Telles sont les choses qui ont été vues en France à l'occasion du
serment à M. Bonaparte. On a juré ici, là, partout; à Paris, en
province, au levant, au couchant, au septentrion, au midi. Ç'a été en
France, pendant tout un grand mois un tableau de bras tendus et de mains
levées; choeur final: Jurons, etc. Les ministres ont juré entre les mains
du président; les préfets entre les mains du ministre; la cohue entre
les mains des préfets. Qu'est-ce que M. Bonaparte fait de tous ces
serments-là? en fait-il la collection? où les met-il? On a remarqué que
le serment n'a guère été refusé que par des fonctionnaires non
rétribués, les conseillers généraux, par exemple. En réalité, c'est au
budget qu'on a prêté serment. On a entendu le 29 mars tel sénateur
réclamer à haute voix contre l'oubli de son nom qui était en quelque
sorte une pudeur du hasard. M. Sibour[43], archevêque de Paris, a juré;
M. Franck-Carré[44], procureur général près la cour des pairs dans
l'affaire de Boulogne, a juré; M. Dupin[45], président de l'assemblée
nationale le 2 décembre, a juré...--Ô mon Dieu! c'est à se tordre les
mains de honte! C'est pourtant une chose sainte, le serment!
L'homme qui fait un serment n'est plus un homme, c'est un autel; Dieu y
descend. L'homme, cette infirmité, cette ombre, cet atome, ce grain de
sable, cette goutte d'eau, cette larme tombée des yeux du destin;
l'homme si petit, si débile, si incertain, si ignorant, si inquiet;
l'homme qui va dans le trouble et dans le doute, sachant d'hier peu de
chose et de demain rien, voyant sa route juste assez pour poser le pied
devant lui, le reste ténèbres; tremblant s'il regarde en avant, triste
s'il regarde en arrière; l'homme enveloppé dans ces immensités et dans
ces obscurités, le temps, l'espace, l'être, et perdu en elles; ayant un
gouffre en lui, son âme, et un gouffre hors de lui, le ciel; l'homme qui
à de certaines heures se courbe avec une sorte d'horreur sacrée sous
toutes les forces de la nature, sous le bruit de la mer, sous le
frémissement des arbres, sous l'ombre des montagnes, sous le rayonnement
des étoiles; l'homme qui ne peut lever la tête le jour sans être aveuglé
par la clarté, la nuit sans être écrasé par l'infini; l'homme qui ne
connaît rien, qui ne voit rien, qui n'entend rien; qui peut être emporté
demain, aujourd'hui, tout de suite, par le flot qui passe, par le vent
qui souffle, par le caillou qui tombe, par l'heure qui sonne; l'homme, à
un jour donné, cet être frissonnant, chancelant, misérable, hochet du
hasard, jouet de la minute qui s'écoule, se redresse tout à coup devant
l'énigme qu'on nomme vie humaine, sent qu'il y a en lui quelque chose de
plus grand que l'abîme, l'honneur; de plus fort que la fatalité, la
vertu; de plus profond que l'inconnu, la foi; et, seul, faible et nu, il
dit à tout ce formidable mystère qui le tient et qui l'enveloppe: fais
de moi ce que tu voudras, mais moi je ferai ceci et je ne ferai pas
cela; et fier, serein, tranquille, créant avec un mot un point fixe dans
cette sombre instabilité qui emplit l'horizon, comme le matelot jette
une ancre dans l'océan, il jette dans l'avenir son serment.
Ô serment! confiance admirable du juste en lui-même! Sublime permission
d'affirmer donnée par Dieu à l'homme! C'est fini. Il n'y en a plus.
Encore une splendeur de l'âme qui s'évanouit!