Par Victor Hugo. Ce livre sera publié prochainement. Ce sera une
narration complète de l'infâme événement de 1851. Une grande partie est
déjà, écrite; l'auteur recueille en ce moment des matériaux pour le
reste.
Il croit à propos d'entrer dès à présent dans quelques détails au sujet
de ce travail, qu'il s'est imposé comme un devoir.
L'auteur se rend cette justice qu'en écrivant cette narration, austère
occupation de son exil, il a sans cesse présente à l'esprit la haute
responsabilité de l'historien.
Quand elle paraîtra, cette narration soulèvera certainement de
nombreuses et violentes réclamations; l'auteur s'y attend; on ne taille
pas impunément dans la chair vive d'un crime contemporain, et à l'heure
qu'il est tout-puissant. Quoi qu'il en soit, quelles que soient ces
réclamations plus ou moins intéressées, et afin qu'on puisse en juger
d'avance le mérite, l'auteur croit devoir expliquer ici de quelle façon,
avec quel soin scrupuleux de la vérité cette histoire aura été écrite,
ou, pour mieux dire, ce procès-verbal du crime aura été dressé.
Ce récit du 2 décembre contiendra, outre les faits généraux que personne
n'ignore, un très grand nombre de faits inconnus qui y sont mis au jour
pour la première fois. Plusieurs de ces faits, l'auteur les a vus,
touchés, traversés; de ceux-là il peut dire: _quoeque ipse vidi et quorum
pars fui_. Les membres de la gauche républicaine, dont la conduite a été
si intrépide, ont vu ces faits comme lui, et leur témoignage ne lui
manquera pas. Pour tout le reste, l'auteur a procédé à une véritable
information judiciaire; il s'est fait pour ainsi dire le juge
d'instruction de l'histoire; chaque acteur du drame, chaque combattant,
chaque victime, chaque témoin, est venu déposer devant lui; pour tous
les faits douteux, il a confronté les dires et au besoin les personnes.
En général, les historiens parlent aux faits morts; ils les touchent
dans la tombe de leurs verges de juges, les font lever et les
interrogent. Lui, c'est aux faits vivants qu'il a parlé.
Tous les détails du 2 décembre ont de la sorte passé sous ses yeux; il
les a enregistrés tous, il les a pesés tous, aucun ne lui a échappé.
L'histoire pourra compléter ce récit; mais non l'infirmer. Les
magistrats manquant au devoir, il a fait leur office. Quand les
témoignages directs et de vive voix lui faisaient défaut, il a envoyé
sur les lieux ce qu'on pourrait appeler de réelles commissions
rogatoires. Il pourrait citer tel fait pour lequel il a dressé de
véritables questionnaires auxquels il a été minutieusement répondu.
Il le répète, il a soumis le 2 décembre à un long et sévère
interrogatoire. Il a porté le flambeau aussi loin et aussi avant qu'il a
pu. Il a, grâce à cette enquête, en sa possession près de deux cents
dossiers dont ce livre sortira. Il n'est pas un fait de ce récit
derrière lequel, quand l'ouvrage sera publié, l'auteur ne puisse mettre
un nom. On comprendra qu'il s'en abstienne, on comprendra même qu'il
substitue quelquefois aux noms propres et même à de certaines
indications de lieux, des désignations aussi peu transparentes que
possible, en présence des proscriptions pendantes. Il ne veut pas
fournir une liste supplémentaire à M. Bonaparte.
Certes, pas plus dans ce récit du 2 décembre que dans le livre qu'il
publie en ce moment, l'auteur n'est «impartial», comme on a l'habitude
de dire quand on veut louer un historien. L'impartialité, étrange vertu
que Tacite n'a pas. Malheur à qui resterait impartial devant les plaies
saignantes de la liberté! En présence du fait de décembre 1851, l'auteur
sent toute la nature humaine se soulever en lui, il ne s'en cache point,
et l'on doit s'en apercevoir en le lisant. Mais chez lui la passion pour
la vérité égale la passion pour le droit. L'homme indigné ne ment pas.
Cette histoire du 2 décembre donc, il le déclare au moment d'en citer
quelques pages, aura été écrite, on vient de voir comment, dans les
conditions de la réalité la plus absolue.
Nous jugeons utile d'en détacher dès à présent et d'en publier ici même
un chapitre[31] qui, nous le pensons, frappera les esprits, en ce qu'il
jette un jour nouveau sur le «succès» de M. Bonaparte. Grâce aux
réticences des historiographes officiels du 2 décembre, on ne sait pas
assez combien le coup d'état a été près de sa perte et on ignore tout à
fait par quel moyen il s'est sauvé. Mettons ce fait spécial sous les
yeux du lecteur.