Mais sans cet abominable Deux-Décembre, «nécessaire», comme disent les
complices et à leur suite les dupes, que se serait-il donc passé en
France? Mon Dieu! ceci:
Remontons de quelques pas en arrière et rappelons sommairement la
situation telle qu'elle était avant le coup d'état.
Le parti du passé, sous le nom de l'ordre, résistait à la république, en
d'autres termes résistait à l'avenir.
Qu'on s'y oppose ou non, qu'on y consente ou non, la république, toute
illusion laissée de côté, est l'avenir, prochain ou lointain, mais
inévitable des nations.
Comment s'établira la république? Elle peut s'établir de deux façons,
par la lutte ou par le progrès. Les démocrates la veulent par le
progrès; leurs adversaires, les hommes du passé, semblent la vouloir par
la lutte.
Comme nous venons de le rappeler, les hommes du passé résistent; ils
s'obstinent; ils donnent des coups de hache dans l'arbre, se figurant
qu'ils arrêteront la sève qui monte. Ils prodiguent la force, la
puérilité et la colère.
Ne jetons aucune parole amère à nos anciens adversaires tombés avec
nous, le même jour que nous, et plusieurs honorablement de leur côté,
bornons-nous à constater que c'est dans cette lutte que la majorité de
l'assemblée législative de France était entrée dès les premiers jours de
son installation, dès le mois de mai 1849.
Cette politique de résistance est une politique funeste. Cette lutte de
l'homme contre Dieu est nécessairement vaine; mais, nulle comme
résultat, elle est féconde en catastrophes. Ce qui doit être sera; il
faut que ce qui doit couler coule, que ce qui doit tomber tombe, que ce
qui doit naître naisse, que ce qui doit croître croisse; mais faites
obstacle à ces lois naturelles, le trouble survient, le désordre
commence. Chose triste, c'est ce désordre qu'on avait appelé l'ordre.
Liez une veine, vous avez la maladie; entravez un fleuve, vous avez
l'inondation; barrez l'avenir, vous avez les révolutions.
Obstinez-vous à conserver au milieu de vous, comme s'il était vivant, le
passé qui est mort, vous produisez je ne sais quel choléra moral; la
corruption se répand, elle est dans l'air, on la respire; des classes
entières de la société, les fonctionnaires, par exemple, tombent en
pourriture. Gardez les cadavres dans vos maisons; la peste éclatera.
Fatalement, cette politique aveugle ceux qui la pratiquent. Ces hommes
qui se qualifient hommes d'état en sont à ne pas comprendre qu'ils ont
fait eux-mêmes, de leurs mains et à grand'peine et à la sueur de leur
front, ces événements terribles dont ils se lamentent, et que ces
catastrophes qui croulent sur eux ont été construites par eux. Que
dirait-on d'un paysan qui ferait un barrage d'un bord à l'autre d'une
rivière devant sa cabane, et qui, quand la rivière, devenue torrent,
déborderait, quand elle renverserait son mur, quand elle emporterait son
toit, s'écrierait: méchante rivière! Les hommes d'état du passé, ces
grands constructeurs de digues en travers des courants, passent leur
temps à s'écrier: méchant peuple!
Otez Polignac et les ordonnances de juillet, c'est-à-dire le barrage, et
Charles X serait mort aux Tuileries. Réformez en 1847 la loi électorale,
c'est-à-dire encore ôtez le barrage, Louis-Philippe serait mort sur le
trône.--Est-ce à dire que la république ne serait pas venue? Cela, non.
La république, répétons-le, c'est l'avenir; elle serait venue, mais pas
à pas, progrès à progrès, conquête à conquête, comme un fleuve qui coule
et non comme un déluge qui envahit; elle serait venue à son heure, quand
tout aurait été prêt pour la recevoir; elle serait venue, non pas certes
plus viable, car dès à présent elle est indestructible, mais plus
tranquille, sans réaction possible, sans princes la guettant, sans coup
d'état derrière elle.
La politique de résistance au mouvement humain excelle, insistons sur ce
point, à créer des cataclysmes artificiels. Ainsi elle avait réussi à
faire de l'année 1852 une sorte d'éventualité redoutable, et cela
toujours par le même procédé, au moyen d'un barrage. Voici un chemin de
fer, le convoi va passer dans une heure; jetez une poutre en travers des
rails, quand le convoi arrivera il s'y écrasera, vous aurez Fampoux;
ôtez la poutre avant l'arrivée du train, le convoi passera sans même se
douter qu'il y avait là une catastrophe. Cette poutre, c'est la loi du
31 mai.
Les chefs de la majorité de l'assemblée législative l'avaient jetée en
travers de 1852, et ils criaient: c'est là que la société se brisera! La
gauche leur disait: ôtez la poutre! ôtez la poutre, laissez passer
librement le suffrage universel. Ceci est toute l'histoire de la loi du
31 mai.
Ce sont là des choses qu'un enfant comprendrait et que les «hommes
d'état» ne comprennent pas.
Maintenant répondons à la question que nous posions tout à
l'heure:--Sans le 2 décembre, que se serait-il passé en 1852?
Supprimez la loi du 31 mai, ôtez au peuple son barrage, ôtez à Bonaparte
son levier, son arme, son prétexte, laissez tranquille le suffrage
universel, ôtez la poutre de dessus les rails, savez-vous ce que vous
auriez eu en 1852?
Rien.
Des élections.
Des espèces de dimanches calmes où le peuple serait venu voter, hier
travailleur, aujourd'hui électeur, demain travailleur, toujours
souverain.
On reprend: Oui, des élections! vous en parlez bien à votre aise. Mais
la «chambre rouge» qui serait sortie de ces élections?
N'avait-on pas annoncé que la constituante de 1848 serait une «chambre
rouge»? Chambres rouges, croquemitaines rouges, toutes ces prédictions
se valent. Ceux qui promènent au bout d'un bâton ces fantasmagories
devant les populations effarouchées savent ce qu'ils font et rient
derrière la loque horrible qu'ils font flotter. Sous la longue robe
écarlate du fantôme auquel on avait donné ce nom, 1852, on voit passer
les bottes fortes du coup d'état.