VII

Approfondissons un peu toutes ces nouveautés.

Apprenez donc encore ceci, monsieur Bonaparte: ce qui distingue l'homme

de la brute, c'est la notion du bien et du mal, de ce bien et de ce mal

dont je vous parlais tout à l'heure.

Là est l'abîme.

L'animal est un être complet. Ce qui fait la grandeur de l'homme, c'est

d'être incomplet; c'est de se sentir par une foule de points hors du

fini; c'est de percevoir quelque chose au delà de soi, quelque chose en

deçà. Ce quelque chose qui est au delà et en deçà de l'homme, c'est le

mystère; c'est,--pour employer ces faibles expressions humaines qui sont

toujours successives et qui n'expriment jamais qu'un côté des

choses,--le monde moral. Ce monde moral, l'homme y baigne autant, plus

encore que dans le monde matériel. Il vit dans ce qu'il sent plus que

dans ce qu'il voit. La création a beau l'obséder, le besoin a beau

l'assaillir, la jouissance a beau le tenter, la bête qui est en lui a

beau le tourmenter, une sorte d'aspiration perpétuelle à une région

autre le jette irrésistiblement hors de la création, hors du besoin,

hors de la jouissance, hors de la bête. Il entrevoit toujours, partout,

à chaque instant, à toute minute, le monde supérieur, et il remplit son

âme de cette vision, et il en règle ses actions. Il ne se sent pas

achevé dans cette vie d'en bas. Il porte en lui, pour ainsi dire, un

exemplaire mystérieux du monde antérieur et ultérieur, du monde parfait,

auquel il compare sans cesse et malgré lui le monde imparfait, et

lui-même, et ses infirmités, et ses appétits, et ses passions et ses

actions. Quand il reconnaît qu'il s'approche de ce modèle idéal, il est

joyeux; quand il reconnaît qu'il s'en éloigne, il est triste. Il

comprend profondément qu'il n'y a rien d'inutile et d'admissible dans ce

monde, rien qui ne vienne de quelque chose et qui ne conduise à quelque

chose. Le juste, l'injuste, le bien, le mal, les bonnes oeuvres, les

actions mauvaises tombent dans le gouffre, mais ne se perdent pas, s'en

vont dans l'infini à la charge ou au bénéfice de ceux qui les

accomplissent. Après la mort on les retrouve, et le total se fait. Se

perdre, s'évanouir, s'anéantir, cesser d'être, n'est pas plus possible

pour l'atome moral que pour l'atome matériel. De là, en l'homme, ce

grand et double sentiment de sa liberté et de sa responsabilité. Il lui

est donné d'être bon ou d'être méchant. Ce sera un compte à régler. Il

peut être coupable; et, chose frappante et sur laquelle j'insiste, c'est

là sa grandeur. Rien de pareil pour la brute. Pour elle, rien que

l'instinct, boire à la soif, manger à la faim, procréer à la saison,

dormir quand le soleil se couche, s'éveiller quand il se lève, faire le

contraire si c'est une bête de nuit. L'animal n'a qu'une espèce de moi

obscur que n'éclaire aucune lueur morale. Toute sa loi, je le répète,

c'est l'instinct. L'instinct, sorte de rail où la nature fatale entraîne

la brute. Pas de liberté, donc pas de responsabilité; pas d'autre vie

par conséquent. La brute ne fait ni bien ni mal; elle ignore. Le tigre

est innocent.

Si vous étiez par hasard innocent comme le tigre?

À de certains moments on est tenté de croire que, n'ayant pas plus

d'avertissement intérieur que lui, vous n'avez pas plus de

responsabilité.

Vraiment, il y a des heures où je vous plains. Qui sait? vous n'êtes

peut-être qu'une malheureuse force aveugle.

Monsieur Louis Bonaparte, la notion du bien et du mal, vous ne l'avez

pas. Vous êtes le seul homme peut-être dans l'humanité tout entière qui

n'ait pas cette notion. Cela vous donne barre sur le genre humain. Oui,

vous êtes redoutable. C'est là ce qui fait votre génie, dit-on; je

conviens que, dans tous les cas, c'est ce qui fait en ce moment votre

puissance.

Mais savez-vous ce qui sort de ce genre de puissance? le fait, oui; le

droit, non.

Le crime essaye de tromper l'histoire sur son vrai nom; il vient et dit:

je suis le succès.--Tu es le crime!

Vous êtes couronné et masqué. À bas le masque! À bas la couronne!

Ah! vous perdez votre peine, vous perdez vos appels au peuple, vos

plébiscites, vos scrutins, vos bulletins, vos additions, vos commissions

exécutives proclamant le total, vos banderoles rouges ou vertes avec ce

chiffre en papier doré: 7,500,000! Vous ne tirerez rien de cette mise en

scène. Il y a des choses sur lesquelles on ne donne pas le change au

sentiment universel. Le genre humain, pris en masse, est un honnête

homme.

Même autour de vous, on vous juge. Il n'est personne dans votre

domesticité, dans la galonnée comme dans la brodée, valet d'écurie ou

valet de sénat, qui ne dise tout bas ce que je dis tout haut. Ce que je

proclame, on le chuchote, voilà toute la différence. Vous êtes

omnipotent, on s'incline, rien de plus. On vous salue, la rougeur au

front.

On se sent vil, mais on vous sait infâme.

Tenez, puisque vous êtes en train de donner la chasse à ce que vous

appelez «les révoltés de décembre», puisque c'est là-dessus que vous

lâchez vos meutes, puisque vous avez institué un Maupas et créé un

ministère de la police spécialement pour cela, je vous dénonce cette

rebelle, cette réfractaire, cette insurgée, la conscience de chacun.

Vous donnez de l'argent, mais c'est la main qui le reçoit, ce n'est pas

la conscience. La conscience! pendant que vous y êtes, inscrivez-la sur

vos listes d'exil. C'est là une opposante obstinée, opiniâtre, tenace,

inflexible, et qui met le trouble partout. Chassez-moi cela de France.

Vous serez tranquille après.

Voulez-vous savoir comment elle vous traite, même chez vos amis?

Voulez-vous savoir en quels termes un honorable chevalier de Saint-Louis

de quatrevingts ans, grand adversaire «des démagogues» et votre

partisan, votait pour vous le 2 décembre?--«C'est un misérable,

disait-il, mais _un misérable nécessaire_.»

Non! il n'y a pas de misérables nécessaires! Non! le crime n'est jamais

utile! Non! le crime n'est jamais bon! La société sauvée par trahison!

blasphème! Il faut laisser dire ces choses-là aux archevêques. Rien de

bon n'a pour base le mal. Le Dieu juste n'impose pas à l'humanité la

nécessité des misérables. Il n'y a de nécessaire en ce monde que la

justice et la vérité. Si ce vieillard eût regardé moins la vie et plus

la tombe, il eût vu cela. Cette parole est surprenante de la part d'un

vieillard, car il y a une lumière de Dieu qui éclaire les âmes proches

du tombeau et qui leur montre le vrai.

Jamais le droit et le crime ne se rencontrent. Le jour où ils

s'accoupleraient, les mots de la langue humaine changeraient de sens,

toute certitude s'évanouirait, l'ombre sociale se ferait. Quand par

hasard--cela s'est vu parfois dans l'histoire,--il arrive que, pour un

moment, le crime a force de loi, quelque chose tremble dans les

fondements mêmes de l'humanité. _Jusque datum sceleri!_ s'écrie Lucain,

et ce vers traverse l'histoire comme un cri d'horreur.

Donc, et de l'aveu de vos votants, vous êtes un misérable. J'ôte

nécessaire. Prenez votre parti de cette situation.

Eh bien! soit, direz-vous. Mais c'est là le cas précisément; on se fait

«absoudre» par le suffrage universel.

Impossible,

Comment! impossible?

Oui, impossible. Je vais vous faire toucher du doigt la chose.

Napoléon Le Petit · 第 91 / 123 题