SUITE DES CRIMES

Et voilà ce malfaiteur!

Et l'on ne t'applaudirait pas, ô vérité, quand aux yeux de l'Europe, aux

yeux du monde, en présence du peuple, à la face de Dieu, en attestant

l'honneur, le serment, la foi, la religion, la sainteté de la vie

humaine, le droit, la générosité de toutes les âmes, les femmes, les

soeurs, les mères, la civilisation, la liberté, la république, la France,

devant ses valets, son sénat et son conseil d'état, devant ses généraux,

ses prêtres et ses agents de police, toi qui représentes le peuple, car

le peuple, c'est la réalité; toi qui représentes l'intelligence, car

l'intelligence, c'est la lumière; toi qui représentes l'humanité, car

l'humanité, c'est la raison; au nom du peuple enchaîné, au nom de

l'intelligence proscrite, au nom de l'humanité violée, devant ce tas

d'esclaves qui ne peut ou qui n'ose dire un mot, tu soufflettes ce

brigand de l'ordre!

Ah! qu'un autre cherche des mots modérés. Oui, je suis net et dur, je

suis sans pitié pour cet impitoyable et je m'en fais gloire.

Poursuivons.

À ce que nous venons de raconter ajoutez tous les autres crimes sur

lesquels nous aurons plus d'une occasion de revenir, et dont, si Dieu

nous prête la vie, nous raconterons l'histoire en détail. Ajoutez les

incarcérations en masse avec des circonstances féroces, les prisons

regorgeant[37], le séquestre[38] des biens des proscrits dans dix

départements, notamment dans la Nièvre, dans l'Allier et dans les

Basses-Alpes; ajoutez la confiscation des biens d'Orléans avec le

morceau donné au clergé, Schinderhannes faisait toujours la part du

curé. Ajoutez les commissions mixtes et la commission dite de

clémence[39]; les conseils de guerre combinés avec les juges

d'instruction et multipliant les abominations, les exils par fournées,

l'expulsion d'une partie de la France hors de France; rien que pour un

seul département, l'Hérault, trois mille deux cents bannis ou déportés;

ajoutez cette épouvantable proscription, comparable aux plus tragiques

désolations de l'histoire, qui, pour tendance, pour opinion, pour

dissidence honnête avec ce gouvernement, pour une parole d'homme libre

dite même avant le 2 décembre, prend, saisit, appréhende, arrache le

laboureur à son champ, l'ouvrier à son métier, le propriétaire à sa

maison, le médecin à ses malades, le notaire à son étude, le conseiller

général à ses administrés, le juge à son tribunal, le mari à sa femme,

le frère à son frère, le père à ses enfants, l'enfant à ses parents, et

marque d'une croix sinistre toutes les têtes depuis les plus hautes

jusqu'aux plus obscures. Personne n'échappe. Un homme en haillons, la

barbe longue, entre un matin dans ma chambre à Bruxelles. J'arrive,

dit-il; j'ai fait la route à pied; voilà deux jours que je n'ai mangé.

On lui donne du pain. Il mange. Je lui dis:--D'où venez-vous?--De

Limoges.--Pourquoi êtes-vous ici?--Je ne sais pas; on m'a chassé de chez

nous.--Qu'est-ce que vous êtes?--Je suis sabotier.

Ajoutez l'Afrique, ajoutez la Guyane, ajoutez les atrocités de Bertrand,

les atrocités de Canrobert, les atrocités d'Espinasse, les atrocités de

Martimprey; les cargaisons de femmes expédiées par le général Guyon; le

représentant Miot traîné de casemate en casemate; les baraques où l'on

est cent cinquante, sous le soleil des tropiques, avec la promiscuité,

avec l'ordure, avec la vermine, et où tous ces innocents, tous ces

patriotes, tous ces honnêtes gens expirent, loin des leurs, dans la

fièvre, dans la misère, dans l'horreur, dans le désespoir, se tordant

les mains. Ajoutez tous ces malheureux livrés aux gendarmes, liés deux à

deux, emmagasinés dans les faux ponts du _Magellan_, du _Canada_ ou du

_Duguesclin_; jetés à Lambessa, jetés à Cayenne avec les forçats, sans

savoir ce qu'on leur veut, sans pouvoir deviner ce qu'ils ont fait.

Celui-ci, Alphonse Lambert, de l'Indre, arraché de son lit mourant; cet

autre, Patureau Francoeur, vigneron, déporté parce que, dans son village,

on avait voulu en faire un président de la république; cet autre,

Valette, charpentier à Châteauroux, déporté pour avoir, six mois avant

le 2 décembre, un jour d'exécution capitale, refusé de dresser la

guillotine.

Ajoutez la chasse aux hommes dans les villages, la battue de Viroy dans

les montagnes de Lure, la battue de Pellion dans les bois de Clamecy

avec quinze cents hommes; l'ordre rétabli à Crest, deux mille insurgés,

trois cents tués; les colonnes mobiles partout; quiconque se lève pour

la loi, sabré et arquebusé; celui-ci, Charles Sauvan, à Marseille, crie:

vive la république! un grenadier du 54e fait feu sur lui, la balle entre

par les reins et sort par le ventre; cet autre, Vincent, de Bourges, est

adjoint de sa commune; il proteste, comme magistrat, contre le coup

d'état; on le traque dans son village, il s'enfuit, on le poursuit, un

cavalier lui abat deux doigts d'un coup de sabre, un autre lui fend la

tête, il tombe; on le transporte au fort d'Ivry avant de le panser;

c'est un vieillard de soixante-seize ans.

Ajoutez des faits comme ceux-ci: dans le Cher, le représentant Viguier

est arrêté. Arrêté, pourquoi? Parce qu'il est représentant, parce qu'il

est inviolable, parce que le suffrage du peuple l'a fait sacré. On jette

Viguier dans les prisons. Un jour, on lui permet de sortir _une heure_

pour régler des affaires qui réclamaient impérieusement sa présence.

Avant de sortir, deux gendarmes, le nommé Pierre Guéret et le nommé

Dubernelle, brigadier, s'emparent de Viguier; le brigadier lui joint les

deux mains l'une contre l'autre, de façon que les paumes se touchent, et

lui lie étroitement les poignets avec une chaîne; le bout de la chaîne

pendait, le brigadier fait passer de force et à tours redoublés le bout

de chaîne entre les deux mains de Viguier, au risque de lui briser les

poignets par la pression. Les mains du prisonnier bleuissent et se

gonflent.--C'est la question que vous me donnez là, dit tranquillement

Viguier.--Cachez vos mains, répond le gendarme en ricanant, si vous avez

honte.--Misérable, reprend Viguier, celui de nous deux que cette chaîne

déshonore, c'est toi. Viguier traverse ainsi les rues de Bourges, qu'il

habite depuis trente ans, entre deux gendarmes, levant les mains,

montrant ses chaînes. Le représentant Viguier a soixante-dix ans.

Ajoutez les fusillades sommaires dans vingt départements: «Tout ce qui

résiste», écrit le sieur Saint-Arnaud, ministre de la guerre, «doit être

fusillé au nom de la société en légitime défense[40]». «Six jours ont

suffi pour _écraser_ l'insurrection», mande le général Levaillant,

commandant l'état de siége du Var. «J'ai fait de bonnes prises», mande

de Saint-Étienne le commandant Viroy; «j'ai fusillé sans désemparer huit

individus; je traque les chefs dans les bois». À Bordeaux, le général

Bourjoly enjoint aux chefs de colonnes mobiles de «faire fusiller

sur-le-champ tous les individus pris les armes à la main». À

Forcalquier, c'est mieux encore; la proclamation d'état de siége porte:

«La ville de Forcalquier est en état de siége. Les citoyens _n'ayant pas

pris part_ aux événements de la journée et _détenteurs_ d'armes sont

sommés de les rendre sous peine d'être fusillés.» La colonne mobile de

Pézenas arrive à Servian; un homme cherche à s'échapper d'une maison

cernée, on le tue d'un coup de fusil. À Entrains, on fait quatrevingts

prisonniers; un se sauve à la nage, on fait feu sur lui, une balle

l'atteint, il disparaît sous l'eau; on fusille les autres. À ces choses

exécrables ajoutez ces choses infâmes: à Brioude, dans la Haute-Loire,

un homme et une femme jetés en prison pour avoir labouré le champ d'un

proscrit; à Loriol, dans la Drôme, Astier, garde champêtre, condamné à

vingt ans de travaux forcés pour avoir donné asile à des fugitifs;

ajoutez, et la plume tremble à écrire ceci, la peine de mort rétablie,

la guillotine politique relevée, des sentences horribles; les citoyens

condamnés à la mort sur l'échafaud par les juges janissaires des

conseils de guerre; à Clamecy, Milletot, Jouannin, Guillemot, Sabatier

et Four; à Lyon, Courty, Romegal, Bressieux, Fauritz, Julien, Roustain

et Garan, adjoint du maire de Cliouscat; à Montpellier, dix-sept pour

l'affaire de Bédarrieux, Mercadier, Delpech, Denis, André, Barthez,

Triadou, Pierre Carrière, Galzy, Calas dit le Vacher, Gardy, Jacques

Pagès, Michel Hercule, Mar, Vène, Frié, Malaterre, Beaumont, Pradal, les

six derniers par bonheur contumaces, et à Montpellier, encore quatre

autres, Choumac, Vidal, Cadelard et Pagès. Quel est le crime de ces

hommes? Leur crime c'est le vôtre, si vous êtes un bon citoyen, c'est le

mien à moi qui écris ces lignes, c'est l'obéissance à l'article 110 de

la constitution, c'est la résistance armée à l'attentat de Louis

Bonaparte; et le conseil «ordonne que l'exécution aura lieu _dans la

forme ordinaire_, sur une des places publiques de Béziers» pour les

quatre derniers, et pour les dix-sept autres «sur une des places

publiques de Bédarrieux»; _le Moniteur_ l'annonce; il est vrai que _le

Moniteur_ annonce en même temps que le service du dernier bal des

Tuileries était fait par trois cents maîtres d'hôtel dans la tenue

rigoureuse prescrite par le cérémonial de l'ancienne maison impériale.

À moins qu'un universel cri d'horreur n'arrête à temps cet homme, toutes

ces têtes tomberont.

À l'heure où nous écrivons ceci, voici ce qui vient de se passer à

Belley:

Un homme de Bugez près Belley, un ouvrier nommé Charlet, avait ardemment

soutenu, au 10 décembre 1848, la candidature de Louis Bonaparte. Il

avait distribué des bulletins, appuyé, propagé, colporté; l'élection fut

pour lui un triomphe; il espérait en Louis-Napoléon, il prenait au

sérieux les écrits socialistes de l'homme de Ham et ses programmes

«humanitaires» et républicains; au 10 décembre il y a eu beaucoup de ces

dupes honnêtes; ce sont aujourd'hui les plus indignés. Quand Louis

Bonaparte fut au pouvoir, quand on vit l'homme à l'oeuvre, les illusions

s'évanouirent. Charlet, homme d'intelligence, fut un de ceux dont la

probité républicaine se révolta, et peu à peu, à mesure que Louis

Bonaparte s'enfonçait plus avant dans la réaction, Charlet se détachait

de lui; il passa ainsi de l'adhésion la plus confiante à l'opposition la

plus loyale et la plus vive. C'est l'histoire de beaucoup d'autres

nobles coeurs.

Au 2 décembre, Charlet n'hésita pas. En présence de tous les attentats

réunis dans l'acte infâme de Louis Bonaparte, Charlet sentit la loi

remuer en lui; il se dit qu'il devait être d'autant plus sévère qu'il

était un de ceux dont la confiance avait été le plus trahie. Il comprit

clairement qu'il n'y avait plus qu'un devoir pour le citoyen, un devoir

étroit et qui se confondait avec le droit, défendre la république,

défendre la constitution, et résister par tous les moyens à l'homme que

la gauche, et son crime plus encore que la gauche, venait de mettre hors

la loi. Les réfugiés de Suisse passèrent la frontière en armes,

traversèrent le Rhône près d'Anglefort et entrèrent dans le département

de l'Ain. Charlet se joignit à eux.

À Seyssel, la petite troupe rencontra les douaniers. Les douaniers,

complices volontaires ou égarés du coup d'état, voulurent s'opposer à

leur passage. Un engagement eut lieu, un douanier fut tué, Charlet fut

pris.

Le coup d'état traduisit Charlet devant un conseil de guerre. On

l'accusait de la mort du douanier qui, après tout, n'était qu'un fait de

combat. Dans tous les cas, Charlet était étranger à cette mort; le

douanier était tombé percé d'une balle, et Charlet n'avait d'autre arme

qu'une lime aiguisée. Charlet ne reconnut pas pour un tribunal le groupe

d'hommes qui prétendait le juger. Il leur dit: Vous n'êtes pas des

juges; où est la loi? la loi est de mon côté.--Il refusa de répondre.

Interrogé sur le fait du douanier tué, il eût pu tout éclaircir d'un

mot; mais descendre à une explication, c'eût été accepter dans une

certaine mesure ce tribunal. Il ne voulut pas; il garda le silence.

Ces hommes le condamnèrent à mort «selon la forme ordinaire des

exécutions criminelles».

La condamnation prononcée, on sembla l'oublier; les jours, les semaines,

les mois s'écoulaient. De toute part, dans la prison, on disait à

Charlet: Vous êtes sauvé.

Le 29 juin, au point du jour, la ville de Belley vit une chose lugubre.

L'échafaud était sorti de terre pendant la nuit et se dressait au milieu

de la place publique.

Les habitants s'abordaient tout pâles et s'interrogeaient: Avez-vous vu

ce qui est dans la place?--Oui.--Pour qui?

C'était pour Charlet.

La sentence de mort avait été déférée à M. Bonaparte; elle avait

longtemps dormi à l'Élysée; on avait d'autres affaires; mais un beau

matin, après sept mois, personne ne songeant plus ni à l'engagement de

Seyssel, ni au douanier tué, ni à Charlet, M. Bonaparte, ayant besoin

probablement de mettre quelque chose entre la fête du 10 mai et la fête

du 15 août, avait signé l'ordre d'exécution.

Le 29 juin donc, il y a quelques jours à peine, Charlet fut extrait de

sa prison. On lui dit qu'il allait mourir. Il resta calme. Un homme qui

est avec la justice ne craint pas la mort, car il sent qu'il y a deux

choses en lui, l'une, son corps, qu'on peut tuer, l'autre, la justice, à

laquelle on ne lie pas les bras et dont la tête ne tombe pas sous le

couteau.

On voulut faire monter Charlet en charrette.--Non, dit-il aux gendarmes,

j'irai à pied, je puis marcher, je n'ai pas peur.

La foule était grande sur son passage. Tout le monde le connaissait dans

la ville et l'aimait; ses amis cherchaient son regard. Charlet, les bras

attachés derrière le dos, saluait de la tête à droite et à

gauche.--Adieu, Jacques! adieu, Pierre! disait-il, et il

souriait.--Adieu, Charlet, répondaient-ils, et tous pleuraient. La

gendarmerie et la troupe de ligne entouraient l'échafaud. Il y monta

d'un pas lent et ferme. Quand on le vit debout sur l'échafaud, la foule

eut un long frémissement; les femmes jetaient des cris, les hommes

crispaient le poing.

Pendant qu'on le bouclait sur la bascule, il regarda le couperet et

dit:--Quand je pense que j'ai été bonapartiste! Puis, levant les yeux au

ciel, il cria: Vive la république!

Un moment après sa tête tombait.

Ce fut un deuil dans Belley et dans tous les villages de l'Ain.--Comment

est-il mort? demandait-on.--Bravement.--Dieu soit loué!

C'est de cette façon qu'un homme vient d'être tué.

La pensée succombe et s'abîme dans l'horreur en présence d'un fait si

monstrueux.

Ce crime ajouté aux autres crimes les achève et les scelle d'une sorte

de sceau sinistre.

C'est plus que le complément, c'est le couronnement.

On sent que M. Bonaparte doit être content. Faire fusiller la nuit, dans

l'obscurité, dans la solitude, au Champ de Mars, sous les arches des

ponts, derrière un mur désert, n'importe qui, au hasard, pêle-mêle, des

inconnus, des ombres, dont on ne sait pas même le chiffre, faire tuer

des anonymes par des anonymes, et que tout cela s'en aille dans les

ténèbres, dans le néant, dans l'oubli, en somme, c'est peu satisfaisant

pour l'amour-propre; on a l'air de se cacher et vraiment on se cache en

effet; c'est médiocre. Les gens à scrupules ont le droit de vous dire:

Vous voyez bien que vous avez peur; vous n'oseriez faire ces choses-là

en public; vous reculez devant vos propres actes. Et, dans une certaine

mesure, ils semblent avoir raison. Arquebuser les gens la nuit, c'est

une violation de toutes les lois divines et humaines, mais ce n'est pas

assez insolent. On ne se sent pas triomphant après. Quelque chose de

mieux est possible.

Le grand jour, la place publique, l'échafaud légal, l'appareil régulier

de la vindicte sociale, livrer les innocents à cela, les faire périr de

cette manière, ah! c'est différent; parlez-moi de ceci! Commettre un

meurtre en plein midi au beau milieu de la ville, au moyen d'une machine

appelée tribunal ou conseil de guerre, au moyen d'une autre machine,

lentement bâtie par un charpentier, ajustée, emboîtée, vissée et

graissée à loisir; dire: ce sera pour telle heure; apporter deux

corbeilles et dire: ceci sera pour le corps et ceci pour la tête;

l'heure venue, amener la victime liée de cordes, assistée d'un prêtre,

procéder au meurtre avec calme, charger un greffier d'en dresser

procès-verbal, entourer le meurtre de gendarmes le sabre nu, de telle

sorte que le peuple qui est là frissonne et ne sache plus ce qu'il voit,

et doute si ces hommes en uniforme sont une brigade de gendarmerie ou

une bande de brigands, et se demande, en regardant l'homme qui lâche le

couperet, si c'est le bourreau et si ce n'est pas plutôt un assassin!

voilà qui est hardi et ferme, voilà une parodie du fait légal bien

effrontée et bien tentante et qui vaut la peine d'être exécutée; voilà

un large et splendide soufflet sur la joue de la justice. À la bonne

heure!

Faire cela sept mois après la lutte, froidement, inutilement, comme un

oubli qu'on répare, comme un devoir qu'on accomplit, c'est effrayant,

c'est complet; on a un air d'être dans son droit qui déconcerte les

consciences et qui fait frémir les honnêtes gens.

Rapprochement terrible et qui contient toute la situation: Voici deux

hommes, un ouvrier et un prince. Le prince commet un crime, il entre aux

Tuileries; l'ouvrier fait son devoir, il monte sur l'échafaud. Et qui

est-ce qui dresse l'échafaud de l'ouvrier? C'est le prince.

Oui, cet homme qui, s'il eût été vaincu en décembre, n'eût échappé à la

peine de mort que par l'omnipotence du progrès et par une extension, à

coup sûr trop généreuse, du principe de l'inviolabilité de la vie

humaine, cet homme, ce Louis Bonaparte, ce prince qui transporte les

façons de faire des Poulmann et des Soufflard dans la politique, c'est

lui qui rebâtit l'échafaud! et il ne tremble pas! et il ne pâlit pas! et

il ne sent pas que c'est là une échelle fatale, qu'on est maître de ne

point la relever, mais qu'une fois relevée on n'est plus maître de la

renverser, et que celui qui la dresse pour autrui la retrouve plus tard

pour lui-même. Elle le reconnaît et lui dit: tu m'as mise là; je t'ai

attendu.

Non, cet homme ne raisonne pas; il a des besoins, il a des caprices, il

faut qu'il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La

toute-puissance serait fade si on ne l'assaisonnait de cette façon.

Allons, coupez la tête à Charlet et aux autres. M. Bonaparte est

prince-président de la république française; M. Bonaparte a seize

millions par an, quarante-quatre mille francs par jour, vingt-quatre

cuisiniers pour son service personnel et autant d'aides de camp; il a

droit de chasse aux étangs de Saclay et de Saint-Quentin, aux forêts de

Laigne, d'Ourscamp et de Carlemont, aux bois de Champagne et de Barbeau;

il a les Tuileries, le Louvre, l'Élysée, Rambouillet, Saint-Cloud,

Versailles, Compiègne; il a sa loge impériale à tous les spectacles,

fête et gala et musique tous les jours, le sourire de M. Sibour et le

bras de Mme la marquise de Douglas pour entrer au bal, tout cela ne lui

suffit pas, il lui faut encore cette guillotine. Il lui faut

quelques-uns de ces paniers rouges parmi les paniers de vin de

Champagne.

Oh! cachons nos visages de nos deux mains! Cet homme, ce hideux boucher

du droit et de la justice, avait encore le tablier sur le ventre et les

mains dans les entrailles fumantes de la constitution et les pieds dans

le sang de toutes les lois égorgées, quand vous, juges, quand vous,

magistrats, hommes des lois, hommes du droit!...--Mais je m'arrête; je

vous retrouverai plus tard, avec vos robes noires et avec vos robes

rouges, avec vos robes couleur d'encre et vos robes couleur de sang, et

je les retrouverai aussi, je les ai déjà châtiés et je les châtierai

encore, ces autres, vos chefs, ces juristes souteneurs du guet-apens,

ces prostitués, ce Baroche, ce Suin, ce Royer, ce Mongis, ce Rouher, ce

Troplong, déserteurs des lois, tous ces noms qui n'expriment plus autre

chose que la quantité de mépris possible à l'homme!

Et s'il n'a pas scié ses victimes entre deux planches comme Christiern

II, s'il n'a pas enfoui les gens en vie comme Ludovic le Maure, s'il n'a

pas bâti les murs de son palais avec des hommes vivants et des pierres

comme Timour-Beig, qui naquit, dit la légende, les mains fermées et

pleines de sang; s'il n'a pas ouvert le ventre aux femmes grosses comme

César, duc de Valentinois; s'il n'a pas estrapadé les femmes par les

seins, _testibusque viros_, comme Ferdinand de Tolède; s'il n'a pas roué

vif, brûlé vif, bouilli vif, écorché vif, crucifié, empalé, écartelé, ne

vous en prenez pas à lui, ce n'est pas sa faute; c'est que le siècle s'y

refuse obstinément. Il a fait tout ce qui était humainement ou

inhumainement possible. Le dix-neuvième siècle, siècle de douceur,

siècle de décadence, comme disent les absolutistes et les papistes,

étant donné, Louis Bonaparte a égalé en férocité ses contemporains

Haynau, Radetzky, Filangieri, Schwartzenberg et Ferdinand de Naples, et

les a dépassés même. Mérite rare, et dont il faut lui tenir compte comme

d'une difficulté de plus, la scène s'est passée en France. Rendons-lui

cette justice: au temps où nous sommes, Ludovic Sforce, le Valentinois,

le duc d'Albe, Timour et Christiern II n'auraient rien fait de plus que

Louis Bonaparte; dans leur époque, il eût fait tout ce qu'ils ont fait;

dans la nôtre, au moment de construire et de dresser les gibets, les

roues, les chevalets, les grues à estrapades, les tours vivantes, les

croix et les bûchers, ils se seraient arrêtés comme lui, malgré eux et à

leur insu, devant la résistance secrète et invincible du milieu moral,

devant la force invisible du progrès accompli, devant le formidable et

mystérieux refus de tout un siècle qui se lève, au nord, au midi, à

l'orient, à l'occident, autour des tyrans, et qui leur dit non!

Napoléon Le Petit · 第 66 / 123 题