Cependant après le 2 décembre, une fois le crime commis, il fallait bien
donner le change à l'opinion. Le coup d'état se mit à crier à la
jacquerie comme cet assassin qui criait au voleur.
Ajoutons qu'une jacquerie avait été promise et que M. Bonaparte ne
pouvait, sans quelque inconvénient, manquer à la fois à toutes ses
promesses. Qu'était le spectre rouge, sinon la jacquerie? Il fallait
bien donner quelque réalité à ce spectre; on ne peut pas éclater de rire
brusquement au nez des populations et leur dire: Il n'y avait rien! je
vous ai toujours fait peur de vous-mêmes.
Il y a donc eu JACQUERIE. Les promesses de l'affiche ont été tenues.
Les imaginations de l'entourage se sont donné carrière; on a exhumé les
épouvantes de la Mère l'Oie, et plus d'un enfant, en lisant le journal,
aurait pu reconnaître l'ogre du bonhomme Perrault déguisé en socialiste;
on a supposé, on a inventé; la presse étant supprimée, c'était fort
simple; mentir est facile quand on a d'avance arraché la langue au
démenti.
On a crié: Alerte, bourgeois! sans nous vous étiez perdus. Nous vous
avons mitraillés, mais c'était pour votre bien. Regardez, les lollards
étaient à vos portes, les anabaptistes escaladaient votre mur, les
hussites cognaient à vos persiennes, les maigres montaient votre
escalier, les ventres-creux convoitaient votre dîner. Alerte! N'a-t-on
pas un peu violé mesdames vos femmes?
On a donné la parole à un des principaux rédacteurs de _la Patrie_,
nommé Froissard:
«Je n'oserois écrire ni raconter les horribles faits et inconvenables
qu'ils faisoient aux dames. Mais entre les autres désordonnances et
vilains faits, ils tuèrent un chevalier et le boutèrent en une broche,
et le tournèrent au feu et le rôtirent devant la dame et ses enfants.
Après ce que dix ou douze eurent la dame efforcée et violée, ils les en
voulurent faire manger par force, et puis les tuèrent et firent mourir
de malemort.
«Ces méchantes gens roboient et ardoient tout, et tuoient et efforçoient
et violoient toutes dames et pucelles sans pitié et sans merci, ainsi
comme des chiens enragés.
«Tout en semblable manière si faites gens se maintenoient entre Paris et
Noyon, et entre Paris et Soissons et Ham en Vermandois, par toute la
terre de Coucy. Là étoient les grands violeurs et malfaiteurs; et
excluèrent, que entre la comté de Valois, que en l'évêché de Laon, de
Soissons et de Noyon, plus de cent châteaux et de bonnes maisons de
chevaliers et écuyers; et tuoient et roboient quand que ils trouvoient.
Mais _Dieu_ par sa grâce y mit tel remède, de quoi on le doit bien
regracier.»
On remplaça seulement Dieu par monseigneur le prince-président. C'était
bien le moins.
Aujourd'hui, après huit mois écoulés, on sait à quoi s'en tenir sur
cette «jacquerie»; les faits ont fini par arriver au jour. Et où?
Comment? Devant les tribunaux mêmes de M. Bonaparte. Les sous-préfets
dont les femmes avaient été violées n'avaient jamais été mariés; les
curés qui avaient été rôtis vifs et dont les Jacques avaient mangé le
coeur ont écrit qu'ils se portaient bien; les gendarmes autour des
cadavres desquels on avait dansé sont venus déposer devant les conseils
de guerre; les caisses publiques pillées se sont retrouvées intactes
entre les mains de M. Bonaparte qui les a «sauvées»; le fameux déficit
de cinq mille francs de Clamecy s'est réduit à deux cents francs
dépensés en bons de pain.--Une publication officielle avait dit le 8
décembre: «Le curé, le maire et le sous-préfet de Joigny et plusieurs
gendarmes ont été lâchement massacrés.» Quelqu'un a répondu dans une
lettre rendue publique: «Pas une goutte de sang n'a été répandue à
Joigny; la vie de personne n'y a été menacée.» Qui a écrit cette lettre?
Ce même maire de Joigny, _lâchement massacré_. M. Henri de Lacretelle,
auquel une bande armée avait extorqué deux mille francs dans son château
de Cormatin, est encore stupéfait à cette heure, non de l'extorsion,
mais de l'invention. M. de Lamartine, qu'une autre bande avait voulu
saccager et probablement mettre à la lanterne, et dont le château de
Saint-Point avait été incendié, et qui «avait écrit pour réclamer le
secours du «gouvernement», a appris la chose par les journaux.
La pièce suivante a été produite devant le conseil de guerre de la
Nièvre, présidé par l'ex-colonel Martimprey: