LES DEUX PROFILS DE M. BONAPARTE

Le curieux, c'est qu'ils veulent qu'on les respecte; un général est

vénérable, un ministre est sacré. La comtesse d'Andl--, jeune femme de

Bruxelles, était à Paris en mars 1852; elle se trouvait un jour dans un

salon du faubourg Saint-Honoré. M. de P. entre; madame d'Andl--veut

sortir et passe devant lui, et il se trouve qu'en songeant à autre chose

probablement, elle hausse les épaules. M. de P. s'en aperçoit; le

lendemain madame d'Andl--est avertie que désormais, sous peine d'être

expulsée de France comme un représentant du peuple, elle ait à

s'abstenir de toute marque d'approbation ou d'improbation quand elle

voit des ministres.

Sous ce gouvernement-caporal et sous cette constitution-consigne, tout

marche militairement. Le peuple français va à l'ordre pour savoir

comment il doit se lever, se coucher, s'habiller, en quelle toilette il

peut aller à l'audience du tribunal ou à la soirée de M. le préfet;

défense de faire des vers médiocres; défense de porter barbe; le jabot

et la cravate blanche sont lois de l'état. Règle, discipline, obéissance

passive, les yeux baissés, silence dans les rangs, tel est le joug sous

lequel se courbe en ce moment la nation de l'initiative et de la

liberté, la grande France révolutionnaire. Le réformateur ne s'arrêtera

que lorsque la France sera assez caserne pour que les généraux disent: À

la bonne heure! et assez séminaire pour que les évêques disent: C'est

assez!

Aimez-vous le soldat? on en a mis partout. Le conseil municipal de

Toulouse donne sa démission; le préfet Chapuis-Montlaville remplace le

maire par un colonel, le premier adjoint par un colonel, et le deuxième

adjoint par un colonel[29]. Les gens de guerre prennent le haut du pavé.

«Les soldats, dit Mably, croyant être à la place des citoyens qui

avaient fait autrefois les consuls, les dictateurs, les censeurs et les

tribuns, associèrent au gouvernement des empereurs une espèce de

démocratie militaire.» Avez-vous un shako sur le crâne? faites ce qu'il

vous plaira. Un jeune homme rentrant du bal passe rue Richelieu devant

la porte de la Bibliothèque; le factionnaire le couche en joue et le

tue; le lendemain les journaux disent: «Le jeune homme est mort», et

c'est tout. Timour-Beig accorda à ses compagnons d'armes et à leurs

descendants jusqu'à la septième génération le droit d'impunité pour

quelque crime que ce fût, à moins que le délinquant n'eût commis le

crime neuf fois. Le factionnaire de la rue Richelieu a encore huit

citoyens à tuer avant d'être traduit devant un conseil de guerre. Il

fait bon d'être soldat, mais il ne fait pas bon d'être citoyen. En même

temps, cette malheureuse armée, on la déshonore. Le 3 décembre, on

décore les commissaires qui ont arrêté ses représentants et ses

généraux; il est vrai qu'elle-même a reçu deux louis par homme. Ô honte

de tous les côtés! l'argent aux soldats et la croix aux mouchards!

Jésuitisme et caporalisme, c'est là ce régime tout entier. Tout

l'expédient politique de M. Bonaparte se compose de deux hypocrisies,

hypocrisie soldatesque tournée vers l'armée, hypocrisie catholique

tournée vers le clergé. Quand ce n'est pas Fracasse, c'est Basile.

Quelquefois, c'est les deux ensemble. De cette façon il parvient à ravir

d'aise en même temps Montalembert, qui ne croit pas à la France, et

Saint-Arnaud, qui ne croit pas en Dieu.

Le dictateur sent-il l'encens? sent-il le tabac? cherchez. Il sent le

tabac et l'encens. Ô France! quel gouvernement! Les éperons passent sous

la soutane. Le coup d'état va à la messe, rosse les pékins, lit son

bréviaire, embrasse Catin, dit son, chapelet, vide les pots et fait ses

pâques. Le coup d'état affirme, ce qui est douteux, que nous sommes

revenus à l'époque des jacqueries; ce qui est certain, c'est qu'il nous

ramène _Diex el volt_. L'Élysée a la foi du templier, et la soif aussi.

Jouir et bien vivre, répétons-le, et manger le budget; ne rien croire,

tout exploiter; compromettre à la fois deux choses saintes, l'honneur

militaire et la foi religieuse; tacher l'autel avec le sang et le

drapeau avec le goupillon; rendre le soldat ridicule et le prêtre un peu

féroce; mêler à cette grande escroquerie politique qu'il appelle son

pouvoir l'église et la nation, les consciences catholiques et les

consciences patriotes, voilà le procédé de Bonaparte le Petit.

Tous ses actes, depuis les plus énormes jusqu'aux plus puérils, depuis

ce qui est hideux jusqu'à ce qui est risible, sont empreints de ce

double jeu. Par exemple les solennités nationales l'ennuient. 24

février, 4 mai; il y a des souvenirs gênants ou dangereux qui reviennent

opiniâtrement à jour fixe. Un anniversaire est un importun. Supprimons

les anniversaires. Soit. Ne gardons qu'une fête, la nôtre. À merveille.

Mais avec une fête, une seule, comment satisfaire deux partis, le parti

soldat et le parti prêtre? Le parti soldat est voltairien. Où Canrobert

sourira, Riancey fera la grimace. Comment faire? vous allez voir. Les

grands escamoteurs ne sont pas embarrassés pour si peu. Le _Moniteur_

déclare un beau matin qu'il n'y aura plus désormais qu'une fête

nationale, le 15 août. Sur ce, commentaire semi-officiel; les deux

masques du dictateur se mettent à parler.--Le 15 août, dit la bouche

Ratapoil, jour de la Saint-Napoléon!--Le 15 août, dit la

bouche-Tartuffe, fête de la sainte vierge! D'un côté le Deux-Décembre

enfle ses joues, grossit sa voix, tire son grand sabre et s'écrie:

sacrebleu, grognards! fêtons Napoléon le Grand! de l'autre il baisse les

yeux, fait le signe de la croix et marmotte: mes très chers frères,

adorons le sacré coeur de Marie!

Le gouvernement actuel, main baignée de sang qui trempe le doigt dans

l'eau bénite.

Napoléon Le Petit · 第 46 / 123 题