Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
Nº 6. Vol. 1.--SAMEDI 8 AVRIL 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
SOMMAIRE. Ce qu'annonçait la Comète.--La machine à vapeur aérienne.
Description. _Trois Gravures_.--Courrier de Paris. Théâtre-Italien;
Procès d'un Dauphin; le Burgrave; Phèdre et la Pologne; une aménité; un
jeune homme à marier; la loge du cintre; la victime de l'amitié.--Les
Frontières du Maine. _Carte_.--Tribunaux. La Police correctionnelle; les
circonstances atténuantes. _Escalier de la Police
correctionnelle_.--Poètes Italien» contemporains. Louis Carrer
_Portrait_.--Beaux-Arts. Salon. _Tableau de Giraud; Marine d'Isabey;
Statue de Desboeufs; les Condottieri de Baron._--La Vengeance des
Trépassés. Nouvelle, par F. G., 2e partie, _Une Gravure._--Nouvelles
inventions. Le procédé Rouillet. _Une Gravure_.--Industrie. Le sucre de
canne et le sucre de betterave.--Théâtres. _Georges et Thérèse;
Mademoiselle Déjazet; les Marocains; l'Escamoteur Philippe; le Paradis
des Funambules._--Bulletin bibliographique.--Annonces,--Observations
météorologique.--Modes. _Cinq Gravures_.--Rébus.
Ce qu'annonçait la Comète.
Que nous criait en parcourant notre ciel cette messagère
échevelée?--Nous vous le demandions il y a huit jours: nous vous le
demandons encore. Nos lecteurs y ont-ils pensé?
Nous n'ignorons pas que M. Arago vient de réfuter savamment l'opinion
partout populaire qui attache depuis si longtemps à l'apparition de ces
astres une influence mystérieuse sur les destinées terrestres, et nous
admirons beaucoup les _Pensées sur la Comète_, où l'illustre Bayle
soutint, en 1682, avec tant d'adresse et de dialectique, la même thèse,
à savoir que cette espèce de phénomène ne saurait avoir aucune
influence, ni morale ni physique, sur notre globe. Mais sceptiques et
savants démocrates auront beau dire, le peuple s'obstinera longtemps
encore dans son erreur. Et il faut convenir qu'il y avait bien quelque
grandeur et quelque piété dans cette naïve croyance, que le ciel, tout
en racontant à la terre la gloire de Dieu, lui parle aussi, de loin en
loin, de l'avenir qui l'attend elle-même et des grands événements
qu'elle doit craindre ou espérer.
Mais assurément si les astres daignent parler de notre race, ce n'est
sans doute qu'à de rares intervalles, et à certains moments solennels et
décisifs de son histoire. Qui oserait aujourd'hui affirmer, comme on le
pensait au Moyen-Age, qu'ils s'occupent jamais de chacun de nous en
particulier, si ce n'est peut-être, dans son grenier, quelque pauvre
astrologue fourvoyé au milieu de notre siècle incrédule? car il y a
encore des astrologues comme il y a des alchimistes. «L'astrologie, dit
Bailly, est la maladie l'a plus longue qui ait affligé la raison
humaine; on lui connaît une durée de cinquante siècles.» Bailly veut
dire qu'elle est aussi vieille que le genre humain; mais alors maladie
est-il bien le mot propre?
[Illustration: (Machine à vapeur aérienne de M. Henson.--Voyez
l'explication des renvois sous la deuxième figure.)]
[Illustration: A. Châssis ou ailes--BB. Poteaux d'où partent des chaînes
de fer qui soutiennent les divers parties du châssis--C. Pièce
longitudinale qui forme la limite extérieure de l'espace réservé pour
les roues à vannes.--DD. Les roues à vannes mues par la machine à
vapeur.--EE-.. La queue tournant à F sur une charnière.--G. Le char
contenant la machine à vapeur, la cargaison et les passagers.--II. Le
gouvernail.--(voir la description, p. 85.)]
Au siècle dernier, oui, au dix-huitième siècle, on croyait encore çà et
là; à Paris, en dépit de Bayle et de Voltaire, que l'apparition des
comètes présageait de grands malheurs publics. Un grand seigneur, tout
fier d'avoir par sa naissance une étoile à lui seul, disait alors à un
roturier qui se moquait de ses terreurs puériles: «Vous en parlez bien à
votre aise, vous autres que cela ne regarde jamais.»
[Illustration: (Machine aérienne à vapeur de M. Henson.--Port de
Douvres.)]
Eh bien! aujourd'hui, Monseigneur, la chose nous regarde autant que
vous. Mais n'est-il pas fâcheux pour nous que depuis 89 nous ayons perdu
cette superbe croyance, juste au moment d'en recueillir les bénéfices?
Frères, est-ce que par hasard nous nous serions aperçus tout bas, en
nous comptant et en comptant les étoiles, qu'il n'y en a pas au
firmament une pour chacun de nous?
C'est donc des nations ou du sort général du monde que s'occupent
apparemment les comètes. Serait-ce de l'Allemagne que celle-ci nous
aurait parlé, et de la discussion qui vient de s'élever entre la Prusse
et la Russie? Peut-être; mais, en tout cas, ce fait nous semble notable.
Pourquoi? le voici.
Quatre villes soi-disant libres, trente-sept princes, dont deux
seulement, les rois de Bavière et de Danemark, possèdent des États de
quelque importance, et au-dessus de cette féodalité deux puissances qui
s'en disputent la direction, la Prusse et l'Autriche, voilà comment le
congrès de Vienne a laissé l'Allemagne. Or; dernièrement le cabinet de
Berlin a écrit à celui de Saint-Pétersbourg, pour l'inviter à faire
participer tous les États de l'Union de douanes aux facilités
commerciales concédées dernièrement à la Prusse. Cette demande n'est
rien, ou peu de chose, mais elle soulève par la forme une grave question
de souveraineté. Le roi de Prusse a-t-il le droit de négocier, de
stipuler, en un mot de faire acte de souveraineté, au nom du
_Zollverein?_ Le cabinet russe s'est prononcé énergiquement pour la
négative. La confédération germanique n'a pas à ses yeux le caractère
d'un corps politique un; c'est une réunion intime d'États, mais qui ne
saurait agir en dehors comme un seul et même État. La Russie suit
directement en tout ceci, et en divisant l'Allemagne, l'intérêt évident
de son ambition. Ce n'est pas l'indépendance et la souveraineté légitime
des petits princes allemands qu'elle vient défendre; c'est bien moins
encore l'intérêt de l'Autriche qu'elle soutient; car l'Autriche, appelée
par le Danube à jouer un rôle en Orient, doit inspirer à la Russie plus
d'ombrage encore que la Prusse, quelque entreprenante et habile que soit
cette dernière puissance. Que ce fait ne passe: donc point inaperçu de
notre pays. Si la France a dans l'Europe sub-occidentale des intérêts
parfaitement distincts de ceux de l'Allemagne, elle a aussi avec elle,
dans le Nord, un grand intérêt commun. N'est-il pas pour nous
aujourd'hui plus à désirer qu'à craindre, que l'Allemagne constitue
librement sa nationalité par une combinaison plus large et plus simple?
car, après tout, l'Allemagne a des instincts généreux, et une fois en
possession de sa vie propre, il lui serait impossible de ne pas réagir
contre le despotisme russe, et de ne pas concourir, par exemple, au
soulagement, sinon à la délivrance de la Pologne.
Mais il sourirait à notre amour-propre que le grand événement annoncé
intéressât plus directement encore notre pays. Et pourquoi ne serait-ce
point, par exemple, la résurrection de nos colonies, dont, au souvenir
de tant de malheurs anciens et sous l'impression de deux grands
désastres récents, on est de toutes parts porté à déplorer l'entière
destruction?
Sans nous dissimuler que la prudence semblerait nous commander en ce
moment de nous fortifier en Europe, et de concentrer notre marine dans
la Méditerranée, nous devons signaler à l'attention publique quelques
efforts tentés en ce moment à Paris pour régénérer nos colonies.
On a eu raison de le dire: le jour où les progrès de la civilisation
européenne eurent fait proscrire la traite des noirs, l'ancien monde
colonial fut brisé. Qu'on ne l'oublie pas: si nous avons eu des colonies
riches et puissantes, c'est que le gouvernement de Louis XIV avait
accordé une prime par tête d'esclave noir importé dans nos îles, et nous
sommes depuis 89 en présence d'une émancipation universelle, admirable
sans doute, et sainte, mais dont le mode pratique et les conditions sont
extrêmement difficiles à régler. «Périssent les colonies plutôt qu'un
principe!» s'écriait le jeune Barnave à la tribune révolutionnaire. A la
bonne heure, mais si on pouvait sauver à la fois et le principe et ce
qui reste de nos colonies?
Parmi les divers projets mis en avant pour atteindre ce grand but, le
plus original et le plus complet a été produit par un économiste, M.
Lechevalier. Agissant d'abord par voie d'exemple et d'essai sur la
Guyane, ce hardi publiciste a proposé la fondation d'une grande
compagnie qui, faisant l'acquisition de toutes les propriétés, hommes et
choses, serait chargée d'amener, par des transitions habilement ménagées
et réglées d'avance, l'émancipation des esclaves, et exploiterait sur
une grande échelle toutes les ressources de ces riches contrées. La
commission coloniale, présidée par M. le duc de Broglie, consultée sur
ce projet, a été d'avis «que le département de la Marine ferait une
chose utile et d'intérêt public en encourageant ces dispositions, et en
se prêtant au concours demandé pour l'exploration de la colonie.» Une
commission spéciale formée pour discuter la colonisation de la Guyane,
sous la présidence de M. le comte de Tascher, pair de France, a adressé
à l'unanimité à M. le président du conseil un rapport favorable au
projet, et d'où il résulte qu'il y a lieu d'espérer en l'avenir de la
Guyane; que la proposition de M. Lechevalier présente des avantages et
des garanties, et qu'en conséquence, M. le ministre de la marine peut
comprendre dans sa demande de crédits supplémentaires une somme de
500,000 fr., dont moitié pour fonds d'études et voyages d'explorations,
l'autre moitié demeurant en réserve pour subvenir ultérieurement, s'il y
a lieu, aux dépenses nécessaires pour parvenir à la formation d'une
grande compagnie d'exploitation. Les Chambres seront sans doute
prochainement appelées à délibérer sur ce projet; mais, dès aujourd'hui,
le plan dont il est question ayant pour but d'arriver à l'émancipation
des esclaves, en diminuant les sacrifices du Trésor et en les faisant
tourner à l'avantage de la culture coloniale et à l'intérêt de la
mère-patrie, mérite d'être étudié sérieusement.
Mais non; si les astres parlent, ce n'est sans doute qu'entre eux, et
une comète qui se respecte ne doit élever la voix que pour être entendue
de toute la terre et lui annoncer un de ces grands événements qui en
renouvellent entièrement la face. A lire les journaux anglais, on
croirait volontiers, depuis quelques jours, que le grand événement
prédit au monde, c'est la découverte de cette voiture aérienne à vapeur
dont nous donnons aujourd'hui la description. A entendre les voix
triomphantes qui nous arrivent de l'autre côté de la Manche,
l'Angleterre, si riche sur terre et si formidable sur mer, vient de
conquérir à son activité et à son commerce un nouvel élément, l'air, et
elle menace déjà de lancer sur nos têtes d'inévitables flottes.
L'imagination s'étonne sans doute et s'effraie de l'aspect brusque et
nouveau qu'une seule invention de ce genre donnerait au monde, soit en
paix soit en guerre. Conçoit-on après cela une discussion sérieuse sur
la loi des douanes? Pour maintenir quelque chose qui y ressemblât,
croit-on qu'il suffirait d'établir contre les contrebandiers aéronautes,
sur la frontière des divers États, des croisières volantes de douaniers,
comme on a établi au loin, contre les pirates ou les négriers, des
croisières maritimes? Et les fortifications de Paris, à quoi
serviraient-elles? Certes, si des armées volantes pouvaient ainsi venir
demain planer sur nos places-fortes, nos ingénieurs n'auraient plus
seulement à les entourer d'une ceinture de fossés et de remparts, mais
encore à les couvrir supérieurement comme d'un bouclier et à construire
par-dessus les maisons quelque immense _tortue_.
Mais sans entrer dans le monde chimérique des hypothèses, les réalités
contemporaines n'offrent-elles pas de toutes parts à la pensée
philosophique, qui s'interroge sur l'avenir, un champ sans limites? Du
sud au septentrion, et d'occident en orient, le monde ancien et le monde
nouveau tressaillent à la fois comme sous un souffle mystérieux.--Sans
parler de la jeune Amérique et de son prodigieux développement, l'ancien
continent tout entier semble à la veille de se transfigurer.--Ce n'est
pas pour rien que la France a mis le pied sur la terre d'Afrique, si
voisine de nous, si longtemps étrangère et ennemie, encore inconnue, et
dont le passé presque nul et l'histoire encore vide semblent tant
demander à l'avenir. Et cependant là-bas, au fond et au centre de la
vieille Asie, le céleste empire de la Chine, si fier, si jaloux, et
depuis tant de siècles, de sa civilisation à huis clos, s'épouvante de
voir ses fleuves lui apporter une civilisation nouvelle, et déjà se
lézarder de toutes parts et créneler sa muraille. Cet empire étrange, ce
monde peuplé de 500,000,000 d'habitants, jusqu'ici muets pour notre
monde, que va-t-il devenir au contact longtemps redouté de l'Europe?
Va-t-il changer et renaître? Va-t-il mourir? Et l'Angleterre est-elle
seule destinée à en faire l'autopsie? Nous en reparlerons.
DESCRIPTION DE LA MACHINE A VAPEUR AÉRIENNE
DE M. HENSON.
Construire une machine à vapeur qui puisse se mouvoir dans l'air au gré
de son conducteur, et transporter avec elle à plusieurs centaines de
mètres au-dessus du sol des dépêches, des marchandises et des passagers,
tel est le problème mécanique que M. Henson s'est proposé de
résoudre.--Réussira-t-il? On l'ignore encore, mais les moyens qu'il
emploie pour atteindre ce but sont entièrement différents de ceux dont
on a essayé de faire usage jusqu'à ce jour, et il est permis d'espérer
que quelque succès viendra tôt ou tard récompenser ses efforts.
Que le lecteur se représente un vaste châssis en bois de 50 mètres de
longueur et de 10 mètres de largeur, solide quoique léger, recouvert de
soie ou de drap, remplissant l'office d'ailes, bien qu'il n'ait ni
jointures ni mouvement, et s'avançant dans l'atmosphère, un de ses côtés
plus élevé que l'autre. Au milieu du côté inférieur s'attache une queue
de 15 à 16 mètres de longueur, construite comme ce châssis; au-dessous
de cette queue est un gouvernail.
Enfin, au-dessous du châssis se trouvent suspendues la voiture destinée
au transport des marchandises et des voyageurs, et une machine à vapeur
aussi puissante qu'elle est petite et légère, qui met en mouvement deux
espèces de roues à vannes, semblables à des ailes de moulin à vent, de 7
mètres environ de diamètre et situées sous le châssis.
Une semblable machine, avec son charbon, son eau, sa cargaison et ses
passagers, ne pèsera pas plus de 1.500 kilogrammes; or, comme sa
superficie est d'environ 1.500 mètres carrés, elle occupe 52 centimètres
carrés pour 170 grammes de poids; elle est par conséquent plus légère
que beaucoup d'oiseaux.
Cependant, malgré sa légèreté, elle ne pourrait pas se soutenir
longtemps sur l'air, elle descendrait peu à peu jusqu'à terre; mais on
remarquera, d'une part, qu'elle s'avance au milieu de l'atmosphère, sa
partie antérieure! légèrement élevée. Dans cette position, elle présente
sa surface inférieure aux couches d'air qu'elle traverse; la résistance
que ces couches lui opposent l'empêche de tomber. D'autre part, elle est
également soutenue par la rapidité de sa marche.
Mais, dira-t-on, qu'arriverait-il si la vitesse diminuait, et comment
obtenir une vitesse suffisante? Toutes les tentatives faites jusqu'à ce
jour ont échoué, parce qu'il n'existait aucune machine à la fois assez
légère et assez, puissante pour élever son propre poids dans l'air avec
la vitesse nécessaire. Cette double difficulté, M. Henson prétend
l'avoir vaincue: 1º par l'invention d'une nouvelle machine à vapeur
aussi puissante que légère, et 2º par un procédé très-singulier qui
demande une explication particulière.
Les divers inventeurs de machines aériennes ont cru jusqu'à ce jour que
leur machine devait avoir en elle-même la force nécessaire pour se
mettre en mouvement, s'élever et se soutenir dans l'air. M. Henson croit
que cette erreur a empêché leurs entreprises de réussir; l'ait seul
étant impuissant, il a recours à la nature: sa machine, prête à partir,
est lancée dans l'air de l'extrémité supérieure d'un plan incliné. A
mesure qu'elle descend, elle acquiert la vitesse qui lui est nécessaire
pour qu'elle puisse se soutenir sur l'atmosphère durant le reste de son
voyage. La résistance que l'air lui oppose ralentirait peu à peu sa
vitesse; la machine à vapeur n'a d'autre but que de réparer constamment
cette perte de vitesse. Un oiseau prend-il son vol du haut d'un arbre ou
d'un rocher, d'abord il plonge dans l'air pour acquérir une certaine
vitesse. Une fois ce mouvement imprimé, il a peu d'efforts à faire pour
monter plus haut et augmenter la rapidité de sa course. Avec quelle
peine, au contraire, le même oiseau ne s'élève-t-il pas de terre au
sommet d'un arbre ou d'un rocher! Ce fait est une conséquence nécessaire
d'un axiome mécanique bien connu: une fois en mouvement, un corps
continue à se mouvoir, si sa force égale celle des obstacles qu'il
rencontre. M. Henson ayant lancé sa machine, lui donne, à l'aide de sa
machine à vapeur, une force égale à celle des obstacles qu'elle doit
surmonter.
On demandera encore, nous le savons, si la machine à vapeur de M. Henson
est suffisante pour obtenir ce résultat.
Cette question en soulève deux autres, à savoir: quelle est la puissance
de cette machine, et quels obstacles aura-t-elle à surmonter? Il est
plus facile de répondre à la première de ces deux questions qu'à la
seconde. La puissance d'une machine à vapeur dépend principalement de la
quantité de vapeur que produit le générateur; or, d'après les
expériences faites, la machine de M. Henson représentera une force de 20
chevaux. Le générateur et le condensateur sont aussi nouveaux
qu'ingénieux: le premier se compose d'une cinquantaine de cônes de
cuivre tronqués et renversés, disposés au-dessus et à l'entour de la
fournaise; le condensateur est formé d'un certain nombre de petits
tuyaux exposés au courant d'air produit par la course de la machine.
Enfin le poids total de la machine, avec l'eau nécessaire pour
l'entretenir, ne dépasse pas 600 livres.
Quelle résistance cette machine rencontrera-t-elle? Sera-t-elle assez
forte pour en triompher? L'expérience qui sera faite prochainement
permettra seule de répondre à cette dernière question.
Courrier de Paris.
THÉÂTRE-ITALIEN.--PROCÈS D'UN DAUPHIN.--LE BURGRAVE. PHÈDRE ET LA
POLOGNE.--UNE AMÉNITÉ.--UN JEUNE HOMME A MARIER.--LA LOGE DU CINTRE.--LA
VICTIME DE L'AMITIÉ.
Les rossignols sont envolés, comme dit le feuilleton dilettante dans son
jour de deuil; le Théâtre-Italien vient de clore ses portes, et la
cavatine va prendre le paquebot de Boulogne ou de Calais. Ninetta,
Otello, Don Pasquale jetteront, en passant, quelques notes aux alcyons.
D'ordinaire, on se quittait avec larmes; c'était, des deux parts, un
assaut d'émotion flagrante et d'attentions délicates; le parterre et les
loges s'abîmaient en bravos, se ruinaient en bouquets monstres. L'autre
jour, à la clôture, tout s'est passé froidement; sans doute on y a mis
des procédés: le camélia, la violette, le laurier ont cherché à fleurir
et à échauffer la séparation; mais, vous savez, quand deux amis sont à
la veille d'une rupture, ils ont beau s'efforcer de sourire comme par le
passé, et de se serrer tendrement la main, il y a, dans leurs
démonstrations caressantes, un ne sait quoi de contraint et de glacé
qui les dénonce. Comment? qu'est-ce à dire? le public et le
Théâtre-Italien auraient-ils assez l'un de l'autre? Après dix ans d'une
union intime, d'une passion qui s'est emportée jusqu'à l'aveuglement et
à la fureur, tout serait-il fini? Faudrait-il mettre cet amour
transalpin sur le grand bûcher où ce capricieux Paris brûle, pèle mêle,
tous ses caprices, toutes ses fantaisies, toutes ses admirations d'une
année, d'un mois, d'une semaine, d'un jour, pour semer ensuite leurs
cendres au vent? Je ne dis pas cela, comme dit Alceste; mais, enfin, il
y a dans l'air quelque chose d'inquiétant. Le vent qui souffle sur le
Théâtre-Italien n'a plus la douceur de cette bise amoureuse où fauvettes
et rossignols ont chanté si longtemps.
Il s'est passé un fait qui atteste la réalité de cet attiédissement.
Lablache a déclaré publiquement, à la face du parterre, qu'il chantait à
Paris pour la dernière fois. Dieu! si une parelle nouvelle était
inopinément tombée sur le public de l'année dernière, quel bruit! quelle
désolation! il se serait dressé sur ses banquettes, il aurait bondi dans
toutes ses loges, et, s'emparant de Don Géronimo de vive force, il
l'aurait porté dix fois autour de la salle, en palanquin ou sur ses
épaules, criant à tue-tête: _Lablache for ever!_ Hier il ne s'est guère
plus ému que si Morelli eût annoncé qu'il allait cultiver ses
tulipes.--Ainsi Lablache nous quitte, et nous quitte sans rémission.
Pourquoi s'en va-t-il? c'est là le mystère. Le Théâtre-Italien est en ce
moment plein de logogriphes et d'énigmes de la même espèce; les
meilleurs y montrent les dents, les plus unis s'y querellent.
Une histoire non moins grave et non moins intéressante, c'est le procès
du Dauphin. «Quoi! le Dauphin devant un tribunal?--Oui, le Dauphin, un
vrai fils de roi.--En police correctionnelle... ou en cour
d'assises?--Non pas, mais au tribunal de commerce.--Où en est la
royauté, hélas!»--Le conflit était sérieux: il s'agissait du Dauphin,
fils de _Charles VI_, opéra en cinq actes d: M. Casimir Delavigne,
musique de M. Fromental Halévy. Le Dauphin ne voulait plus l'être, sous
prétexte que ce rôle de Dauphin était peu digne d'un _ut_ de poitrine de
sa qualité... M. Léon Pillet déclarait que l'_ut_ de poitrine et le
Dauphin étaient parfaitement au diapason l'un de l'autre. Les
Xaintrailles et les Lahire du tribunal de commerce, donnant gain de
cause à M. Léon Pillet ont forcé, comme la chose leur était arrivé
autrefois, le Dauphin de rester et d'être le Dauphin; ainsi finit la
bataille. Le tribunal a jugé sagement qu'un Dauphin qui palpe 100.000 fr.
par an ne peut joindre à cet agrément incontestable, l'autre agrément
d'envoyer promener son directeur, tandis que tant d'honnêtes Dauphins
chanteraient pour beaucoup moins, du tout leur coeur, et même
déchanteraient.
On siffle toujours, et l'on distribue quelques coups de poings çà et
là, aux représentants de la trilogie de M. Victor Hugo; il ne faut pas
perdre les bonnes habitudes. Mercredi, deux adversaires étaient aux
prises, l'un hugolâtre et l'autre hugophobe; ils échangeaient, depuis
un quart d'heure, des regards flamboyants, et se lançaient de vives
apostrophes. L'hugophobe avait le dessus, et pressait vivement
l'hugolâtre, qui se défendait par toute l'artillerie en usage dans son
armée: nain, rococo, racinien, mirmidon, perruque! Tout à coup, à bout
de munitions et se levant sur ses ergots: «Enfin, monsieur, cria-t-il à
son antagoniste; enfin.... vous êtes... vous êtes un... vous êtes un
Burgrave! L'hugolâtre, dans sa colère, avait oublié son tôle.
Phèdre ne se livre pas, elle, aux boxeurs du parterre. Drapée dans son
harmonieuse tunique, elle a quitté Trëzence, l'autre jour, pour venir
dans les salons d'Érard réciter sa passion et ses beaux vers, au
bénéfice des jeunes élèves de: l'_École polonaise_, enfants de la
proscription, Phèdre est arrivée sur son char; ses nobles coursiers n
étaient nullement affligés; ils n'avaient point l'oeil morne, ni la tête
baissée; comme Phèdre avait évité le chemin de Mycène, en passant par
la rue Croix-des-Petits-Champs, nul monstre sauvage ne s'est roulé sous
le pied de ses chevaux, en replis tortueux. Avec Phèdre, Camille et
Bérénice sont aussi venues, apportant dans cette bonne action, l'une son
iambe implacable, l'autre sa plaintive élégie; et si quelqu'un,
tristement et diversement ému de cette passion fatale, de ce pudique
amour, de ce désespoir furieux, avait demandé: Qui est Phèdre? qui est
Bérénice? qui est Camille? C'est mademoiselle Rachel, aurait-on
répondu. Remords cuisants, chastes soupirs, terrible malédiction, elle a
pris tous les tons poétiques, elle a eu toutes les voix harmonieuses,
elle a prodigué les luttes les plus opposées de l'âme et du coeur, pour
ces pauvret jeunes exilés de la Pologne. Voilà qui est bien; que le
talent et la poésie appellent la richesse et le loisir à l'aide du
malheur et de l'exil! Camille aura pu y trouver quelque soulagement à la
perte de son cher Curiace, Phèdre en faire la déclaration sans remords à
Hyppolyte, et Bérénice dira comme Titus: «Je n'ai pas perdu ma journée.»
Vendredi il y avait grand concert chez madame L. C. G..., une des
aimables et jolies comtesses du faubourg Saint-Germain. Thalherg s'y
faisait entendre, et Duprez et Artôt; on applaudissait. Les petites
mains délicates et parfumées n'étaient pas les moins ardentes à battre
motivées d'enthousiasme et de ravissement. Le gracieux sourire et
l'hospitalité charmante de la comtesse, châtelaine de l'endroit,
assaisonnaient agréablement l'archet d'Artôt, le gosier de Duprez et le
piano de Thalherg. Tout à coup entre; M. de Cham... d'un air tout
effaré. M. de Cham... est un de ces hommes qui ressemblent à une
sinistre nouvelle; dès que vous le voyez, vous ne savez point, à la mine
ahurie qu'il vous apporte, s'il ne vient pas vous annoncer que votre
maison brûle, que votre banquier a fait banqueroute, ou que votre
meilleur ami vous a enlevé votre maîtresse. A cette profession
d'enseigne de mauvais augure, M. de Cham... joint l'avantage de ne
pouvoir hasarder un geste sans faire une maladresse, ni prononcer un mot
sans dire une bêtise. Le plaisant, c'est que notre homme a la persuasion
la plus cordiale de sa dextérité et de sa finesse. Tous ses saluts
aboutissent à renverser un fauteuil, à écraser un pied ou à briser une
porcelaine: toutes ses galanteries se travestissent en un mauvais
compliment. Après tout, il est si naïf et se mire si ingénument dans sa
balourdise, il est si bon homme, d'ailleurs, qu'on lui pardonne, et même
on l'aime mieux comme cela.--Il entre donc de l'air que je vous ai dit.
Artôt exécutait la prière de _Moïse_. Mon de Cham... ouvre les oreilles
(et, Dieu merci! il a de quoi), allonge le cou et écoute en regardant de
temps en temps ses voisins d'un oeil désespéré. Le solo fini, il se
glisse à la rencontre de la comtesse, qui traversait la foule en
aspirant un magnifique bouquet de violettes, de roses blanches et de
myosotis: «Ah! M. de Cham.... vous voilà, lui dit-elle de son plus fin
sourire.--Oui, madame, et très-heureux de vous voir. Je sors du concert
de M. Guizot, et vraiment c'était bien plus ennuyeux qu'ici.» Il dit, et
regagnant sa place, l'ingénieux de Cham... laboura cruellement du coude
le nez d'une douairière tendrement absorbée dans la contemplation de la
barbe fantastique d'Artôt.
Dans la même soirée, j'ai entendu le dialogue suivant:--«Eh bien, ma
chère, mariez-vous votre jeune cousine Anna?--Mais, oui, ma chère, si
nous lui trouvons quelque chose qui nous aille.--Et, tenez, j'ai votre
affaire: un jeune homme!--Vous le nommez?--Ah! je ne sais pas son nom;
mars il vous convient à ravir.--Sa fortune?--On ne m'en a rien dit: mais,
certainement, il fera le bonheur d'Anna.--Son esprit, son coeur, sa
position dans le monde?--Oh! vous ne sauriez mieux faire!--Qui est-ce
donc, enfin»--Vous savez, ma chère, vous savez bien... c'est ce jeune
homme que... ce jeune homme qui valse à deux temps.»
Vous savez, ou plutôt vous ne savez peut-être pas ce qu'on appelle une
loge du cintre: la loge du cintre est une de ces cages étroites,
imperceptibles et malsaines qu'on peut apercevoir à l'aide d'un
excellent télescope, perchées au sommet d'un théâtre comme un nid
d'hirondelle sur un haut peuplier. La loge du cintre est le champ
d'asile des mamans de ces demoiselles des portières de ces
messieurs... Un comparse du Théâtre-Français, un de ces braves Romains de
la tragédie classique, aborda dernièrement, chapeau bas et avec toute
l'humilité d'un soldat d'Auguste et de Néron, l'auteur des _Burgraves_.
en méditation dans la coulisse: «Monsieur, pourriez-vous me faire
l'honneur d'une loge du cintre pour mon épouse?--Quoi! une loge du
cintre! Mais, mon ami, savez-vous ce que vous demandez? Cela n'est pas
possible. J'y ai des princes!»
Le vicomte de S... est un de ces éternels Adonis qui croient à leur
éternelle fraîcheur et à leur jeunesse éternelle; c'est un étourdi en
cheveux gris, un adolescent de cinquante ans; il y a bien trente ans
qu'il est intimement lié avec madame de Val..., liaison tout amicale,
toute d'estime, car de S... a d'excellentes qualités; elles ressortent
d'autant plus qu'il a de nombreux ridicules. Il est honnête, sincère,
dévoué; il donnerait sa fortune pour ses amis, j'entends pour ses vrais
amis, et peut-être sa vie; mais pour tout au monde, il ne leur
accorderait pas qu'il n'est plus à la fleur de l'âge. Vous lui
demanderiez à emprunter six mois de sa prétendue jeunesse pour vous
sauver d'un péril, ou pour vous tirer vivant d'une fondrière ou d'un
puits artésien, qu'il vous les refuserait. Un jour--il y a quelques
semaines de cela--madame de Val... avait réuni une société nombreuse
dans son joli appartement de la rue Bergère; la conversation était
animée; le vicomte y semait l'esprit de toutes mains: il en a plein ses
poches. Une opinion lui échappa, je ne sais plus sur quel point de
politique, de morale ou de littérature, que madame de Val... crut devoir
contredire avec cette finesse d'aperçu et ce bon goût qui donnent tant
de charme à ses moindres paroles. «Eh! quoi, vous pensez cela?--Eh! oui,
vraiment, madame.--Vraiment, mon vieil ami?» A ces mots, de S... pâlit,
ses lèvres se contractèrent et il se laissa aller sur le dos de son
fauteuil. On crut qu'il se trouvait mal. «Non, ce n'est rien,» dit-il;
et se levant tout à coup, il prit son chapeau, salua brusquement et
sortit. «De S..., qu'avez-vous donc?» s'écria madame de Val...; mais il
était déjà loin.
Le lendemain, madame de Val... reçut le billet suivant, sous enveloppe
parfumée, et pour cachet une colombe tenant dans son bec une rose
enlacée d'une branche de myrte. La lettre était ainsi conçue: «Madame,
hier, vous m'avez appelé votre vieil ami; je ne devais pas attendre cela
de vous, après trente ans d'affection.»
Nous l'avons en contant, madame, échappé belle.
La comète a failli caresser de l'extrémité de sa queue la face de notre
globe sublunaire. Vous devinez ce que doivent procurer d'agrément les
caresses d'une comète. Ajoutez à sa queue quelques aunes de plus, et
cette queue nous faisait la nôtre; l'Académie des Sciences l'atteste. Je
vous le demande, où seraient maintenant Lablache, le Dauphin, les
_Burgraves,_ Phèdre, la Pologne, M. de Cham..., madame L. C. G., la loge
du cintre, M. le vicomte de S..., madame de Val..., _l'Illustration_
et moi-même, qui viens de vous conter tranquillement tous mes petits
contes? Mais, grâces au ciel (c'est bien le cas de le dire), la comète,
de mauvaise humeur sans doute d'avoir compromis inutilement sa queue
dans cette affaire, vient de se replonger, bien loin de nous, dans les
immenses profondeurs de l'infini. Qu'elle y reste! Nous ne lui enverrons
pas M. de Sercy en ambassade pour la prier de revenir.