QUESTIONS SINISTRES

Quel est le total des morts?

Louis Bonaparte, sentant venir l'histoire et s'imaginant que les Charles

IX peuvent atténuer les Saint-Barthélémy, a publié, comme pièce

_justificative_, un état dit «officiel des personnes décédées». On

remarque dans _cette liste alphabétique_[36] des mentions comme

celle-ci:--Adde, libraire, boulevard Poissonnière, 17, tué chez

lui.--Boursier, enfant de sept ans et demi, tué rue Tiquetonne.--Belval,

ébéniste, rue de la Lune, 10, tué chez lui.--Coquard, propriétaire à

Vire (Calvados), tué boulevard Montmartre.--Debaecque, négociant, rue du

Sentier, 45, tué chez lui.--De Couvercelle, fleuriste, rue Saint-Denis,

257, tué chez lui.--Labilte, bijoutier, boulevard Saint-Martin, 63, tué

chez lui.--Monpelas, parfumeur, rue Saint-Martin, 181, tué chez

lui.--Demoiselle Grellier, femme de ménage, faubourg Saint-Martin, 209,

tuée boulevard Montmartre.--Femme Guillard, dame de comptoir, faubourg

Saint-Denis, 77, tuée boulevard Saint-Denis.--Femme Garnier, dame de

confiance, boulevard Bonne-Nouvelle, 6, tuée boulevard

Saint-Denis.--Femme Ledaust, femme de ménage, passage du Caire, 76, à la

Morgue.--Françoise Noël, giletière, rue des Fossés-Montmartre, 20, morte

à la Charité.--Le comte Poninski, rentier, rue de la Paix, 32, tué

boulevard Montmartre.--Femme Raboisson, couturière, morte à la maison

nationale de santé.--Femme Vidal, rue du Temple, 97, morte à

l'Hôtel-Dieu.--Femme Seguin, brodeuse, rue Saint-Martin, 240, morte à

l'hospice Beaujon.--Demoiselle Seniac, demoiselle de boutique, rue du

Temple, 196, morte à l'hospice Beaujon.--Thirion de Montauban,

propriétaire, rue de Lancry, tué sur sa porte, etc., etc.

Abrégeons. Louis Bonaparte, dans ce document, avoue cent

_quatrevingt-onze_ assassinats.

Cette pièce enregistrée pour ce qu'elle vaut, quel est le vrai total?

Quel est le chiffre réel des victimes? De combien de cadavres le coup

d'état de décembre est-il jonché? Qui peut le dire? Qui le sait? Qui le

saura jamais? Comme on l'a vu plus haut, un témoin dépose: «Je comptai

là trente-trois cadavres»; un autre, sur un autre point du boulevard,

dit: «Nous comptâmes dix-huit cadavres dans une longueur de vingt ou

vingt-cinq pas»; un autre, placé ailleurs, dit: «Il y avait là, dans

soixante pas, plus de soixante cadavres.» L'écrivain si longtemps menacé

de mort nous a dit à nous-même: «J'ai vu de mes yeux plus de huit cents

morts dans toute la longueur du boulevard.» Maintenant cherchez,

calculez ce qu'il faut de crânes brisés et de poitrines défoncées par la

mitraille pour couvrir de sang «à la lettre» un demi-quart de lieue de

boulevards. Faites comme les femmes, comme les soeurs, comme les filles,

comme les mères désespérées, prenez un flambeau, allez-vous-en dans

cette nuit, tâtez à terre, tâtez le pavé, tâtez le mur, ramassez les

cadavres, questionnez les spectres, et comptez si vous pouvez.

Le nombre des victimes! On en est réduit aux conjectures. C'est là une

question que l'histoire réserve. Cette question, nous prenons, quant à

nous, l'engagement de l'examiner et de l'approfondir plus tard.

Le premier jour, Louis Bonaparte étala sa tuerie. Nous avons dit

pourquoi. Cela lui était utile. Après quoi, ayant tiré de la chose tout

le parti qu'il en voulait, il la cacha. On donna l'ordre aux gazettes

élyséennes de se taire, à Magnan d'omettre, aux historiographes

d'ignorer. On enterra les morts après minuit, sans flambeaux, sans

convois, sans chants, sans prêtres, furtivement. Défense aux familles de

pleurer trop haut.

Et il n'y a pas eu seulement le massacre du boulevard, il y a eu le

reste, il y a eu les fusillades sommaires, les exécutions inédites.

Un des témoins que nous avons interrogés demanda à un chef de bataillon

de la gendarmerie mobile, laquelle s'est distinguée dans ces

égorgements: Eh bien, voyons! le chiffre? Est-ce quatre cents?--L'homme

a haussé les épaules.--Est-ce six cents?--L'homme a hoché la

tête.--Est-ce huit cents?--Mettez douze cents, a dit l'officier, et vous

n'y serez pas encore.

À l'heure qu'il est, personne ne sait au juste ce que c'est que le 2

décembre, ce qu'il a fait, ce qu'il a osé, qui il a tué, qui il a

enseveli, qui il a enterré. Dès le matin du crime, les imprimeries ont

été mises sous le scellé, la parole a été supprimée par Louis Bonaparte,

homme de silence et de nuit. Le 2, le 3, le 4, le 5 et depuis, la vérité

a été prise à la gorge et étranglée au moment où elle allait parler.

Elle n'a pu même jeter un cri. Il a épaissi l'obscurité sur son

guet-apens, et il a en partie réussi. Quels que soient les efforts de

l'histoire, le 2 décembre plongera peut-être longtemps encore dans une

sorte d'affreux crépuscule. Ce crime est composé d'audace et d'ombre;

d'un côté il s'étale cyniquement au grand jour, de l'autre il se dérobe

et s'en va dans la brume. Effronterie oblique et hideuse qui cache on ne

sait quelles monstruosités sous son manteau.

Ce qu'on entrevoit suffit. D'un certain côté du 2 décembre tout est

ténèbres, mais on voit des tombes dans ces ténèbres.

Sous ce grand attentat on distingue confusément une foule d'attentats.

La providence le veut ainsi; elle attache aux trahisons des nécessités.

Ah! tu te parjures! ah! tu violes ton serment! ah! tu enfreins le droit

et la justice! Eh bien! prends une corde, car tu seras forcé

d'étrangler; prends un poignard, car tu seras forcé de poignarder;

prends une massue, car tu seras forcé d'écraser; prends de l'ombre et de

la nuit, car tu seras forcé de te cacher. Un crime appelle l'autre;

l'horreur est pleine de logique. On ne s'arrête pas, et on ne fait pas

un noeud au milieu. Allez! ceci d'abord; bien. Puis cela, puis cela

encore; allez toujours! La loi est comme le voile du temple; quand elle

se déchire, c'est du haut en bas.

Oui, répétons-le, dans ce qu'on a appelé «l'acte du 2 décembre» on

trouve du crime à toute profondeur. Le parjure à la surface,

l'assassinat au fond. Meurtres partiels, tueries en masse, mitraillades

en plein jour, fusillades nocturnes, une vapeur de sang sort de toutes

parts du coup d'état.

Cherchez dans la fosse commune des cimetières, cherchez sous les pavés

des rues, sous les talus du Champ de Mars, sous les arbres des jardins

publics, cherchez dans le lit de la Seine.

Peu de révélations. C'est tout simple. Bonaparte a eu cet art monstrueux

de lier à lui une foule de malheureux hommes dans la nation officielle

par je ne sais quelle effroyable complicité universelle. Les papiers

timbrés des magistrats, les écritoires des greffiers, les gibernes des

soldats, les prières des prêtres sont ses complices. Il a jeté son crime

autour de lui comme un réseau, et les préfets, les maires, les juges,

les officiers et les soldats y sont pris. La complicité descend du

général au caporal, et remonte du caporal au président. Le sergent de

ville se sent compromis comme le ministre. Le gendarme dont le pistolet

s'est appuyé sur l'oreille d'un malheureux et dont l'uniforme est

éclaboussé de cervelle humaine, se sent coupable comme le colonel. En

haut, des hommes atroces ont donné des ordres qui ont été exécutés en

bas par des hommes féroces. La férocité garde le secret à l'atrocité. De

là ce silence hideux.

Entre cette férocité et cette atrocité, il y a même eu émulation et

lutte; ce qui échappait à l'une était ressaisi par l'autre. L'avenir ne

voudra pas croire à ces prodiges d'acharnement. Un ouvrier passait sur

le Pont-au-Change, des gendarmes mobiles l'arrêtent; on lui flaire les

mains.--Il sent la poudre, dit un gendarme. On fusilla l'ouvrier; quatre

balles lui traversèrent le corps.--Jetez-le à l'eau! crie un sergent.

Les gendarmes le prennent par la tête et par les pieds et le jettent

par-dessus le pont.--L'homme fusillé et noyé s'en va à vau-l'eau.

Cependant il n'était pas mort; la fraîcheur glaciale de la rivière le

ranime; il était hors d'état de faire un mouvement, son sang coulait

dans l'eau par quatre trous, mais sa blouse le soutint, il vint échouer

sous l'arche d'un pont. Là des gens du port le trouvent, on le ramasse,

on le porte à l'hôpital, il guérit; guéri, il sort. Le lendemain on

l'arrête et on le traduit devant un conseil de guerre. La mort l'ayant

refusé, Louis Bonaparte l'a repris. L'homme est aujourd'hui à Lambessa.

Ce que le Champ de Mars a vu particulièrement, les effroyables scènes

nocturnes qui l'ont épouvanté et déshonoré, l'histoire ne peut les dire

encore. Grâce à Louis Bonaparte, ce champ auguste de la Fédération peut

s'appeler désormais Haceldama. Un des malheureux soldats que l'homme du

2 décembre a transformés en bourreaux raconte avec horreur et à voix

basse que dans une seule nuit le nombre des fusillés n'a pas été de

moins de huit cents.

Louis Bonaparte a creusé en hâte une fosse et y a jeté son crime.

Quelques pelletées de terre, le goupillon d'un prêtre, et tout a été

dit. Maintenant, le carnaval impérial danse dessus.

Est-ce là tout? est-ce que cela est fini? est-ce que Dieu permet et

accepte de tels ensevelissements? Ne le croyez pas. Quelque jour, sous

les pieds de Bonaparte, entre les pavés de marbre de l'Élysée ou des

Tuileries, cette fosse se rouvrira brusquement, et l'on en verra sortir

l'un après l'autre chaque cadavre avec sa plaie, le jeune homme frappé

au coeur, le vieillard branlant sa vieille tête trouée d'une balle, la

mère sabrée avec son enfant tué dans ses bras, tous debout, livides,

terribles, et fixant sur leur assassin des yeux sanglants.

En attendant ce jour, et dès à présent, l'histoire commence votre

procès, Louis Bonaparte. L'histoire rejette votre liste officielle des

morts et vos _pièces justificatives_.

L'histoire dit qu'elles mentent et que vous mentez.

Vous avez mis à la France un bandeau sur les yeux et un bâillon dans la

bouche. Pourquoi?

Est-ce pour faire des actions loyales? Non, des crimes. Qui a peur de la

clarté fait le mal.

Vous avez fusillé la nuit, au Champ de Mars, à la Préfecture, au Palais

de justice, sur les places, sur les quais, partout.

Vous dites que non.

Je dis que si.

Avec vous on a le droit de supposer, le droit de soupçonner, le droit

d'accuser.

Et quand vous niez, on a le droit de croire; votre négation est acquise

à l'affirmation.

Votre 2 décembre est montré au doigt par la conscience publique.

Personne n'y songe sans un secret frisson. Qu'avez-vous fait dans cette

ombre-là?

Vos jours sont hideux, vos nuits sont suspectes.

Ah! homme de ténèbres que vous êtes!

* * * * *

Revenons à la boucherie du boulevard, au mot: «qu'on exécute mes

ordres!» et à la journée du 4.

Louis Bonaparte, le soir de ce jour-là, dut se comparer à Charles X qui

n'avait pas voulu brûler Paris, et à Louis-Philippe qui n'avait pas

voulu verser le sang du peuple, et il dut se rendre à lui-même cette

justice qu'il était un grand politique. Quelques jours après, M. le

général Th..., anciennement attaché à l'un des fils du roi

Louis-Philippe, vint à l'Élysée. Du plus loin que Louis Bonaparte le

vit, faisant dans sa pensée la comparaison que nous venons d'indiquer,

il cria d'un air de triomphe au général: Eh bien?

M. Louis Bonaparte est bien véritablement l'homme qui disait à l'un de

ses ministres d'autrefois, de qui nous le tenons: _Si j'avais été

Charles X et si, dans les journées de Juillet, j'avais pris Laffitte,

Benjamin Constant et Lafayette, je les aurais fait fusiller comme des

chiens_.

Le 4 décembre, Louis Bonaparte eût été arraché le soir même de l'Élysée,

et la loi triomphait, s'il eût été un de ces hommes qui hésitent devant

un massacre. Par bonheur pour lui, il n'avait pas de ces délicatesses.

Quelques cadavres de plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait? Allons,

tuez! tuez au hasard! sabrez! fusillez, canonnez, écrasez, broyez!

terrifiez-moi cette odieuse ville de Paris! Le coup d'état penchait, ce

grand meurtre le releva. Louis Bonaparte avait failli se perdre par sa

félonie, il se sauva par sa férocité. S'il n'avait été que Faliero,

c'était fait de lui; heureusement il était César Borgia. Il se jeta à la

nage avec son crime dans un fleuve de sang; un moins coupable s'y fût

noyé, il le traversa. C'est là ce qu'on appelle son succès. Aujourd'hui

il est sur l'autre rive, essayant de se sécher et de s'essuyer, tout

ruisselant de ce sang qu'il prend pour de la pourpre, et demandant

l'empire.

Napoléon Le Petit · 第 64 / 123 题