Qu'est-ce que c'est que Louis Bonaparte? c'est le parjure vivant, c'est
la restriction mentale incarnée, c'est la félonie en chair et en os,
c'est le faux serment coiffé d'un chapeau de général et se faisant
appeler monseigneur.
Eh bien! qu'est-ce qu'il demande à la France, cet homme guet-apens? Un
serment.
Un serment!
Certes, après la journée du 20 décembre 1848 et la journée du 2 décembre
1851, après les représentants inviolables arrêtés et traqués, après la
république confisquée, après le coup d'état, on devait s'attendre de la
part de ce malfaiteur à un éclat de rire cynique et honnête à l'endroit
du serment, et que ce Sbrigani dirait à la France: Tiens! c'est vrai!
j'avais donné ma parole d'honneur. C'est très drôle. Ne parlons plus de
ces bêtises-là.
Non pas, il veut un serment.
Ainsi, maires, gendarmes, juges, espions, préfets, généraux, sergents de
ville, gardes champêtres, commissaires de police, magistrats,
fonctionnaires, sénateurs, conseillers d'état, législateurs, commis,
troupeau, c'est dit, il le veut, cette idée lui a passé par la tête, il
l'entend ainsi, c'est son plaisir; venez, hâtez-vous, défilez, vous dans
un greffe, vous dans un prétoire, vous sous l'oeil de votre brigadier,
vous chez le ministre; vous, sénateurs, aux Tuileries, dans le salon des
maréchaux; vous, mouchards à la préfecture de police; vous, premiers
présidents et procureurs généraux, dans son antichambre; accourez en
carrosse, à pied, à cheval, en robe, en écharpe, en costume, en
uniforme, drapés, dorés, pailletés, brodés, emplumés, l'épée au côté, la
toque au front, le rabat au cou, la ceinture au ventre; arrivez, les uns
devant le buste de plâtre, les autres devant l'homme même; c'est bien,
vous voilà, vous y êtes tous, personne ne manque, regardez-le bien en
face, recueillez-vous, fouillez dans votre conscience, dans votre
loyauté, dans votre pudeur, dans votre religion; ôtez votre gant, levez
la main, et prêtez serment à son parjure, et jurez fidélité à sa
trahison.
Est-ce fait? Oui. Ah! quelle farce infâme! Donc Louis Bonaparte prend le
serment au sérieux. Vrai, il croit à ma parole, à la tienne, à la vôtre,
à la nôtre, à la leur; il croit à la parole de tout le monde, excepté à
la sienne. Il exige qu'autour de lui on jure et il ordonne qu'on soit
loyal. Il plaît à Messaline de s'entourer de pucelles. À merveille!
Il veut qu'on ait de l'honneur; vous l'aurez pour entendu, Saint-Arnaud,
et vous vous le tiendrez pour dit, Maupas.
Allons au fond des choses pourtant; il y a serment et serment. Le
serment que librement, solennellement, à la face de Dieu et des hommes,
après avoir reçu un mandat de confiance de six millions de citoyens, on
prête, en pleine assemblée nationale, à la constitution de son pays, à
la loi, au droit, à la nation, au peuple, à la France, ce n'est rien,
cela n'engage pas, on peut s'en jouer et en rire et le déchirer un beau
matin du talon de sa botte; mais le serment qu'on prête sous le canon,
sous le sabre, sous l'oeil de la police, pour garder l'emploi qui vous
fait vivre, pour conserver le grade qui est votre propriété, le serment
que pour sauver son pain et le pain de ses enfants on prête à un fourbe,
à un rebelle, au violateur des lois, au meurtrier de la république, à un
relaps de toutes les justices, à l'homme qui lui-même a brisé son
serment, oh! ce serment-là est sacré! ne plaisantons pas.
Le serment qu'on prête au deux décembre, neveu du dix-huit brumaire, est
sacro-saint!
Ce que j'en admire, c'est l'ineptie. Recevoir comme argent comptant et
espèces sonnantes tous ces _juro_ de la plèbe officielle; ne pas même
songer qu'on a défait tous les scrupules et qu'il ne saurait y avoir là
une seule parole de bon aloi! On est prince et on est traître. Donner
l'exemple au sommet de l'état et s'imaginer qu'il ne sera pas suivi!
Semer le plomb et se figurer qu'on récoltera de l'or! Ne pas même
s'apercevoir que toutes les consciences se modèlent en pareil cas sur la
conscience d'en haut, et que le faux serment du prince fait tous les
serments fausse monnaie!