Mais on nous dit: N'allez-vous pas un peu loin? n'êtes-vous pas injuste?
concédez-lui quelque chose. N'a-t-il pas, dans une certaine mesure,
«fait du socialisme»? Et l'on remet sur le tapis le crédit foncier, les
chemins de fer, l'abaissement de la rente, etc.
Nous avons déjà apprécié ces mesures à leur juste valeur; mais en
admettant que ce soit là du «socialisme», vous seriez simples d'en
attribuer le mérite à M. Bonaparte. Ce n'est pas lui qui fait du
socialisme, c'est le temps.
Un homme nage contre un courant rapide; il lutte avec des efforts
inouïs, il frappe le flot du poing, du front, de l'épaule et du genou.
Vous dites: il remontera. Un moment après, vous le regardez, il a
descendu. Il est beaucoup plus bas dans le fleuve qu'il n'était au point
de départ. Sans le savoir et sans s'en douter, à chaque effort qu'il
fait, il perd du terrain. Il s'imagine qu'il remonte, et il descend
toujours. Il croit avancer et il recule. Crédit foncier, comme vous
dites, abaissement de la rente, comme vous dites, M. Bonaparte a déjà
fait plusieurs de ces décrets que vous voulez bien qualifier de
socialistes, et il en fera encore. M. Changarnier eût triomphé au lieu
de M. Bonaparte, qu'il en eût fait. Henri V reviendrait demain, qu'il en
ferait. L'empereur d'Autriche en fait en Galicie, et l'empereur Nicolas
en Lithuanie. En somme et après tout, qu'est-ce que cela prouve? que ce
courant qui s'appelle Révolution est plus fort que ce nageur qui
s'appelle Despotisme.
Mais ce socialisme même de M. Bonaparte, qu'est-il? Cela du socialisme?
je le nie. Haine de la bourgeoisie, soit; socialisme, non. Voyez le
ministère socialiste par excellence, le ministère de l'agriculture et du
commerce, il l'abolit. Que vous donne-t-il en compensation? le ministère
de la police. L'autre ministère socialiste, c'est le ministère de
l'instruction publique. Il est en danger. Un de ces matins on le
supprimera. Le point de départ du socialisme, c'est l'éducation, c'est
l'enseignement gratuit et obligatoire, c'est la lumière. Prendre les
enfants et en faire des hommes, prendre les hommes et en faire des
citoyens; des citoyens intelligents honnêtes, utiles, heureux. Le
progrès intellectuel, d'abord, le progrès moral d'abord; le progrès
matériel ensuite. Les deux premiers progrès amènent d'eux-mêmes et
irrésistiblement le dernier. Que fait M. Bonaparte? Il persécute et
étouffe partout l'enseignement. Il y a un paria dans notre France
d'aujourd'hui, c'est le maître d'école.
Avez-vous jamais réfléchi à ce que c'est qu'un maître d'école, à cette
magistrature où se réfugiaient les tyrans d'autrefois comme les
criminels dans un temple lieu d'asile? avez-vous jamais songé à ce que
c'est que l'homme qui enseigne les enfants? Vous entrez chez un charron,
il fabrique des roues et des timons; vous dites: c'est un homme utile;
vous entrez chez un tisserand, il fabrique de la toile; vous dites:
c'est un homme précieux; vous entrez chez un forgeron, il fabrique des
pioches, des marteaux, des socs de charrue; vous dites: c'est un homme
nécessaire; ces hommes, ces bons travailleurs, vous les saluez. Vous
entrez chez un maître d'école, saluez plus bas; savez-vous ce qu'il
fait? il fabrique des esprits.
Il est le charron, le tisserand et le forgeron de cette oeuvre dans
laquelle il aide Dieu: l'avenir.
Eh bien! aujourd'hui, grâce au parti prêtre régnant, comme il ne faut
pas que le maître d'école travaille à cet avenir, comme il faut que
l'avenir soit fait d'ombre et d'abrutissement, et non d'intelligence et
de clarté, voulez-vous savoir de quelle façon on fait fonctionner cet
humble et grand magistrat, le maître d'école? Le maître d'école sert la
messe, chante au lutrin, sonne vêpres, range les chaises, renouvelle les
bouquets devant le sacré-coeur, fourbit les chandeliers de l'autel,
époussette le tabernacle, plie les chapes et les chasubles, tient en
ordre et en compte le linge de la sacristie, met de l'huile dans les
lampes, bat le coussin du confessionnal, balaye l'église et un peu le
presbytère; le temps qui lui reste, il peut, à la condition de ne
prononcer aucun de ces trois mots du démon, Patrie, République, Liberté,
l'employer, si bon lui semble, à faire épeler l'A, B, C aux petits
enfants.
M. Bonaparte frappe à la fois l'enseignement en haut et en bas; en bas
pour plaire aux curés, en haut pour plaire aux évêques. En même temps
qu'il cherche à fermer l'école de village, il mutile le Collège de
France. Il renverse d'un coup de pied les chaires de Quinet et de
Michelet. Un beau matin, il déclare, par décret, suspectes les lettres
grecques et latines, et interdit le plus qu'il peut aux intelligences le
commerce des vieux poètes et des vieux historiens d'Athènes et de Rome,
flairant dans Eschyle et dans Tacite une vague odeur de démagogie. Il
met d'un trait de plume les médecins, par exemple, hors l'enseignement
littéraire, ce qui fait dire au docteur Serres: _Nous voilà dispensés
par décret de savoir lire et écrire_.
Impôts nouveaux, impôts somptuaires, impôts vestiaires; _nemo audeat
comedere præter duo fercula cum potagio;_ impôt sur les vivants, impôt
sur les morts, impôt sur les successions, impôt sur les voitures, impôt
sur le papier; bravo, hurle le parti bedeau, moins de livres! impôt sur
les chiens, les colliers payeront; impôt sur les sénateurs, les
armoiries payeront. Voilà qui va être populaire! dit M. Bonaparte en se
frottant les mains. C'est l'empereur socialiste, vocifèrent les affidés
dans les faubourgs; c'est l'empereur catholique, murmurent les béats
dans les sacristies. Qu'il serait heureux, s'il pouvait passer ici pour
Constantin et là pour Babeuf! Les mots d'ordre se répètent, l'adhésion
se déclare, l'enthousiasme gagne de proche en proche, l'école militaire
dessine son chiffre avec des bayonnettes et des canons de pistolet,
l'abbé Gaume et le cardinal Gousset applaudissent, on couronne de fleurs
son buste à la halle, Nanterre lui dédie des rosières, l'ordre social
est décidément sauvé, la propriété, la famille et la religion respirent,
et la police lui dresse une statue.
De bronze?
Fi donc! c'est bon pour l'oncle.
De marbre! _Tu es Pietri et super hanc pietram ædificabo effigiem
meam[30]_.
Ce qu'il attaque, ce qu'il poursuit, ce qu'ils poursuivent tous avec
lui, ce sur quoi ils s'acharnent, ce qu'ils veulent écraser, brûler,
supprimer, détruire, anéantir, est-ce ce pauvre homme obscur qu'on
appelle instituteur primaire? est-ce ce carré de papier qu'on appelle un
journal? est-ce ce fascicule de feuillets qu'on appelle un livre? est-ce
cet engin de bois et de fer qu'on appelle une presse? non, c'est toi,
pensée, c'est toi, raison de l'homme, c'est toi, dix-neuvième siècle,
c'est toi, providence, c'est toi, Dieu!
Nous qui les combattons, nous sommes «les éternels ennemis de l'ordre»;
nous sommes, car ils ne trouvent pas encore que ce mot soit usé, des
démagogues.
Dans la langue du duc d'Albe, croire à la sainteté de la conscience
humaine, résister à l'inquisition, braver le bûcher pour sa foi, tirer
l'épée pour sa patrie, défendre son culte, sa ville, son foyer, sa
maison, sa famille, son Dieu, cela se nommait _la gueuserie_; dans la
langue de Louis Bonaparte, lutter pour la liberté, pour la justice, pour
le droit, combattre pour la cause du progrès, de la civilisation, de la
France, de l'humanité, vouloir l'abolition de la guerre et de la peine
de mort, prendre au sérieux la fraternité des hommes, croire au serment
juré, s'armer pour la constitution de son pays, défendre les lois, cela
s'appelle _la démagogie_.
On est démagogue au dix-neuvième siècle comme on était gueux au
seizième.
Ceci étant donné que le dictionnaire de l'académie n'existe plus, qu'il
fait nuit en plein midi, qu'un chat ne s'appelle plus un chat et que
Baroche ne s'appelle plus un fripon, que la justice est une chimère, que
l'histoire est un rêve, que le prince d'Orange est un gueux et le duc
d'Albe un juste, que Louis Bonaparte est identique à Napoléon le Grand,
que ceux qui ont violé la constitution sont des sauveurs et que ceux qui
l'ont défendue sont des brigands, en un mot, que l'honnêteté humaine est
morte, soit! alors j'admire ce gouvernement. Il va bien. Il est modèle
en son genre. Il comprime, il réprime, il opprime, il emprisonne, il
exile, il mitraille, il extermine, et même il «gracie»! il fait de
l'autorité à coups de canon et de la clémence à coups de plat de sabre.
À votre aise, répètent quelques braves incorrigibles de l'ex-parti de
l'ordre, indignez-vous, raillez, flétrissez, conspuez, cela nous est
égal; vive la stabilité! tout cet ensemble constitue, après tout, un
gouvernement solide.
Solide! nous nous sommes déjà expliqués sur cette solidité.
Solide! je l'admire, cette solidité. S'il neigeait des journaux en
France seulement pendant deux jours, le matin du troisième jour on ne
saurait plus où M. Louis Bonaparte a passé.
N'importe, cet homme pèse sur l'époque entière, il défigure le
dix-neuvième siècle, et il y aura peut-être dans ce siècle deux ou trois
années sur lesquelles, à je ne sais quelle trace ignoble, on reconnaîtra
que Louis Bonaparte s'est assis là.
Cet homme, chose triste à dire, est maintenant la question de tous les
hommes.
À de certaines époques dans l'histoire, le genre humain tout entier, de
tous les points de la terre, fixe les yeux sur un lieu mystérieux d'où
il semble que va sortir la destinée universelle. Il y a eu des heures où
le monde a regardé le Vatican; Grégoire VII, Léon X, avaient là leur
chaire; d'autres heures où il a contemplé le Louvre, Philippe-Auguste,
Louis IX, François Ier, Henri IV, étaient là; l'Escurial, Saint-Just,
Charles-Quint y songeait; Windsor, Élisabeth la Grande y régnait;
Versailles, Louis XIV entouré d'astres y rayonnait; le Kremlin, on y
entrevoyait Pierre le Grand; Potsdam, Frédéric II s'y enfermait avec
Voltaire...--Aujourd'hui, baisse la tête, histoire, l'univers regarde
l'Élysée!
Cette espèce de porte bâtarde, gardée par deux guérites peintes en
coutil, à l'extrémité du faubourg Saint-Honoré, voilà ce que contemple
aujourd'hui, avec une sorte d'anxiété profonde, le regard du monde
civilisé!...--Ah! qu'est-ce que c'est que cet endroit d'où il n'est pas
sorti une idée qui ne fût un piége, pas une action qui ne fût un crime?
Qu'est-ce que c'est que cet endroit où habitent tous les cynismes avec
toutes les hypocrisies? Qu'est-ce que c'est que cet endroit où les
évêques coudoient Jeanne Poisson dans l'escalier, et, comme il y a cent
ans, la saluent jusqu'à terre; où Samuel Bernard rit dans un coin avec
Laubardemont; où Escobar entre donnant le bras à Gusman d'Alfarache; où,
rumeur affreuse, dans un fourré du jardin l'on dépêche, dit-on, à coups
de bayonnette, des hommes qu'on ne veut pas juger; où l'on entend un
homme dire à une femme qui intercède et qui pleure: «Je vous passe vos
amours, passez-moi mes haines!» Qu'est-ce que c'est que cet endroit où
l'orgie de 1852 importune et déshonore le deuil de 1815? où Césarion,
les bras croisés ou les mains derrière le dos, se promène sous ces mêmes
arbres, dans ces mêmes allées que hante encore le fantôme indigné de
César?
Cet endroit, c'est la tache de Paris; cet endroit, c'est la souillure du
siècle; cette porte, d'où sortent toutes sortes de bruits joyeux,
fanfares, musiques, rires, chocs des verres, cette porte, saluée le jour
par les bataillons qui passent, illuminée la nuit, toute grande ouverte
avec une confiance insolente, c'est une sorte d'injure publique toujours
présente. Le centre de la honte du monde est là.
Ah! à quoi songe la France? Certes, il faut réveiller cette nation; il
faut lui prendre le bras, il faut la secouer, il faut lui parler; il
faut parcourir les champs, entrer dans les villages, entrer dans les
casernes, parler au soldat qui ne sait plus ce qu'il a fait, parler au
laboureur qui a une gravure de l'empereur dans sa chaumière et qui vote
tout ce qu'on veut à cause de cela; il faut leur ôter le radieux fantôme
qu'ils ont devant les yeux; toute cette situation n'est autre chose
qu'un immense et fatal quiproquo; il faut éclaircir ce quiproquo, aller
au fond, désabuser le peuple, le peuple des campagnes surtout, le
remuer, l'agiter, l'émouvoir, lui montrer les maisons vides, lui montrer
les fosses ouvertes, lui faire toucher du doigt l'horreur de ce
régime-ci. Ce peuple est bon et honnête. Il comprendra. Oui, paysan, ils
sont deux, le grand et le petit, l'illustre et l'infâme, Napoléon et
Naboléon!
Résumons ce gouvernement.
Qui est à l'Élysée et aux Tuileries? le crime. Qui siége au Luxembourg?
la bassesse. Qui siége au palais Bourbon? l'imbécillité. Qui siège au
palais d'Orsay? la corruption. Qui siège au Palais de justice? la
prévarication. Et qui est dans les prisons, dans les forts, dans les
cellules, dans les casemates, dans les pontons, à Lambessa, à Cayenne,
dans l'exil? la loi, l'honneur, l'intelligence, la liberté, le droit.
Proscrits, de quoi vous plaignez-vous? vous avez la bonne part.