Mais ce gouvernement, ce gouvernement horrible, hypocrite et bête, ce
gouvernement qui fait hésiter entre l'éclat de rire et le sanglot, cette
constitution-gibet où pendent toutes nos libertés, ce gros suffrage
universel et ce petit suffrage universel, le premier nommant le
président, l'autre nommant les législateurs, le petit disant au gros:
_monseigneur, recevez ces millions_, le gros disant au petit: _reçois
l'assurance de mes sentiments_; ce sénat, ce conseil d'état, d'où toutes
ces choses sortent-elles? Mon Dieu! est-ce que nous en sommes déjà venus
à ce point qu'il soit nécessaire de le rappeler?
D'où sort ce gouvernement? Regardez! cela coule encore, cela fume
encore, c'est du sang.
Les morts sont loin, les morts sont morts.
Ah! chose affreuse à penser et à dire, est-ce qu'on n'y songerait déjà
plus?
Est-ce que, parce qu'on boit et mange, parce que la carrosserie va,
parce que toi, terrassier, tu as du travail au bois de Boulogne, parce
que toi, maçon, tu gagnes quarante sous par jour au Louvre, parce que
toi, banquier, tu as bonifié sur les métalliques de Vienne ou sur les
obligations Hope et compagnie, parce que les titres de noblesse sont
rétablis, parce qu'on peut s'appeler monsieur le comte et madame la
duchesse, parce que les processions sortent à la Fête-Dieu, parce qu'on
s'amuse, parce qu'on rit, parce que les murs de Paris sont couverts
d'affiches de fêtes et de spectacles, est-ce qu'on oublierait qu'il y a
des cadavres là-dessous?
Est-ce que, parce qu'on a été au bal de l'École militaire, parce qu'on
est rentrée les yeux éblouis, la tête fatiguée, la robe déchirée, le
bouquet fané, et qu'on s'est jetée sur son lit et qu'on s'est endormie
en songeant à quelque joli officier, est-ce qu'on ne se souviendrait
plus qu'il y a là, sous l'herbe, dans une fosse obscure, dans un trou
profond, dans l'ombre inexorable de la mort, une foule immobile, glacée
et terrible, une multitude d'êtres humains déjà devenus informes, que
les vers dévorent, que la désagrégation consume, qui commencent à se
fondre avec la terre, qui existaient, qui travaillaient, qui pensaient,
qui aimaient, et qui avaient le droit de vivre et qu'on a tués?
Ah! si l'on ne s'en souvient plus, rappelons-le à ceux qui l'oublient!
Réveillez-vous, gens qui dormez! les trépassés vont défiler devant vos
yeux.