IV

Nous le déclarons donc, nous le déclarons purement et simplement, le 20

décembre 1851, dix-huit jours après le 2, M. Bonaparte a fourré la main

dans la conscience de chacun, et a volé à chacun son vote. D'autres font

le mouchoir, lui fait l'empire. Tous les jours, pour des espiègleries de

ce genre, un sergent de ville prend un homme au collet, et le mène au

poste.

Entendons-nous pourtant.

Est-ce à dire que nous prétendions que personne n'a réellement voté pour

M. Bonaparte? Que personne n'a volontairement dit oui? Que personne n'a

librement et sciemment accepté cet homme?

Loin de là.

M. Bonaparte a eu pour lui la tourbe des fonctionnaires, les douze cent

mille parasites du budget, et leurs tenants et aboutissants; les

corrompus, les compromis, les habiles; et à leur suite, les crétins,

masse notable.

Il a eu pour lui MM. les cardinaux, MM. les évêques, MM. les chanoines,

MM. les curés, MM. les vicaires, L'ABSOLUTION.--LES 7,500,000 VOIX.

MM. les archidiacres, diacres et sous-diacres, MM. les prébendiers, MM.

les marguilliers, MM. les sacristains, MM. les bedeaux, MM. les suisses

de paroisse, et les hommes «religieux», comme on dit. Oui, nous ne

faisons nulle difficulté d'en convenir, M. Bonaparte a eu pour lui tous

ces évêques qui se signent en Veuillot et en Montalembert, et tous ces

hommes religieux, race précieuse, ancienne, mais fort accrue et recrutée

depuis les terreurs propriétaires de 1848, lesquels prient en ces

termes: Ô mon Dieu! faites hausser les actions de Lyon! Doux seigneur

Jésus, faites-moi gagner vingt-cinq pour cent sur mon

Naples-certificats-Rothschild! Saints apôtres, vendez mes vins!

Bien-heureux martyrs, doublez mes loyers! Sainte Marie, mère de Dieu,

vierge immaculée, étoile de la mer, jardin fermé, _hortus conclusus_,

daignez jeter un oeil favorable sur mon petit commerce situé au coin de

la rue Tirechappe et de la rue Quincampoix! tour d'ivoire, faites que la

boutique d'en face aille mal!

Ont voté réellement et incontestablement pour M. Bonaparte: première

catégorie, le fonctionnaire; deuxième catégorie, le niais; troisième

catégorie, le voltairien-propriétaire-industriel religieux.

Disons-le, l'intelligence humaine, et l'intellect bourgeois en

particulier, ont de singulières énigmes. Nous le savons et nous n'avons

nul désir de le cacher; depuis le boutiquier jusqu'au banquier, depuis

le petit marchand jusqu'à l'agent de change, bon nombre d'hommes de

commerce et d'industrie en France, c'est-à-dire bon nombre de ces hommes

qui savent ce que c'est qu'une confiance bien placée, qu'un dépôt

fidèlement gardé, qu'une clef mise en mains sûres, ont voté, après le 2

décembre, pour M. Bonaparte. Le vote consommé, vous auriez accosté un de

ces hommes de négoce, le premier venu, au hasard, et voici le dialogue

que vous auriez pu échanger avec lui:

--Vous avez nommé Louis Bonaparte président de la république?

--Oui.

--Le prendriez-vous pour garçon de caisse?

--Non, certes!

V

Et c'est là le scrutin,--répétons-le, insistons-y, ne nous lassons pas;

_je crie cent fois les mêmes choses_, dit Isaïe, _pour qu'on les entende

une fois_;--c'est là le scrutin, c'est là le plébiscite, c'est là le

vote, c'est là le décret souverain du «suffrage universel», à l'ombre

duquel s'abritent, dont se font un titre d'autorité et un diplôme de

gouvernement ces hommes qui tiennent la France aujourd'hui, qui

commandent, qui dominent, qui administrent, qui jugent, qui règnent, les

mains dans l'or jusqu'aux coudes, les pieds dans le sang jusqu'aux

genoux!

Maintenant, et pour en finir, faisons une concession à M. Bonaparte.

Plus de chicanes. Son scrutin du 20 décembre a été libre, il a été

éclairé; tous les journaux ont imprimé ce qui leur a plu; qui a dit le

contraire? des calomniateurs; on a ouvert les réunions électorales, les

murs ont disparu sous les affiches, les passants de Paris ont balayé du

pied, sur les boulevards et dans les rues, une neige de bulletins

blancs, bleus, jaunes, rouges; a parlé qui a voulu, a écrit qui a voulu;

le chiffre est sincère; ce n'est pas Baroche qui a compté, c'est Barème;

Louis Blanc, Guinard, Félix Pyat, Raspail, Caussidière, Thoré,

Ledru-Rollin, Étienne Arago, Albert, Barbès, Blanqui et Gent ont été

scrutateurs; ce sont eux-mêmes qui ont proclamé les sept millions cinq

cent mille voix. Soit. Nous accordons tout cela. Après? Qu'est-ce que le

coup d'état en conclut?

Ce qu'il en conclut? il se frotte les mains, il n'en demande pas

davantage, cela lui suffit, il conclut que c'est bien, que tout est

clos, que tout est fini, qu'on n'a plus rien à dire, qu'il est «absous».

Halte-là!

Le vote libre, le chiffre sincère, ce n'est que le côté matériel de la

question, il reste le côté moral. Il y a donc un côté moral? Mais oui,

prince, et c'est là précisément le vrai côté, le grand côté de cette

question du 2 décembre. Examinons-le.

Napoléon Le Petit · 第 89 / 123 题