LE PROGRÈS INCLUS DANS LE COUP D'ÉTAT

I

Parmi nous, démocrates, l'événement du 2 décembre a frappé de stupeur

beaucoup d'esprits sincères. Il a déconcerté ceux-ci, découragé ceux-là,

consterné plusieurs. J'en ai vu qui s'écriaient: _Finis Poloniæ!_ Quant

à moi, puisque à de certains moments il faut dire _Je_, et parler devant

l'histoire comme un témoin, je le proclame, j'ai vu cet événement sans

trouble. Je dis plus, il y a des moments où, en présence du

Deux-Décembre, je me déclare satisfait:

Quand je parviens à m'abstraire du présent, quand il m'arrive de pouvoir

détourner mes yeux un instant de tous ces crimes, de tout ce sang versé,

de toutes ces victimes, de tous ces proscrits, de ces pontons où l'on

râle, de ces affreux bagnes de Lambessa et de Cayenne où l'on meurt

vite, de cet exil où l'on meurt lentement, de ce vote, de ce serment, de

cette immense tache de honte faite à la France et qui va s'élargissant

tous les jours; quand, oubliant pour quelques minutes ces douloureuses

pensées, obsession habituelle de mon esprit, je parviens à me renfermer

dans la froideur sévère de l'homme politique, et à ne plus considérer le

fait, mais les conséquences du fait; alors, parmi beaucoup de résultats

désastreux sans doute, des progrès réels, considérables, énormes,

m'apparaissent, et dans ce moment-là, si je suis toujours de ceux que le

Deux-Décembre indigne, je ne suis plus de ceux qu'il afflige.

L'oeil fixé sur de certains côtés de l'avenir, j'en viens à me dire:

L'acte est infâme, mais le fait est bon.

On a essayé d'expliquer l'inexplicable victoire du coup d'état de cent

façons:--l'équilibre s'est fait entre les diverses résistances possibles

et elles se sont neutralisées les unes par les autres;--le peuple a eu

peur de la bourgeoisie; la bourgeoisie a eu peur du peuple;--les

faubourgs ont hésité devant la restauration de la majorité, craignant, à

tort du reste, que leur victoire, ne ramenât au pouvoir cette droite si

profondément impopulaire; les boutiquiers ont reculé devant la

république rouge;--le peuple n'a pas compris; les classes moyennes ont

tergiversé;--les uns ont dit: qui allons-nous faire entrer dans le

palais législatif? les autres ont dit: qui allons-nous voir à l'hôtel de

ville?--enfin la rude répression de juin 1848, l'insurrection écrasée à

coups de canon, les carrières, les casemates, les transportations,

souvenir vivant et terrible;--et puis:--Si l'on avait pu battre le

rappel!--Si une seule légion était sortie!--Si M. Sibour avait été M.

Affre et s'était jeté au-devant des balles des prétoriens!--Si la haute

cour ne s'était pas laissé chasser par un caporal!--Si les juges avaient

fait comme les représentants, et si l'on avait vu les robes rouges dans

les barricades comme on y a vu les écharpes!--Si une seule arrestation

avait manqué!--Si un régiment avait hésité!--Si le massacre du boulevard

n'avait pas eu lieu ou avait mal tourné pour Louis Bonaparte! etc.,

etc.--Tout cela est vrai, et pourtant c'est ce qui a été qui devait

être. Redisons-le, sous cette victoire monstrueuse et à son ombre, un

immense et définitif progrès s'accomplit. Le 2 décembre a réussi, parce

qu'à plus d'un point de vue, je le répète, il était bon, peut-être,

qu'il réussît. Toutes les explications sont justes, et toutes les

explications sont vaines. La main invisible est mêlée à tout cela. Louis

Bonaparte a commis le crime; la providence a fait l'événement.

Il était nécessaire en effet que l'_ordre_ arrivât au bout de sa

logique. Il était nécessaire qu'on sût bien, et qu'on sût à jamais, que,

dans la bouche des hommes du passé, ce mot, ordre, signifie, faux

serment, parjure, pillage des deniers publics, guerre civile, conseils

de guerre, confiscation, séquestration, déportation, transportation,

proscription, fusillades, police, censure, déshonneur de l'armée,

négation du peuple, abaissement de la France, sénat muet, tribune à

terre, presse supprimée, guillotine politique, égorgement de la liberté,

étranglement du droit, viol des lois, souveraineté du sabre, massacre,

trahison, guet-apens. Le spectacle qu'on a sous les yeux est un

spectacle utile. Ce qu'on voit en France depuis le 2 décembre, c'est

l'orgie de l'ordre.

Oui, la providence est dans cet événement. Songez encore à ceci: depuis

cinquante ans la république et l'empire emplissaient les imaginations,

l'une de son reflet de terreur, l'autre de son reflet de gloire. De la

république on ne voyait que 1793, c'est-à-dire les formidables

nécessités révolutionnaires, la fournaise; de l'empire on ne voyait

qu'Austerlitz. De là un préjugé contre la république et un prestige pour

l'empire. Or, quel est l'avenir de la France? est-ce l'empire? Non,

c'est la république.

Il fallait renverser cette situation, supprimer le prestige pour ce qui

ne peut revivre et supprimer le préjugé contre ce qui doit être; la

providence l'a fait. Elle a détruit ces deux mirages. Février est venu

et a ôté à la république la terreur; Louis Bonaparte est venu et a ôté à

l'empire le prestige. Désormais 1848, la fraternité, se superpose à

1793, la terreur; Napoléon le Petit se superpose à Napoléon le Grand.

Les deux grandes choses, dont l'une effrayait et dont l'autre

éblouissait, reculent d'un plan. On n'aperçoit plus 93 qu'à travers sa

justification, et Napoléon qu'à travers sa caricature; la folle peur de

guillotine se dissipe, la vaine popularité impériale s'évanouit. Grâce à

1848, la république n'épouvante plus; grâce à Louis Bonaparte, l'empire

ne fascine plus. L'avenir est devenu possible. Ce sont là les secrets de

Dieu.

Et puis, le mot république ne suffit pas; c'est la chose république

qu'il faut. Eh bien! nous aurons la chose avec le mot. Développons ceci.

Napoléon Le Petit · 第 109 / 123 题