Cet homme, oublions son 2 décembre, oublions son origine, voyons,
qu'est-il comme capacité politique? Voulez-vous le juger depuis huit
mois qu'il règne? regardez d'une part son pouvoir, d'autre part ses
actes. Que peut-il? Tout. Qu'a-t-il fait? Rien. Avec cette pleine
puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la
France, de l'Europe peut-être. Il n'eût, certes, pas effacé le crime du
point de départ, mais il l'eût couvert. À force d'améliorations
matérielles, il eût réussi peut-être à masquer à la nation son
abaissement moral. Même, il faut le dire, pour un dictateur de génie, la
chose n'était pas malaisée. Un certain nombre de problèmes sociaux,
élaborés dans ces dernières années par plusieurs esprits robustes,
semblaient mûrs et pouvaient recevoir, au grand profit et au grand
contentement du peuple, des solutions actuelles et relatives. Louis
Bonaparte n'a pas même paru s'en douter. Il n'en a abordé, il n'en a
entrevu aucun. Il n'a pas même retrouvé à l'Élysée quelques vieux restes
des méditations socialistes de Ham. Il a ajouté plusieurs crimes
nouveaux à son premier crime, et en cela il a été logique. Ces crimes
exceptés, il n'a rien produit. Omnipotence complète, initiative nulle.
Il a pris la France et n'en sait rien faire. En vérité, on est tenté de
plaindre cet eunuque se débattant avec la toute-puissance.
Certes, ce dictateur s'agite, rendons-lui cette justice; il ne reste pas
un moment tranquille; il sent autour de lui avec effroi la solitude et
les ténèbres; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il se remue. Il
fait rage, il touche à tout, il court après les projets; ne pouvant
créer, il décrète; il cherche à donner le change sur sa nullité; c'est
le mouvement perpétuel; mais, hélas! cette roue tourne à vide.
Conversion des rentes? où est le profit jusqu'à ce jour? Économie de
dix-huit millions. Soit; les rentiers les perdent, mais le président et
le sénat, avec leurs deux dotations, les empochent, bénéfice pour la
France: zéro. Crédit foncier? les capitaux n'arrivent pas. Chemins de
fer? on les décrète, puis on les retire. Il en est de toutes ces choses
comme des cités ouvrières. Louis Bonaparte souscrit, mais ne paye pas.
Quant au budget, quant à ce budget contrôlé par les aveugles qui sont au
conseil d'état et voté par les muets qui sont au corps législatif,
l'abîme se fait dessous. Il n'y avait de possible et d'efficace qu'une
grosse économie sur l'armée, deux cent mille soldats laissés dans leurs
foyers, deux cents millions épargnés. Allez donc essayer de toucher à
l'armée! le soldat, qui redeviendrait libre, applaudirait; mais que
dirait l'officier? et, au fond, ce n'est pas le soldat, c'est l'officier
qu'on caresse. Et puis, il faut garder Paris et Lyon, et toutes les
villes, et, plus tard, quand on sera empereur, il faudra bien faire un
peu la guerre à l'Europe. Voyez le gouffre! Si, des questions
financières, on passe aux institutions politiques, oh! là, les
néo-bonapartistes s'épanouissent, là sont les créations! Quelles
créations, bon Dieu! Une constitution style Ravrio, nous venons de la
contempler, ornée de palmettes et de cous de cygne, apportée à l'Élysée
avec de vieux fauteuils dans les voitures du garde-meuble; le
sénat-conservateur recousu et redoré, le conseil d'état de 1806 retapé
et rebordé de quelques galons neufs; le vieux corps législatif rajusté,
recloué et repeint, avec Lainé de moins et Morny de plus! pour liberté
de la presse, le bureau de l'esprit public; pour liberté individuelle,
le ministère de la police. Toutes ces «institutions»--nous les avons
passées en revue--ne sont autre chose que l'ancien meuble de salon de
l'empire. Battez, époussetez, ôtez les toiles d'araignée, éclaboussez le
tout de taches de sang français, et vous avez l'établissement de 1852.
Ce bric-à-brac gouverne la France. Voilà les créations! Où est le bon
sens? où est la raison? où est la vérité? Pas un côté sain de l'esprit
contemporain qui ne soit heurté, pas une conquête juste de ce siècle qui
ne soit jetée à terre et brisée. Toutes les extravagances devenues
possibles. Ce que nous voyons depuis le 2 décembre, c'est le galop, à
travers l'absurde, d'un homme médiocre échappé.
Ces hommes, le malfaiteur et ses complices, ont un pouvoir immense,
incomparable, absolu, illimité, suffisant, nous le répétons, pour
changer la face de l'Europe. Ils s'en servent pour jouir. S'amuser et
s'enrichir, tel est leur «socialisme». Ils ont arrêté le budget sur la
grande route; les coffres sont là ouverts; ils emplissent leurs
sacoches, ils ont de l'argent en veux-tu en voilà. Tous les traitements
sont doublés ou triplés, nous en avons dit plus haut les chiffres. Trois
ministres, Turgot,--il y a un Turgot dans cette affaire,--Persigny et
Maupas, ont chacun un million de fonds secrets; le sénat a un million,
le conseil d'état un demi-million, les officiers du 2 décembre ont un
mois-Napoléon, c'est-à-dire des millions; les soldats du 2 décembre ont
des médailles, c'est-à-dire des millions; M. Murat veut des millions et
en aura; un ministre se marie, vite un demi-million; M. Bonaparte, _quia
nominor Poleo_, a douze millions, plus quatre millions, seize millions.
Millions, millions! ce régime s'appelle Million. M. Bonaparte a trois
cents chevaux de luxe, les fruits et les légumes des châteaux nationaux,
et des parcs et jardins jadis royaux; il regorge; il disait l'autre
jour: _toutes mes voitures_; comme Charles-Quint disait: toutes mes
Espagnes, et comme Pierre le Grand disait: toutes mes Russies. Les noces
de Gamache sont à l'Élysée, les broches tournent nuit et jour devant des
feux de joie; on y consomme--ces bulletins-là se publient, ce sont les
bulletins du nouvel empire--six cent cinquante livres de viande par
jour; l'Élysée aura bientôt cent quarante-neuf cuisines comme le château
de Schoenbrunn; on boit, on mange, on rit, on banquette; banquet chez
tous les ministres, banquet à l'École militaire, banquet à l'Hôtel de
Ville, banquet aux Tuileries, fête monstre le 10 mai, fête encore plus
monstre le 15 août; on nage dans toutes les abondances et dans toutes
les ivresses. Et l'homme du peuple, le pauvre journalier auquel le
travail manque, le prolétaire en haillons, pieds nus, auquel l'été
n'apporte pas de pain et auquel l'hiver n'apporte pas de bois, dont la
vieille mère agonise sur une paillasse pourrie, dont la jeune fille se
prostitue au coin des rues pour vivre, dont les petits enfants
grelottent de faim, de fièvre et de froid dans les bouges du faubourg
Saint-Marceau, dans les greniers de Rouen, dans les caves de Lille, y
songe-t-on? que devient-il? que fait-on pour lui? Crève, chien!