Toute morale est niée par un tel serment, toute honte bue, toute pudeur
affrontée. Aucune raison pour qu'on ne voie pas des choses inouïes, on
les voit. Dans telle ville, à Évreux[42], par exemple, les juges qui ont
prêté le serment jugent les juges qui l'ont refusé; l'ignominie assise
sur le tribunal fait asseoir l'honneur sur la sellette; la conscience
vendue «blâme» la conscience honnête; la fille publique fouette la
vierge.
Avec ce serment-là on marche de surprise en surprise. Nicolet n'est
qu'un maroufle près de M. Bonaparte. Quand M. Bonaparte a eu fait le
tour de ses valets, de ses complices et de ses victimes, et empoché le
serment de chacun, il s'est tourné avec bonhomie vers les vaillants
chefs de l'armée d'Afrique et leur a «tenu à peu près ce langage»:--À
propos, vous savez, je vous ai fait arrêter la nuit dans vos lits par
mes gens; mes mouchards sont entrés chez vous l'épée haute; je les ai
même décorés depuis pour ce fait d'armes; je vous ai fait menacer du
bâillon, si vous jetiez un cri; je vous ai fait prendre au collet par
mes argousins; je vous ai fait mettre à Mazas dans la cellule des
voleurs et à Ham dans ma cellule à moi; vous avez encore aux poignets
les marques de la corde dont je vous ai liés; bonjour, messieurs, Dieu
vous ait en sa sainte garde, jurez-moi fidélité.--Changarnier l'a
regardé fixement et lui a répondu: Non, traître! Bedeau lui a répondu:
Non, faussaire! Lamoricière lui a répondu: Non, parjure! Leflo lui a
répondu: Non, bandit! Charras lui a donné un soufflet.
À l'heure qu'il est, la face de M. Bonaparte est rouge, non de la honte,
mais du soufflet.
Autre variété du serment. Dans les casemates, dans les bastilles, dans
les pontons, dans les présides d'Afrique, il y a des prisonniers par
milliers. Qui sont ces prisonniers? Nous l'avons dit, des républicains,
des patriotes, des soldats de la loi, des innocents, des martyrs. Ce
qu'ils souffrent, des voix généreuses l'ont déjà dénoncé, on
l'entrevoit; nous-même, dans le livre spécial sur le 2 décembre, nous
achèverons de déchirer ce voile. Eh bien, veut-on savoir ce qui
arrive?--Quelquefois, à bout de souffrances, épuisés de forces, ployant
sous tant de misères, sans chaussures, sans pain, sans vêtements, sans
chemise, brûlés de fièvre, rongés de vermine, pauvres ouvriers arrachés
à leurs ateliers, pauvres paysans arrachés à leur charrue, pleurant une
femme, une mère, des enfants, une famille veuve ou orpheline sans pain
de son côté et peut-être sans asile, accablés, malades, mourants,
désespérés, quelques-uns de ces malheureux faiblissent et consentent à
«demander grâce». Alors on leur apporte à signer une lettre toute faite
et adressée à «monseigneur le prince-président». Cette lettre, nous la
publions telle que le sieur Quentin-Bauchart l'avoue:
«Je, soussigné, déclare sur l'honneur accepter _avec reconnaissance_ la
grâce qui: m'est faite par le prince Louis-Napoléon, et m'engage à ne
plus faire partie des sociétés secrètes, à respecter les lois, et à être
_fidèle_ au gouvernement que le pays s'est donné parle vote des 20 et 21
décembre 1851.»
Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de ce fait grave. Ceci n'est pas de
la clémence octroyée, c'est de la clémence implorée. Cette formule:
demandez-nous votre grâce, signifie: accordez-nous notre grâce.
L'assassin, penché sur l'assassiné et le couteau levé, lui crie: Je t'ai
arrêté, saisi, terrassé, dépouillé, volé, percé de coups, te voilà sous
mes pieds; ton sang coule par vingt plaies; dis-moi que tu TE REPENS, et
je n'achèverai pas de te tuer.--Ce _repentir_ des innocents, exigé par
le criminel, n'est autre chose que la forme que prend au dehors son
remords intérieur. Il s'imagine être de cette façon rassuré contre son
propre crime. À quelques expédients qu'il ait recours pour s'étourdir,
quoiqu'il fasse sonner perpétuellement à ses oreilles les sept millions
cinq cent mille grelots de son «plébiscite», l'homme du coup d'état
songe par instants; il entrevoit vaguement un lendemain et se débat
contre l'avenir inévitable. Il lui faut purge légale, décharge,
mainlevée, quittance. Il la demande aux vaincus et au besoin il les met
à la torture pour l'obtenir. Au fond de la conscience de chaque
prisonnier, de chaque déporté, de chaque proscrit, Louis Bonaparte sent
qu'il y a un tribunal et que ce tribunal instruit son procès; il
tremble, le bourreau a une secrète peur de la victime, et, sous figure
d'une grâce accordée par lui à cette victime, il fait signer par ce juge
son acquittement.
Il espère ainsi donner le change à la France qui, elle aussi, est une
conscience vivante et un tribunal attentif, et que, le jour de la
sentence venu, le voyant absous par ses victimes, elle lui fera grâce.
Il se trompe. Qu'il perce le mur d'un autre côté, ce n'est pas par là
qu'il échappera.
V