Premièrement. _Que le vote soit libre._

Quelle a été la liberté du vote du 20 décembre, nous venons de le dire;

nous avons exprimé cette liberté par une image frappante d'évidence.

Nous pouvons nous dispenser d'y rien ajouter. Que chacun de ceux qui ont

voté se recueille et se demande sous quelle violence morale et

matérielle il a déposé son bulletin dans la boîte. Nous pourrions citer

telle commune de l'Yonne où, sur cinq cents chefs de famille, quatre

cent trente ont été arrêtés; le reste a voté oui; telle commune du

Loiret où, sur six cent trente-neuf chefs de famille, quatre cent

quatrevingt-dix-sept ont été arrêtés ou expulsés; les cent quarante-deux

échappés ont voté oui; et ce que nous disons du Loiret et de l'Yonne, il

faudrait le dire de tous les départements. Depuis le 2 décembre, chaque

ville a sa nuée d'espions; chaque bourg, chaque village, chaque hameau a

son dénonciateur. Voter non, c'était la prison, c'était l'exil, c'était

Lambessa. Dans les villages de tel département on apportait à la porte

des mairies, nous disait un témoin oculaire, «des charges d'âne de

bulletins oui». Les maires, flanqués des gardes champêtres, les

remettaient aux paysans. Il fallait voter. À Savigny, près Saint-Maur,

le matin du vote, des gendarmes enthousiastes déclaraient que celui qui

voterait non ne coucherait pas dans son lit. La gendarmerie a écroué à

la maison d'arrêt de Valenciennes M. Parent fils, suppléant du juge de

paix du canton de Bouchain, pour avoir engagé des habitants

d'Avesne-le-Sec à voter non. Le neveu du représentant Aubry (du Nord)

ayant vu distribuer par les agents du préfet des bulletins oui, dans la

grande place de Lille, descendit sur cette place le lendemain et y

distribua des bulletins non; il fût arrêté et mis à la citadelle.

Pour ce qui est du vote de l'armée, une partie a voté dans sa propre

cause. Le reste a suivi.

Quant à la liberté même de ce vote des soldats, écoutons l'armée parler

elle-même. Voici ce qu'écrit un soldat du 6e de ligne commandé par le

colonel Garderens de Boisse:

«Pour la troupe, le vote fut un appel. Les sous-officiers, les caporaux,

les tambours et les soldats, placés par rang de contrôle, étaient

appelés par le fourrier, en présence du colonel, du lieutenant-colonel,

du chef de bataillon et des officiers de la compagnie, et, au fur et à

mesure que chaque homme appelé répondait: _Présent_, son nom était

inscrit par le sergent-major. Le colonel disait, en se frottant les

mains:--«Ma foi, messieurs, cela va comme sur des roulettes», quand un

caporal de la compagnie à laquelle j'appartiens s'approche de la table

où était le sergent-major et le prie de lui céder la plume, afin qu'il

puisse inscrire lui-même son nom sur le registre Non qui devait rester

en blanc.

«--Comment! s'écrie le colonel, vous qui êtes porté pour fourrier et qui

allez être nommé à la première vacance, vous désobéissez formellement à

votre colonel, et cela en présence de votre compagnie! Encore si ce

refus que vous faites en ce moment n'était qu'un acte d'insubordination.

Mais vous ne savez donc pas, malheureux, que par votre vote vous

réclamez la destruction de l'armée, l'incendie de la maison de votre

père, l'anéantissement de la société tout entière! Vous tendez la main à

la crapule! Comment! X..., vous que je voulais pousser, vous venez

aujourd'hui m'avouer tout cela?»

«Le pauvre diable, on le pense bien, se laissa inscrire comme tous les

autres.»

Multipliez ce colonel par six cent mille, vous avez la pression des

fonctionnaires de tout ordre, militaires, politiques, civils,

administratifs, ecclésiastiques, judiciaires, douaniers, municipaux,

scolaires, commerciaux, consulaires, par toute la France, sur le soldat,

le bourgeois et le paysan. Ajoutez, comme nous l'avons déjà indiqué plus

haut, la fausse jacquerie communiste et le réel terrorisme bonapartiste,

le gouvernement pesant par la fantasmagorie sur les faibles et par la

dictature sur les récalcitrants, et agitant deux épouvantes à la fois.

Il faudrait un volume spécial pour raconter, exposer et approfondir les

innombrables détails de cette immense extorsion de signatures qu'on

appelle le vote du 20 décembre.

Le vote du 20 décembre a terrassé l'honneur, l'initiative,

l'intelligence et la vie morale de la nation. La France a été à ce vote

comme le troupeau va à l'abattoir.

Passons.

Napoléon Le Petit · 第 87 / 123 题