres de long sur environ sept mètres de large, et divisé

en deux parties. L'une, creusée dans le sol de deux mètres au moins, est

partagée en plusieurs bassins que l'on nomme _bassins à mélasse_, et

l'autre, construite au-dessus de la première, est appelée _le plancher_.

Celui-ci est à claire-voie et se trouve au niveau du sol. Les bassins

sont cimentés avec soin, et ont ordinairement une partie de leur fond un

peu plus creuse que l'autre pour favoriser le puisage des mélasses. Des

barriques ouvertes par le dessus, et reposant sur l'un des fonds, qui

est percé de quelques trous, reçoivent, les sucres à égoutter, quand

toutefois on a placé dans les trous dont nous venons de parler des

cannes à sucre qui se prolongent jusqu'au-dessus du tonneau; on laisse

le sucre s'égoutter pendant près de trois semaines, après lesquelles on

remplit la barrique et on place le fond supérieur; on ferme avec des

chevilles les trous pratiqués dans le fond de la barrique, et le sucre

peut alors être expédié.

«On construit quelquefois, à l'une des extrémités de la purgerie, un

fourneau en maçonnerie sur lequel sont établies deux chaudières à faire

cuire et raffiner les sirops égouttés des formes.

«Le sirop incristallisable que l'on nomme _mélasse_, et qui est produit

par l'égouttage des sucres, sert à préparer le rhum, esprit alcoolique

que l'on porte au titre de 20 à 24 degrés. On peut aussi l'employer à la

nourriture du bétail en y mêlant de la paille hachée ou de la bagasse

coupée en très-petits morceaux.

«A la Guadeloupe et à la Martinique il y a environ 50 p. cent de

mélasse; à Cayenne et à Bourbon, 60 p. cent.»

Ces chiffres peuvent donner à connaître l'état de la fabrication dans

les Antilles, et combien les colons pourraient gagner en améliorant

seulement leurs procédés, s'il est vrai, ainsi que le prétendent

plusieurs chimistes distingués, que la mélasse est en quelque sorti un

produit dégénéré, résultant d'une fabrication vicieuse, et que tout ce

que contient la canne est matière cristallisable.

«La _purgerie_, continue M. Rodet, dans laquelle on prépare le sucre

_terré_ ou _claircé_, demande des dimensions beaucoup plus grandes, et

aussi à être divisée en divers compartiments par des traverses en bois.

Ceux-ci portent le nom de _cabanes_, et reçoivent les formes pleines de

sucre à égoutter. On les y place sur des puis de forme particulière,

après avoir enlevé la cheville qui s'opposait à l'écoulement du sirop.

Il serait plus avantageux de placer ces formes sur des gouttières qui

conduiraient les sirops dans un bassin unique où l'on pourrait les

reprendre pour leur faire subir une nouvelle cuite. Quand la partie

liquide du sucre s'est écoulée, on porte les formes sur d'autres pots,

et l'on procède au _terrage_ ou au _clairçage._»

De tous les sucres, si nous en croyons les expériences qui ont été

faites et les calculs fournis par M. Longchamps, le plus riche est le

sucre de l'Inde. Dans l'Inde, un hectare planté en cannes produit 32,110

kil. de _vesou_, lesquels rendent 5,681 kil. de moscouade; par

conséquent, 100 de vesou rendent 17,70 de moscouade. Dans les colonies

anglaises de l'Amérique, 100 de vesou produisent, d'après Edward, 12,15

de moscouade. A la Martinique, les expériences ont amené le chiffre de

11,8 de moscouade pour 100 de vesou. A la Guadeloupe le chiffre est le

même; bien que 100 de vesou y donnent 17 de matière sucrée, on n'y

obtient que 12 environ de moscouade, le reste est à l'état de mélasse.

Pour terrer le sucre, on étend sur la forme une couche d'argile

plastique qui doit être peu ou même point calcaire, et ne contenir ni

sels facilement dissolubles dans l'eau, ni matières colorantes avec,

lesquelles l'eau puisse se combiner. Cette couche d'argile fait en

quelque sorte l'office de philtre et est lentement traversée par l'eau,

qui, pénétrant ainsi pour ainsi dire goutte à goutte et par la base dans

la forme emplie de sucre brut, lave le grain en sucre et le purifie en

repoussant devant, elle le sirop qui le salit. On comprend facilement

que plus l'eau avance dans la forme, moins elle a la faculté de se

charger de sirop. Si, l'opération terminée, vous redressez et videz la

forme, vous trouverez dans le pain qui en sortira une série de courbes

de moins en moins blanches. Vient d'abord le _sucre-tête_, c'est-à-dire

l'extrémité du cône, qui est jaunâtre; immédiatement après, le _petit

sucre_, d'une nuance tirant sur le gris. Après ces deux couches

commencent les couches blanches, qui, en leur appliquant le même

raisonnement, présenteront, suivant leur position, divers degrés de

pureté. Elles forment ce qu'un appelle le _sucre terré blanc_, et on en

compte quatre sortes, toujours de plus en plus blanches, jusqu'à la

quatrième, qui est précisément à la base du cône, d'où lui est venu le

nom usité dans le commerce, de _bonne quatrième_.

Le _clairçage_ a beaucoup d'analogie avec le terrage, car c'est la

filtration à travers le sucre brut d'une eau complètement saturée de

sucre, et qui a pour objet, par la pression qu'elle exerce au dehors, de

dégager les cristaux de la mélasse qui les enveloppe. Pour rendre le

clairçage à la fois plus facile et plus parfait, on traite d'abord le

sucre avec du noir animal ou du sang. Le clairçage est dans le

traitement des sucres une amélioration qui aurait fait plus de progrès

sans les obstacles imposés par nos lois de douanes. Il suffira, pour

s'en convaincre, de jeter les yeux sur le tableau suivant, qui résume

les tarifs aujourd'hui payés par les sucres selon leurs différentes

provenances.

[Illustration: tableau.]

On reconnaît, à la seule inspection de ce tableau, combien notre

législation douanière est préjudiciable aux colonies, puisque, pour

accorder une protection aux raffineries indigènes, elle a voulu en

élevant le droit dans une si forte proportion, et suivant le degré de

perfection dans la fabrication, imposer aux sucres épurés et blanchis

par le _clairçage_ ou tout autre procédé de fabrication analogue, une

taxe proportionnée à leur richesse cristallisable. Aussi, qu'en est-il

résulté? Il ne vient pas de sucres claircés, et aujourd'hui même on ne

terre presque plus dans les Antilles françaises qui de ce fait, sont

condamnées à livrer leurs sucres sous la forme la plus défectueuse

possible. Mais notre système économique ne s'est pas borné à mettre

obstacle à ces exportations de détail, il a porté à nos colonies

d'autres coups plus terribles encore.

Ainsi qu'on a pu le remarquer, et par ce que nous avons dit de la

culture, et par la description que nous avons citée des procédés actuels

de la fabrication, il faut absolument que toute sucrerie contienne

non-seulement les plantations et le nombre de noirs ou d'individus

nécessaires à la culture et à la récolte des cannes, mais encore les

moulins à sucre, les purgeries, en un mot, que la production et la

fabrication coexistent simultanément sur la même habitation. Les

conséquences de ce système ont été, d'abord, qu'il n'a pu y avoir aux

colonies que des habitations considérables par leur étendue ou leur

production, et qui partant ont toutes exigé de gros capitaux pour leur

acquisition. En outre, il a fallu leur appliquer un fonds de roulement

proportionnel, et enfin consacrer chaque année aux frais de la culture,

au renouvellement des instruments ou des agents du travail, à

l'entretien des bâtiments, des sommes qui, à titre d'intérêts,

ajoutaient encore aux charges coloniales. Mais ce n'est pas tout encore.

Une habitation, avec la constitution que nous venons de lui donner, et

qu'elle doit nécessairement avoir, ne peut être divisée. Production,

fabrication, tout est d'un seul morceau; c'est un seul et unique lot qui

doit tomber en partage à l'un ou à l'autre des héritiers, sauf une

soulte à donner par lui à ses autres cohéritiers. Un exemple va nous

faire mieux comprendre. Nous allons nous expliquer.

Un colon meurt en laissant plusieurs enfants. Comme les colonies sont

régies par le Code civil, qui prescrit pour les successions l'égalité

dans les partages, on estime fictivement, d'après l'inventaire de la

succession, ce qui doit revenir à chacun des enfants. Mais le défunt n'a

laissé qu'une seule chose, qu'un seul immeuble, et cet immeuble est

impartageable: c'est sa sucrerie. Alors un des enfants est oblige de la

prendre et de tenir compte de leur part à chacun de ses cohéritiers.

Comme il n'a pas d'argent, il emprunte pour remplir ses engagements, le

plus souvent à gros intérêts, ou du moins à un taux qui n'est jamais

inférieur à 10 p. 100, et qui s'élève quelquefois à 12 p. 100. C'est le

taux de l'intérêt colonial. Or, comme il n'y a pas d'argent aux

colonies, il paie en nature. Toutes ses récoltes, sauf une part

considérée comme nécessaire, et qui est prélevée en sa faveur, sont la

propriété du prêteur, qui les vend ou fait vendre pour son compte,

jusqu'à parfait paiement. On comprend dès lors qu'avec la situation

actuelle des colonies, l'emprunteur soit bien longtemps à se libérer,

qu'il y passe même sa vie entière. Au moment où il devient propriétaire,

il meurt, et les mêmes faits que nous venons de signaler se reproduisent

au préjudice de ses enfants; et encore nous avons choisi ici l'hypothèse

la plus favorable, car souvent le colon décède avant d'avoir remboursé

ses créanciers, et ne peut laisser ainsi à ses descendants qu'une

succession grevée de dettes. Aujourd'hui, au prix où sont les sucres

coloniaux, par suite de la concurrence indigène, avec le droit qu'ils

ont à acquitter, non-seulement il ne reste rien au colon, mais encore il

vend 17 fr., et l'année dernière seulement 15 fr., ce qu'il aurait dû

vendre 23 fr. 50 c, somme égale à son prix de revient.

(La suite à un prochain numéro.)

Théâtres.

_Georges et Thérèse_ (Gymnase).--_La Chambre Verte_.--_Un

Péché_ (Vaudeville).--_Mademoiselle Déjazet au Sérail_

(Palais-Royal).--_Un Tour de Roulette_ (Odéon).--_Les Marocains_

(Cirque-Olympique).--Le paradis des Funambules. _La Statue de sainte

Claire_ (Gaieté).--L'escamoteur Philippe.

D'où venez-vous, mes chers enfants? Toi, Thérèse, avec ta jeunesse et

ton bonnet blanc à barbes flottantes, ton doux et naïf sourire et ton

cotillon court?--Toi, Georges, avec tes longs cheveux lisses, ton bâton

noueux, ton air à la fois candide et résolu et la veste bretonne?--Ah!

monsieur, nous venons de bien loin, bien loin.... de par delà les

mers!--Quoi! seuls?--Oui, seuls.--Si jeunes:--Ma soeur a seize ans et

moi dix-huit.--Mais d'où, enfin?--De Pondichéry; et, chemin faisant,

nous sommes arrivés en Bretagne.

Et voilà Georges et Thérèse qui se remettent en route, la soeur

s'appuyant sur le bras du frère, le frère soutenant la soeur et veillant

sur elle, d'un regard tendre et intrépide. Il écarte les ronces et les

cailloux de son chemin: si elle est lasse, il lui prépare un siège de

mousse; si le soleil est trop ardent, il lui fait un abri de feuillage;

la fatigue a-t-elle excité sa soif, il court puiser une eau pure à

quelque source murmurante; et prenez garde! n'approchez pas de Thérèse

d'un air provoquant, attiré par l'attrait de sa beauté, il vous en

arriverait mal. Georges fait sentinelle comme un jeune molosse vigilant,

tout prêt à donner la chasse aux larrons.

Il est un nom qu'ils prononcent dans tous leurs dangers et dans toutes

leurs prières, comme le nom d'un bon ange: c'est le nom de leur mère.

Elle leur a dit en mourant: «Allez, mes pauvres orphelins, allez

chercher la France;» et ils sont venus en France, après avoir couvert de

baisers et inondé de larmes le linceul et la tombe.

[Illustration: (Théâtre du Gymnase.--Une scène de _Georges et

Thérèse_.--Mademoiselle Julienne.)]

Les voici à Paris, perdus dans cette grande ville, mais Thérèse toujours

avec sa candeur, et Georges avec son courage. Ils cherchent à utiliser

honnêtement leur résignation et leur jeunesse: une marquise les

accueille, une bonne et vieille marquise. D'abord tout leur sourit dans

cette maison hospitalière; la marquise les aime. Et qui ne les aimerait

pas, si bons, si sincères, si dévoués? Mais l'amour vient se jeter à

travers ce bonheur. L'amour gâte tout.--La marquise a un neveu et

Thérèse a deux beaux yeux. Le neveu s'éprend des deux beaux yeux, et les

deux beaux yeux, tout chastes qu'ils sont, regardent furtivement le

neveu. «Quoi! dit la marquise, vous aviser d'être aimable et d'être

aimée! allez-vous-en, petite malheureuse!»--Georges est fier, et il va

partir, et Thérèse, le coeur gros, va le suivre. Mon Dieu! faudra-t-il

nous embarquer avec Thérèse et Georges pour retourner à Pondichéry?...

Je soupçonne que quelque lettre, venue je ne sais d'où, nous épargnera

les frais de ce grand voyage.

[Illustration: (Théâtre du Palais-Royal.--Costume du rôle principal, dans

le vaudeville _Mademoiselle Déjazet au sérail._)]

La lettre arrive en effet, ou tombe de la poche de Georges, peu importe.

Ô merveilleux effet de la lettre! au lieu d'être chassés cruellement,

Georges et Thérèse sont reconnus pour les petits enfants de la marquise.

C'est toute une histoire de fils exilé, maudit et repentant, dont je

n'ai pas le loisir aujourd'hui d'aller chercher les preuves authentiques

dans les Indes.

Et ainsi la Providence tient toujours en réserve une grand'maman

marquise, et un bon petit cousin pour les orphelines qui viennent de

Pondichéry et qui sont bien sages.--Petit drame mouillé de pleurs.

Un comte et un duc sont mariés tous deux; rien de plus ordinaire. Le

comte n'aime guère sa femme, et le duc n'aime pas du tout la sienne;

cela s'est vu. C'est la duchesse que le comte désire, c'est la comtesse

que désire le duc; je n'y trouve rien d'invraisemblable.--Cependant la

nuit vient. Ô nuit favorable! Duc et comte se glissent d'un pas

conquérant dans une certaine chambre verte, chacun à son heure, bien

entendu. Le comte croit en sortir emportant pour trophée une couronne de

duchesse, et le duc une branche du laurier, ou plutôt de myrte, cueillie

sur les domaines d'une comtesse. Mais le comte s'était entendu avec le

duché pour se moquer des deux infidèles, et l'un avait pris la place de

l'autre dans l'obscurité et dans la chambre verte. Ainsi le duc et le

comte, croyant braconner sur les terres du voisin, n'ont fait, en

définitive, que chasser légitimement sur les leurs. Qui se moque du

comté? c'est le duché. Oui se moque du duché? c'est le comté. Et la

comtesse n'épargne pas le comte! et la duchesse n'épargne pas le duc! Si

ce vaudeville n'est pas d'un goût très-virginal, il n'encourage pas du

moins l'usurpation.

Comment! mademoiselle Déjazet au sérail! est-il possible? La grisette

insouciante et légère enfermée dans cette cage? Frétillon, la vive et

babillarde Frétillon, en compagnie des muets et des Calpigi? Mais elle

en mourra, la _poveretta_, ne sachant plus à qui parler. Enfin elle y

est, il faut bien qu'elle y reste. Et puis, Frétillon est philosophe;

elle se contente de ce qu'elle a, quand elle n'a pas autre chose.

Frétillon accepte le médiocre et même le mauvais, faute de mieux; c'est

la bonne philosophie. Et le mieux, d'ailleurs, n'est-ce pas ce qu'on

tient? Qui peut compter sur l'inconnu?

Ce que fait mademoiselle Déjazet au sérail? vraiment ce n'est pas

difficile à deviner. Elle fait ce qu'elle fait partout: vêtue du costume

albanais, elle chante, elle rit, elle jette au vent mille gaillardes

bouffées d'insouciance et de gaieté. De son côté, Alcide Tousez roucoule

et lance des regards langoureux et triomphants, qui laissent de beaucoup

derrière lui tous les Amurath, tous les Sélim et tous les Mustapha du

monde, et compromettent singulièrement la pruderie de la Sublime

Porte.--Mais comment mademoiselle Déjazet a-t-elle permis qu'on donnât

son nom, son propre nom, à un vaudeville?

Je m'aperçois que j'ai oublié _Un Péché_, du théâtre du Vaudeville, et

compagnon de la _Chambre verte_. Je m'en confesse. Ce péché se présente

sous la forme d'une petite pensionnaire de dix-sept ans, joli péché!

C'est M. d'Ercilly qui a fait ce péché, et qui l'a mis en pension sans

en rien dire à personne; lui, cependant, a atteint la quarantaine.--Je

passe les mois de nourrice.--D'Ercilly veut se marier; il convoite

madame d'Harville, je crois, une veuve très-piquante; le vaudeville

n'est peuplé que de veuves piquantes. Madame d'Harville est près de

consentir, bien qu'elle trouve notre homme un tant soit peu jaloux et

bourru. Mais voici qu'un jeune galant arrive, pâle, ému, égaré; il vient

se mettre sous la protection de madame d'Harville: «Qu'avez-vous donc?

--Je suis adoré d'une charmante pensionnaire, et la petite veut que je

l'enlève; venez à mon aide.--Et son nom?--Thérèse

d'Ercilly.--Comment?--La fille de M. d'Ercilly.--Oh! oh!» dit la veuve.

Et la pièce continue ainsi de oh! oh! en ah! ah! spirituel quiproquo

dans lequel d'Ercilly est plaisamment ballotté, et madame d'Harville

avec lui: l'un voulant cacher son secret, l'autre voulant le lui

arracher; si bien que d'Ercilly perd dans cette lutte, ingénieusement

comique, le coeur et la main de la veuve.... Je vous le dis, en vérité,

mes frères, en vérité, je vous le dis: il faut toujours, tôt ou tard,

payer ses péchés mignons.

[Illustration: (Cirque olympique.--Les Sauteurs maroquins)]

Un tour de roue, et vous êtes à terre, ou porté gaiement au but de votre

route; un tour de roulette, et votre bourse est pleine ou vide; de haut

en bas, la roue de fortune va et vient: elle élève le pauvre diable dans

un moment de caprice, et fait choir le riche: le maître descend pour

faire place au valet. Ainsi de Floricourt et de Bertrand; Bertrand est le

valet, Floricourt est le maître. Floricourt, jeune étourdi, se ruine en

folle paresse; le jeu l'a enrichi, le jeu le met à sec. Bertrand, tout

au contraire, n'avait pas un denier, et le voici cousu d'or; c'est

Floricourt qui le sert. Quant à lui, il prend des airs et se dandine.

Heureusement que Floricourt est adoré: une jeune femme l'aimait riche;

pauvre, elle l'aime davantage et l'épouse. Ô femme amoureuse! je te

reconnais bien là. Floricourt est converti; il ne jouera plus et

travaillera. Et Bertrand? un second tour de roulette le renvoie à

l'antichambre. Pourquoi donc? ce Bertrand était bonhomme, au fond de

l'âme; mais, après tout, laissons faire aux dieux!

Tomber du salon dans l'antichambre, c'est quelque chose; toutefois, on

ne risque pas de se casser les reins, l'affaire étant de plain-pied, en

définitive; mais tomber du haut de la pyramide humaine, Dieu vous en

garde, et moi aussi! Pour moi, je suis sûr d'être à l'abri de cette

chute; et la raison, c'est que je n'irai jamais me loger à un pareil

étage; pas si Marocain!

On a fait des pyramides en pierre, en granit, en marbre, en je ne sais

quoi; mais il fallait notre siècle de progrès pour bâtir des pyramides

en chair humaine. Les fondations, comme vous le voyez, sont faites de

pieds en chair et en os; l'entre-sol a des épaules pour assises, ainsi

du second et ainsi du troisième; le Cirque-Olympique s'est arrêté à

cette hauteur du bâtiment. Peut-être l'architecte-voyer a-t-il défendu

de bâtir plus haut, de par M. le préfet de la Seine; mais, il y a deux

ou trois ans, le théâtre de la Porte-Saint-Martin, ayant obtenu une

dispense, avait élevé une maison à six étages de Marocains. Je dois dire

que le cinquième et le sixième se louaient difficilement, et que le

propriétaire, plusieurs fois, fit mander des architectes à

l'amphithéâtre de l'École de Médecine et à l'Hôtel-Dieu pour récrépir

une jambe, un bras, une cuisse de l'édifice, et faire toutes autres

réparations locatives.

Puisque le Cirque-Olympique nous amène au boulevard du Temple, entrons

sans façon au théâtre de la Gaieté. Dieu!!! _la Statue de sainte

Claire!_ Cette statue serait-elle, par hasard, une des victimes du jury

de peinture et de sculpture, réfugiée là pour s'y faire un petit Louvre

et une petite exposition particulière? Non, pas encore: il ne s'agit

point d'un Phidias méconnu ou d'un Canova incompris; cette statue est de

carton peint, et fabriquée par le mélodrame, seigneur du lieu, et pour

ses besoins personnels; elle n'en a pas l'air, mais elle cache un gros

crime. Le scélérat s'appelle Duhamel. J'avoue que je m'y serais laissé

prendre; le nom de Duhamel est fait pour inspirer de la confiance. J'ai

connu une grande quantité de Duhamel; tous faisaient croître des

berceaux de capucines à leur fenêtre, et sautaient avec candeur à bas du

lit, pour aller voir lever l'aurore, mais enfin, il n'y a pas de Duhamel

qui n'ait son exception: celle-ci est affreuse. Ce Duhamel,--et j'espère

bien que nous n'en verrons plus de pareil,--ce fieffé Duhamel, vole,

pille, assassine, et fait bien d'autres choses encore. A la fin, il

reçoit son prix de vertu: le procureur du roi le flaire, le gendarme le

prend au collet, et je ne sais pas si la statue de sainte Claire ne lui

tombe pas sur le dos; pour moi, je l'espère.--Tous mes honnêtes Duhamel

sont venus me trouver ce matin, pour m'annoncer qu'ils allaient demander

à qui de droit l'autorisation de changer leur nom en celui de Caramel.

[Illustration: (Philippe le prestidigitateur, au bazar du boulevard

Bonne-Nouvelle)]

Sortons de cet enfer, et montons au paradis... au paradis des

Funambules. Ah! vraiment, oui, c'est le paradis; demandez plutôt aux

habitants. Est-ce dans l'enfer qu'on se foule et qu'on se presse ainsi?

Non pas, vraiment; les pauvres ombres n'y vont qu'à leurs corps

défendant; il faut qu'elles soient damnées et condamnées, et poursuivies

à outrance par la grande fourche de Belzébuth. Mais là, voyez nos gens;

c'est à qui entrera; ils se poussent, ils se heurtent, ils se disputent

la jouissance de ce séjour des bienheureux. Et comme les places

manquent, on en fait en s'entassant, en s'enlaçant, en se pelotonnant,

en s'asseyant sur son voisin; les têtes sont dans les bras, les bras

sont dans les jambes, les yeux regardent à travers les dos, les nez se

mettent je ne sais où, tout cela vit sans remuer ni respirer. Ô paradis!

les anges y mangent de la galette avec délices, les archanges sucent du

sucre d'orge, les dominations jettent des trognons de pommes à

l'avant-scène.

Mais où sommes-nous? grand Dieu! je sens autour de moi comme une odeur

de sorcier; et en effet, voici un magicien qui se dresse devant moi. Il

est coiffé à l'égyptienne; il est vêtu d'une longue robe flottante ornée

de mille broderies mystérieuses et de signes hiéroglyphiques. A-t-il

soulevé quelque dalle du temple de Memphis? Sort-il de quelque forêt de

Bohême, ou d'un exemplaire du Cabinet des fées? Peu importe; c'est un

grand et un charmant sorcier. Demandez-le aux petites filles,

demandez-le aux petits garçons, demandez-le même aux grands enfants,

depuis vingt ans jusqu'à soixante, à toute cette multitude ébahie, que

ce grand enchanteur Philippe, digne héritier de Merlin et de

Parapharagaramus, charme et surprend, ravit et étonne, par son officine

diabolique du bazar Bonne-Nouvelle. En ce moment, tel que j'ai l'honneur

de vous le faire voir, Philippe exécute le tour merveilleux des

poissons, accommodés du bout de sa baguette magique. Je ne vous dirai

pas si les poissons sont frais, mais je vous engage à y aller goûter.

Et moi qui oubliais les noms des auteurs de ces vaudevilles et de ces

comédies. Que dirait la postérité? _George et Thérèse_ ont pour père M.

Auvray; MM. Desnoyers et Danvin ont bâti _la Chambre Verte_; M. Bavard a

conduit _Mademoiselle Déjazet au Sérail_: le _Péché_ a été commis par

MM. Samson et Jules de Wailly; M. Armand Durantin a fait tourner la

_Roulette_, et M. Eugène a taillé _la Statue de sainte Claire_. Qui dit

Eugène, ou Léon, ou Achille, ou Gustave, en matière dramatique, dit

sifflets.

[Illustration: (Le paradis du théâtre des Funambules.)]

Bulletin bibliographique.

_Économistes financiers du dix-huitième siècle._--Vauran--: Projet d'une

dîme royale.--- BOISGUILBERT: Détail de la France; Factum de la France

et Opuscules divers.--JEAN LAW: Considérations sur le numéraire et le

commerce; Mémoires et Lettres sur les Banques; Opuscules divers.--MELOX:

Essai politique sur le commerce--DUTOT: Réflexions politiques sur le

commerce et les finances. Précédés de Notices historiques sur chaque

auteur et accompagnés de commentaires et de notes explicatives; par M.

EUGÈNE DAME.--Paris, 1843. _Guillaumin_. Un magnifique volume grand

in-8, de 1,008 pages à une seule colonne. 13 fr. 50 c.

M. Guillaumin a commencé l'année dernière la publication des oeuvres des

principaux économistes français ou étrangers. Cette importante

collection doit former douze à quinze volumes. Cinq de ces volumes sont

déjà en vente; ils contiennent le _Traité_ et le _Cours d'Économie

politique_ de J.-B. Say, et la _Richesse des Nations_ d'Adam Smith. Dans

le courant de l'année 1843, paraîtront successivement: Turgot (1 vol.),

_les Physiocrates_, Quesnay, Mercier de la Rivière, Dupont de Nemours (1

vol.); Malthus (1 vol.); Ricardo (1 vol.). Le texte de chaque ouvrage,

revu et corrigé avec le plus grand soin, est accompagné de notes

explicatives et historiques, de commentaires et notices biographiques,

par M. M. Blanqui, Eugène Daire, Hippolyte Dussard, Rossi et Horace Say.

_Les Économistes financiers du dix-huitième siècle_ formeront le premier

volume de la collection des principaux économistes. A ces divers

penseurs, que, un seul excepté, la France a vus naître, appartient, en

elle, la gloire d'avoir marché les premiers à la conquête des vérités

économiques. Avec eux finit l'ère de l'empirisme ou de la routine, et

commence celle du raisonnement en ce qui touche les intérêts matériels

de la société. Ils sont les véritables précurseurs de l'école

physiocratique dont Quesnay fut le chef, et de l'école industrielle qui

eut Adam Smith pour fondateur. Bien qu'ils soient désignés par le titre

d'_Economistes financiers_, il ne faut pas induire de cette dénomination

qu'ils n'ont accordé leur attention qu'à l'impôt. Loin de la, presque

toutes les questions qu'agitent encore de nos jours la presse et la

tribune des Chambres législatives, ont été soulevées et débattues ans

les écrits de Vauban, de Boisguilbert et de leurs successeurs immédiats.

En résumé, ce furent ces _ancêtres de ta science_, qu'on nous permette

cette expression, qui détermineront le grand mouvement économique auquel

la France doit sa prospérité actuelle.

_Colonisation de l'Algérie_; par ENFANTIN.--Paris, 1843. _Bertrand._ 1

vol in-8 de 542 pages, avec une carte. 7 fr. 50 c.

Le nouvel ouvrage de M. Enfantin se divise en cinq parties, une

introduction et une conclusion séparées par trois livres.

L'INTRODUCTION a pour titre: _Des colonisations en général._ M. Enfantin

definit d'abord ce qu'il entend par le mot colonisation. Dans son

opinion, «c'est le transport d'une population civile considérable, d'une

population agricole, commerçante et industrielle, formant familles,

villages et villes, et des arts et des sciences qu'une semblable

population apporte ou attire nécessairement. Mais ce mot comprend aussi

l'organisation par la France, c'est-à-dire par le gouvernement et

l'administration, par des Français, de la population indigène, dans les

villes et dans les campagnes.» Cette définition donnée, M Enfantin

examine plusieurs systèmes coloniaux différents, selon les époques et

selon le degré de civilisation des peuples colonisateurs; il se demande

ensuite ce que peut et ce que doit être une colonisation faite par la

France en Algérie, au dix-neuvième siècle. Selon lui, notre politique

n'est plus absolue, elle transige et concilie, elle veut associer; par

conséquent deux problèmes à résoudre: 1º modifier progressivement les

institutions, les moeurs, les habitudes des indigènes; 2º modifier aussi

celles des Européens colons, de manière à faire vivre les uns et les

autres en société, sur un même sol et sous un même gouvernement. Les

institutions coloniales données par la France à l'Algérie doivent faire

tendre les deux populations (indigène et européenne) vers un ut commun,

sous le triple rapport administratif, judiciaire et religieux.

--application de ce principe à la _constitution de la propriété_ dans

l'Algérie française, telle est la base de l'ouvrage de M. Enfantin.

Ainsi, M. Enfantin aborde la question générale de la _colonisation_ de

l'Algérie par son côté le plus apparent, le plus _matériel_, qui lui

permet cependant, sinon d'embrasser, au moins de toucher presque toutes

les parties de ce grand ensemble.

Le LIVRE Ier, intitulé: _Constitution de la propriété_, se divise en

trois chapitres. M. Enfantin recherche d'abord quel était, en 1830,

l'état de la propriété en Algérie, et quel est actuellement l'état de la

propriété en France; puis il compare ces deux manières de concevoir la

propriété, et il se demande ce qu'elle doit être pour l'Algérie

française.

Dans le LIVRE II _(colonisation européenne)_, M. Enfantin établit,

d'après des considérations historiques, géographiques et politiques, les

lieux qui sont propres à la colonisation civile ou à la colonisation

militaire, et l'ordre selon lequel ces deux espèces de colonisation

doivent être commencées et progressivement développées; il traite

ensuite du personnel et du matériel des colonies civiles et des colonies

militaires.

Le LIVRE III _colonisation indigène_ est consacré aux mêmes questions

qui font l'objet du livre deuxième, seulement ces questions se

rattachent à la population indigène.

La CONCLUSION renferme l'examen spécial d'une question naturellement

touchée et soulevée dans toutes les autres parties, celle du

_gouvernement_ de l'Algérie. M Enfantin indique ses rapports avec le

gouvernement central, la nature et les limites de ses attributions, et

sa hiérarchie supérieure, politique, militaire et administrative,

relativement aux colonies européennes et aux tribus indigènes; enfin, il

expose l'organisation spéciale des villes d'Algérie, de leur population

indigène et européenne, dans le but de compléter ce qui, dans le cours de

l'ouvrage, a été plus particulièrement présenté comme relatif aux tribus

indigènes et aux colonies agricoles, civiles ou militaires, fondées par

la France.

Quoi que soit le sort réservé dans l'avenir aux projets de K. Enfantin,

nous devons, dès aujourd'hui, nous empresser de reconnaître que la

_Colonisation de l'Algérie_ est un de ces ouvrages utiles, pleins de

faits et d'idées, qui honorent leur auteur, et qui se recommandent

d'eux-mêmes à l'attention de tous les hommes.

_Histoire des Invasions des Sarrasins en Italie, du septième au onzième

siècle_; par César FAMIN. Tome 1er. in-8 de 27 feuilles 1/4.--Paris,

1843. _Didot_. 6 fr.

Cet ouvrage fut commencé en 1833, à Palerme et à Naples, où son auteur

fit un séjour de huit années. Des circonstances extraordinaires avaient

empêché M. César Famin de le continuer et de l'achever. Enfin il a pu

reprendre ses travaux, si longtemps interrompus, et il vient de publier

un premier volume.

_L'Histoire des Invasions des Sarrasins en Italie_ se divisera en trois

parties: dans la première, M. César Famin tracera l'histoire des

différentes incursions faites par les Arabes d'Asie et d'Afrique, tant

sur le continent, de l'Italie que sur les îles qui en dépendent, depuis

l'année 632 jusqu'à l'année 1242. Cette première partie doit indiquer

les dates précises des épisodes les plus importants, appeler sur la

scène les principaux acteurs de ce grand drame, et relever, en passant,

les erreurs plus ou moins graves dans lesquelles sont tombés la plupart

des auteurs arabes ou occidentaux dont les écrits se rattachent au même

sujet. La seconde partie sera consacrée à l'examen de la condition

religieuse des Italiens pendant la domination des Arabes, du droit civil

et criminel des Arabes, du mode d'administration, des impôts, de la

division territoriale, du sort des esclaves, du partage du butin, de la

valeur et de l'espèce des monnaies. Enfin, dans la troisième partie,

l'auteur recherchera les traces de l'influence des Arabes sur l'Italie

et sur ses habitants.

Le tome 1er, qui vient d'être publié, contient sept chapitres de la

première partie intitulée _Histoire_.--Le chapitre premier a pour titre:

_Esquisse sommaire de l'histoire des Arabes et de celle des Italiens au

moment où commencèrent les invasions._--Les six chapitres suivants

embrassent la période de temps qui s'étend depuis les premières courses

des Sarrasins, en 632, jusqu'à la mort du pape Jean VIII, en 885.

_De l'Idiotie chez les Enfants,_ et des autres particularités

d'intelligence ou de caractère qui nécessitent pour eux une instruction

et une éducation spéciales; de leur responsabilité morale; par FÉLIX

VOISIN, médecin en chef de l'hospice des aliénés de Bicêtre. Une

brochure in-8 de 124 pages.

--Paris, 1843. _Baillière_.

Le Conseil général des hospices vient de prendre en considération

particulière la seule et dernière classe des aliénés, qui, jusqu'à ce

jour, était restée en quelque sorte dans l'oubli, celle des _enfants

idiots_; il a pensé qu'il y avait des distinctions à faire et à établir

entre les individus compris sous cette fatale dénomination, et qu'il

était possible d'en appeler quelques-uns à une partie de l'existence

intellectuelle et morale propre à l'humanité; en conséquence, il a voulu

que les idiots qui peuvent présenter quelque prise à l'action des

modificateurs externes, reçussent les bienfaits d'une instruction et

d'une éducation spéciales, et il a nommé tout récemment, à Bicêtre, un

instituteur qui, sous la direction et la surveillance des médecins en

chef de l'hospice, pût exclusivement se consacrer à ces fonctions

honorables.

M. Félix Voisin, qui, depuis treize ans, s'occupe de cette grave

question avec un zèle digne des plus grands éloges, s'est empressé de

réunir tous les matériaux scientifiques qu'il possède sur la matière, et

d'exposer le plan qu'il a suivi et qu'il se propose de suivre encore

dans l'intérêt des enfants idiots. En publiant ces documents, «il

espère, dit-il, pouvoir démontrer que les médecins de l'époque actuelle

ne sont point restés sans action devant les enfants qui, d'une manière

ou d'une autre, sortent de la ligne ordinaire, et qui, par cela même,

tant pour eux que pour la société, ont, en général, besoin,--selon les

expressions de Montaigne,--d'être ployés et appliqués au niveau de la

générale et grande maîtresse, la nature universelle. Dans cette oeuvre

de science et de philanthropie, les médecins ne se sont laissé devancer

par personne; ils ont les premiers fait connaître ce que c'est que

l'idiotie, et expose les principes et indique les méthodes propres à

modifier la constitution instinctive intellectuelle, morale et

perceptive des enfants qui ont le malheur d'en être atteints.»

La brochure de M. Félix Voisin contient, entre autres documents curieux,

un mémoire sur l'idiotie, donné à l'Académie royale de Médecine, le 24

janvier 1843, et une analyse psychologique de l'entendement humain chez

les idiots.»

_Rapport annuel sur les Progrès de la Chimie_, présente le 31 mars 1842,

à l'Académie royale des Sciences de Stockholm; par J. BERZÉLIUS,

secrétaire perpétuel. Traduit du suédois par PH. PLANTAMOUR (3e année).

1 vol. in-8 de 336 pages.

--Paris, 1843. _Fortin, Masson et comp._ 5 fr.

Il suffit d'annoncer la publication d'un pareil ouvrage pour appeler sur

lui l'attention publique. Son titre indique son but et son utilité; le

nom de l'auteur est une garantie de son importance et de sa valeur M.

Berzélius a divisé son rapport en quatre grandes parties: chimie

inorganique, chimie minera logique, chimie organique et chimie animale.

Il passe successivement en revue, dans la première partie, les

phénomènes physico-chimiques en général, les métalloïdes et leurs

combinaisons binaires, les métaux, les sels, les analyses chimiques et

les appareils;--dans la seconde, la loi de symétrie des cristaux, les

minéraux nouveaux, les minéraux connus non oxydés, les minéraux oxydés,

les minéraux d'origine organique; la troisième partie comprend les

acides organiques, les bases végétales, les matières indifférentes, les

huiles grasses, les huiles essentielles, les résines, les matières

colorantes, les matières cristallisées propres à certains végétaux, les

matières végétales non cristallisées, les produits de la fermentation

alcoolique, la fermentation acide, les produits de la putréfaction et

les produits de la distillation sèche, etc., etc.;--enfin, la

quatrième partie est consacrée à l'examen de tous les phénomènes de la

chimie animale, qui ont fourni quelques observations curieuses durant le

cours de l'année 1842.

_Un autre Monde_, Transformations, visions, incarnations, excursions,

locomotions, explorations, pérégrinations, stations, folâtreries,

cosmogonies, rêveries, lubies, fantasmagories, apothéoses, zoomorphoses,

lilliomorphoses, métamorphoses, métempsycoses et autres choses; par

GRANDVILLE.--Paris, 1843. _Fournier_, libraire-éditeur. 1 vol. petit

in-4, paraissant en 56 livraisons d'une feuille, comprenant du texte et

4 ou 5 gravures et un grand sujet tiré à part et colorié. Prix de la

livraison: 50 c. (8 ont paru.)

Le titre et les nombreux sous-titres de cet ouvrage indiquent d'avance

au lecteur, ou plutôt au spectateur, qu'il va voir des choses étranges

et surnaturelles. _Un autre Monde_, ce n'est pas le monde que nous

habitons, ce n'est pas non plus l'autre monde, celui que nous devons,

selon certaines religions, habiter après notre mort, c'est un monde tout

autre, dont nul être vivant n'avait pu jusqu'à ce jour soupçonner

l'existence. Grandville l'avait enfanté, il y a longtemps déjà, dans les

profondeurs mystérieuses de son imagination; et il commence, depuis

quelques mois seulement, à nous initier peu à peu aux secrets de cette

création nouvelle. Nous n'en connaissons encore,--il est vrai,--qu'une

très-faible partie; mais notre curiosité est vivement excitée; les

révélations déjà faites par le poète-dessinateur sont tellement

bizarres, que nous attendons avec une impatience enfantine celles qui

doivent suivre bientôt. Grandville est, sans contredit, le dessinateur

le plus extraordinaire et le plus original de _notre Monde_. Ce qu'il

avait fait pour les animaux, il essaie de le faire pour les objets

inanimés, pour les végétaux; il leur donne une figure humaine. Jetez les

yeux sur les premières livraisons de _L'autre Monde_, qu'y voyez-vous?

des machines à vapeur qui font de la musique, des maillots qui dansent,

des plantes qui se battent ou qui se réveillent au matin d'un beau jour.

Cette tentative sera-t-elle aussi heureuse que les précédentes? c'est ce

que nous apprendrons aux lecteurs du bulletin bibliographique de

_l'Illustration_, dès que les trente-six semaines, nécessaires au

créateur de _l'autre Monde_ pour achever son oeuvre, seront écoulées. En

intendant cette époque fatale, applaudissons aux efforts de Grandville,

soutenons son courage, et promettons-lui un succès complet.

_Fables_: par M. VIENNET, l'un des quarante de l'Académie

française.--Paris, 1843. 1 vol. in-18. 5 fr. 80 c.

M. Viennet a exercé un grand nombre de professions: d'abord il devait

être l'un des curés de Paris, la Révolution de 1789 le força de devenir

un artilleur de marine; sous la Restauration, il fut nomme député; la

Révolution de Juillet en a fait un pair de France et un académicien.

Mais, dans quelque position que le sort l'ait place, M. Viennet n'a

jamais cessé d'être ce qu'on appelle vulgairement un homme de lettres,

car il est né, comme il l'avoue lui-même, «avec un prodigieux amour pour

la gloire sans alliage du lucre.» Son ambition était attachée à une idée

fixe. Il ne tenait nullement à être un César ou un Richelieu; si Dieu le

lui eût proposé, il ne répond pas qu'il l'eût accepté: c'est à la gloire

des poètes qu'il visait. Une statue de Corneille, de Molière, de

Voltaire, le tenait un extase. Il lui importait fort peu que l'histoire

parlât de lui à la postérité, c'était lui qui voulait parler par ses

ouvrages aux générations futures. L'idée de voir ses livres entre les

mains d'un homme qui devait naître dans trois ou quatre siècles, le

faisaient bondir de joie comme un enfant.

Entraîné par cette passion fatale, M. Viennet s'est rendu coupable de

bien des péchés littéraires; il a fait des comédies, des tragédies, des

poèmes, des épîtres, des dialogues, des épigrammes, des histoires, des

opéras-comiques, etc.; aussi passa-t-il tour à tour--pour nous servir de

ses propres expressions,--du Capitole à la roche Tarpeienne, du Panthéon

aux Gémonies. Aujourd'hui il publie un recueil de fables, et les rieurs

se rangent de son côté. Oubliant qu'il s'est un peu moqué d'_Arbogaste_

et de certaines épîtres, le public lit avec un véritable plaisir ces

charmants apologues satiriques, qu'un homme qui naîtra dans trois ou

quatre siècles tiendra peut-être encore un jour entre ses mains. Que M.

Viennet soit donc heureux, si l'histoire ne parle pas de lui à la

postérité, il doit espérer de parler au moins par ses fables aux

générations futures.

_Oberon_, poème héroïque; par C.-M. WIELAND; traduction entièrement

nouvelle, par AUGUSTE JULLIEN, précédée d'une notice et suivie de

notes.--Paris, 1843. 1 vol. in-18. _Paul Masgana_. 3 fr. 50 c.

«Aussi longtemps que la poésie sera de la poésie, l'or de l'or, le

cristal du cristal, on aimera, on admirera _Oberon_ comme un

chef-d'oeuvre de l'art.» Que pourrions-nous ajouter à cet éloge de

Goethe?

Tous les matériaux qui ont servi à Wieland pour la composition de son

poème, et surtout pour la fable proprement dite, sont tirés en grande

partie d'ouvrages connus. C'est la réunion de ces éléments divers qui

constitue l'originalité réelle du poème Dans le fait, _Oberon_ comprend

trois actions principales: l'entreprise tentée par Huon sur l'ordre de

l'empereur; l'histoire de ses amours avec Itezia, et la réconciliation

d'Oberon et de Titania. Mais ces trois actions, ou plutôt ces trois

fables se rattachent si intimement au noeud véritable du récit,

qu'aucune ne peut, sans le concours des autres, ni se développer, ni se

dénouer avec succès. Tout s'enchaîne avec un art admirable. «Mouvements

dramatiques, tableaux variés, exploits héroïques, magiques,

incantations, se trouvent unis, a dit un critique, par une dépendance

mutuelle si bien établie, que l'absence d'un seul des événements ou de

l'un des personnages détruirait l'harmonie de l'ensemble.»

Ce _chef-d'oeuvre de l'art_, depuis son apparition en 1780, a trouvé

plus d'un interprète; mais ses traducteurs français ne se contentaient

pas de faire de grossiers contre-sens, de mutiler des strophes, de

sacrifier des images charmantes, ils avaient supprimé un chaut tout

entier. M. Auguste Jullien a corrigé les fautes et a réparé les

injustices de ses prédécesseurs. La traduction qu'il vient de publier

est aussi fidèle et aussi complète qu'elle est élégante. En la lisant,

on peut jusqu'à un certain point se consoler de ne pas savoir

l'allemand.

_Séances et travaux de l'Académie des Sciences morales et politiques_.

Compte-rendu par M. M. CH. VERGÉ et LOISEAU, sous la direction de M.

MIGNET, secrétaire perpétuel de l'Académie. Douze cahiers de 4 ou 5

feuilles par mois, formant chaque année 2 forts vol. in-8 avec une table

générale des matières.--Paris, au bureau du _Moniteur universel_. 20 fr.

par an.

Réunir dans une collection accessible à tous, les Mémoires et

communications soit des membres de l'Académie, soit des savants

étrangers admis à l'honneur de lui soumettre les résultats de leurs

recherches; tel est le but que s'est propose le Compte-rendu de

l'Académie des Sciences morales et politiques.

Cette publication, organisée sur des bases analogues à celles du

Compte-rendu périodique de l'Académie des Sciences, paraît sous les

auspices de l'Académie elle-même, et sous la direction de son secrétaire

perpétuel. Les encouragements que l'Administration lui a accordés dès

son début, et l'accueil favorable qu'elle a reçu du public, attestent

assez son importance et son utilité.

Elle se compose de deux parties distinctes: 1º d'un Bulletin mensuel qui

résume sommairement, dans un ordre chronologique, les actes officiels et

les décisions de l'Académie; 2º des Lectures, communications et travaux

académiques, qui sont reproduits ou dans leur texte primitif et sans

aucune modification, ou par extraits et sous forme d'analyse toujours

très-développée, suivant la nature des divers documents soumis à

l'Académie.

Le Compte-rendu, publié par M. Charles Vergé et Loiseau, paraît depuis

un an.--Deux volumes sont en vente au prix d'abonnement.

Modes.

[Illustration: COSTUMES D'HOMMES PAR HEMANN.]

L'Illustration, No. 0006, 8 Avril 1843 · 第 14 / 16 题