Approfondissons un peu toutes ces nouveautés.
Apprenez donc encore ceci, monsieur Bonaparte: ce qui distingue l'homme
de la brute, c'est la notion du bien et du mal, de ce bien et de ce mal
dont je vous parlais tout à l'heure.
Là est l'abîme.
L'animal est un être complet. Ce qui fait la grandeur de l'homme, c'est
d'être incomplet; c'est de se sentir par une foule de points hors du
fini; c'est de percevoir quelque chose au delà de soi, quelque chose en
deçà. Ce quelque chose qui est au delà et en deçà de l'homme, c'est le
mystère; c'est,--pour employer ces faibles expressions humaines qui sont
toujours successives et qui n'expriment jamais qu'un côté des
choses,--le monde moral. Ce monde moral, l'homme y baigne autant, plus
encore que dans le monde matériel. Il vit dans ce qu'il sent plus que
dans ce qu'il voit. La création a beau l'obséder, le besoin a beau
l'assaillir, la jouissance a beau le tenter, la bête qui est en lui a
beau le tourmenter, une sorte d'aspiration perpétuelle à une région
autre le jette irrésistiblement hors de la création, hors du besoin,
hors de la jouissance, hors de la bête. Il entrevoit toujours, partout,
à chaque instant, à toute minute, le monde supérieur, et il remplit son
âme de cette vision, et il en règle ses actions. Il ne se sent pas
achevé dans cette vie d'en bas. Il porte en lui, pour ainsi dire, un
exemplaire mystérieux du monde antérieur et ultérieur, du monde parfait,
auquel il compare sans cesse et malgré lui le monde imparfait, et
lui-même, et ses infirmités, et ses appétits, et ses passions et ses
actions. Quand il reconnaît qu'il s'approche de ce modèle idéal, il est
joyeux; quand il reconnaît qu'il s'en éloigne, il est triste. Il
comprend profondément qu'il n'y a rien d'inutile et d'admissible dans ce
monde, rien qui ne vienne de quelque chose et qui ne conduise à quelque
chose. Le juste, l'injuste, le bien, le mal, les bonnes oeuvres, les
actions mauvaises tombent dans le gouffre, mais ne se perdent pas, s'en
vont dans l'infini à la charge ou au bénéfice de ceux qui les
accomplissent. Après la mort on les retrouve, et le total se fait. Se
perdre, s'évanouir, s'anéantir, cesser d'être, n'est pas plus possible
pour l'atome moral que pour l'atome matériel. De là, en l'homme, ce
grand et double sentiment de sa liberté et de sa responsabilité. Il lui
est donné d'être bon ou d'être méchant. Ce sera un compte à régler. Il
peut être coupable; et, chose frappante et sur laquelle j'insiste, c'est
là sa grandeur. Rien de pareil pour la brute. Pour elle, rien que
l'instinct, boire à la soif, manger à la faim, procréer à la saison,
dormir quand le soleil se couche, s'éveiller quand il se lève, faire le
contraire si c'est une bête de nuit. L'animal n'a qu'une espèce de moi
obscur que n'éclaire aucune lueur morale. Toute sa loi, je le répète,
c'est l'instinct. L'instinct, sorte de rail où la nature fatale entraîne
la brute. Pas de liberté, donc pas de responsabilité; pas d'autre vie
par conséquent. La brute ne fait ni bien ni mal; elle ignore. Le tigre
est innocent.
Si vous étiez par hasard innocent comme le tigre?
À de certains moments on est tenté de croire que, n'ayant pas plus
d'avertissement intérieur que lui, vous n'avez pas plus de
responsabilité.
Vraiment, il y a des heures où je vous plains. Qui sait? vous n'êtes
peut-être qu'une malheureuse force aveugle.
Monsieur Louis Bonaparte, la notion du bien et du mal, vous ne l'avez
pas. Vous êtes le seul homme peut-être dans l'humanité tout entière qui
n'ait pas cette notion. Cela vous donne barre sur le genre humain. Oui,
vous êtes redoutable. C'est là ce qui fait votre génie, dit-on; je
conviens que, dans tous les cas, c'est ce qui fait en ce moment votre
puissance.
Mais savez-vous ce qui sort de ce genre de puissance? le fait, oui; le
droit, non.
Le crime essaye de tromper l'histoire sur son vrai nom; il vient et dit:
je suis le succès.--Tu es le crime!
Vous êtes couronné et masqué. À bas le masque! À bas la couronne!
Ah! vous perdez votre peine, vous perdez vos appels au peuple, vos
plébiscites, vos scrutins, vos bulletins, vos additions, vos commissions
exécutives proclamant le total, vos banderoles rouges ou vertes avec ce
chiffre en papier doré: 7,500,000! Vous ne tirerez rien de cette mise en
scène. Il y a des choses sur lesquelles on ne donne pas le change au
sentiment universel. Le genre humain, pris en masse, est un honnête
homme.
Même autour de vous, on vous juge. Il n'est personne dans votre
domesticité, dans la galonnée comme dans la brodée, valet d'écurie ou
valet de sénat, qui ne dise tout bas ce que je dis tout haut. Ce que je
proclame, on le chuchote, voilà toute la différence. Vous êtes
omnipotent, on s'incline, rien de plus. On vous salue, la rougeur au
front.
On se sent vil, mais on vous sait infâme.
Tenez, puisque vous êtes en train de donner la chasse à ce que vous
appelez «les révoltés de décembre», puisque c'est là-dessus que vous
lâchez vos meutes, puisque vous avez institué un Maupas et créé un
ministère de la police spécialement pour cela, je vous dénonce cette
rebelle, cette réfractaire, cette insurgée, la conscience de chacun.
Vous donnez de l'argent, mais c'est la main qui le reçoit, ce n'est pas
la conscience. La conscience! pendant que vous y êtes, inscrivez-la sur
vos listes d'exil. C'est là une opposante obstinée, opiniâtre, tenace,
inflexible, et qui met le trouble partout. Chassez-moi cela de France.
Vous serez tranquille après.
Voulez-vous savoir comment elle vous traite, même chez vos amis?
Voulez-vous savoir en quels termes un honorable chevalier de Saint-Louis
de quatrevingts ans, grand adversaire «des démagogues» et votre
partisan, votait pour vous le 2 décembre?--«C'est un misérable,
disait-il, mais _un misérable nécessaire_.»
Non! il n'y a pas de misérables nécessaires! Non! le crime n'est jamais
utile! Non! le crime n'est jamais bon! La société sauvée par trahison!
blasphème! Il faut laisser dire ces choses-là aux archevêques. Rien de
bon n'a pour base le mal. Le Dieu juste n'impose pas à l'humanité la
nécessité des misérables. Il n'y a de nécessaire en ce monde que la
justice et la vérité. Si ce vieillard eût regardé moins la vie et plus
la tombe, il eût vu cela. Cette parole est surprenante de la part d'un
vieillard, car il y a une lumière de Dieu qui éclaire les âmes proches
du tombeau et qui leur montre le vrai.
Jamais le droit et le crime ne se rencontrent. Le jour où ils
s'accoupleraient, les mots de la langue humaine changeraient de sens,
toute certitude s'évanouirait, l'ombre sociale se ferait. Quand par
hasard--cela s'est vu parfois dans l'histoire,--il arrive que, pour un
moment, le crime a force de loi, quelque chose tremble dans les
fondements mêmes de l'humanité. _Jusque datum sceleri!_ s'écrie Lucain,
et ce vers traverse l'histoire comme un cri d'horreur.
Donc, et de l'aveu de vos votants, vous êtes un misérable. J'ôte
nécessaire. Prenez votre parti de cette situation.
Eh bien! soit, direz-vous. Mais c'est là le cas précisément; on se fait
«absoudre» par le suffrage universel.
Impossible,
Comment! impossible?
Oui, impossible. Je vais vous faire toucher du doigt la chose.