MENS AGITAT MOLEM

Au centre est l'homme; l'homme que nous avons dit; l'homme punique;

l'homme fatal, attaquant la civilisation pour arriver au pouvoir,

cherchant, ailleurs que dans le vrai peuple, on ne sait quelle

popularité féroce, exploitant les côtés encore sauvages du paysan et du

soldat, tâchant de réussir par les égoïsmes grossiers, par les passions

brutales, par les envies éveillées, par les appétits excités; quelque

chose comme Marat prince, au but près qui, chez Marat, était grand et,

chez Louis Bonaparte, est petit; l'homme qui tue, qui déporte, qui

exile, qui expulse, qui proscrit, qui spolie; cet homme au geste

accablé, à l'oeil vitreux, qui marche d'un air distrait au milieu des

choses horribles qu'il fait, comme une sorte de somnambule sinistre.

On a dit de Louis Bonaparte, soit en mauvaise part, soit en bonne part,

car ces êtres étranges ont d'étranges flatteurs:--«C'est un dictateur,

c'est un despote, rien de plus.»--C'est cela à notre avis, et c'est

aussi autre chose.

Le dictateur était un magistrat. Tite-Live[24] et Cicéron[25]

l'appellent _proetor maximus_; Sénèque[26] l'appelle _magister populi_;

ce qu'il décrétait était tenu pour arrêt d'en haut; Tite-Live[27]

dit:_pro numine observatum_. Dans ces temps de civilisation incomplète,

la rigidité des lois antiques n'ayant pas tout prévu, sa fonction était

de pourvoir au salut du peuple il était le produit de ce texte: _salus

populi lex esto_ Il faisait porter devant lui les vingt-quatre haches,

signes du droit de vie et de mort. Il était en dehors de la loi,

au-dessus de la loi, mais il ne pouvait toucher à la loi. La dictature

était un voile derrière lequel la loi restait entière. La loi était

avant le dictateur et était après le dictateur. Elle le ressaisissait à

sa sortie. Il était nommé pour un temps très court, six mois; _semestris

dictatura_, dit Tite-Live[28]. Habituellement, comme si cet énorme

pouvoir, même librement consenti par le peuple, finissait par peser

comme un remords, le dictateur se démettait avant la fin du terme.

Cincinnatus s'en alla au bout de huit jours. Il était interdit au

dictateur de disposer des deniers publics sans autorisation du sénat, et

de sortir de l'Italie. Il ne pouvait monter à cheval sans la permission

du peuple. Il pouvait être plébéien; Marcius Rutilus et Publius Philo

furent dictateurs. On créait un dictateur pour des objets fort

divers,--pour établir des fêtes à l'occasion des jours saints,--pour

enfoncer un clou sacré dans le mur du temple de Jupiter,--une fois, pour

nommer le sénat. Rome république porta quatrevingt-huit dictateurs.

Cette institution intermittente dura cent cinquante-trois ans, de l'an

552 de Rome à l'an 705. Elle commença par Servilius Geminus et arriva à

César en passant par Sylla. À César elle expira. La dictature était

faite pour être répudiée par Cincinnatus et épousée par César. César fut

cinq fois dictateur en cinq ans, de 706 à 711. Cette magistrature était

dangereuse; elle finit par dévorer la liberté.

M. Bonaparte est-il un dictateur? nous ne voyons pas d'inconvénient à

répondre oui. _Prætor maximus_, général en chef? le drapeau le salue.

_Magister populi_, maître du peuple? demandez aux canons braqués sur les

places publiques. _Pro numine observatum_, tenu pour dieu? demandez à M.

Troplong. Il a nommé le sénat; il a institué des jours fériés; il a

pourvu au «salut de la société»; il a enfoncé un clou sacré dans le mur

du Panthéon et il a accroché à ce clou son coup d'état. Seulement il

fait et défait la loi à sa fantaisie, il monte à cheval sans permission,

et quant aux six mois, il prend un peu plus de temps. César avait pris

cinq ans, il prend le double; c'est juste. Jules César cinq, M. Louis

Bonaparte dix, la proportion est gardée.

Du dictateur passons au despote. C'est l'autre qualification presque

acceptée par M. Bonaparte. Parlons un peu la langue du bas-empire. Elle

sied au sujet.

Le Despotès venait après le Basileus. Il était, entre autres attributs,

général de l'infanterie et de la cavalerie, _magister utriusque

exercitus_. Ce fut l'empereur Alexis, surnommé l'Ange, qui créa la

dignité de despotès. Le despotès était moins que l'empereur et au-dessus

du sebastocrator ou auguste et du césar.

On voit que c'est aussi un peu cela. M. Bonaparte est despotès en

admettant, ce qui est facile, que Magnan soit césar et que Maupas soit

auguste.

Despote, dictateur, c'est admis. Tout ce grand éclat, tout ce triomphant

pouvoir, n'empêchent pas qu'il ne se passe dans Paris de petits

incidents comme celui-ci, que d'honnêtes badauds, témoins du fait, vous

racontent tout rêveurs: Deux hommes cheminent dans la rue, ils causent

de leurs affaires, de leur négoce. L'un d'eux parle de je ne sais quel

fripon dont il croit avoir à se plaindre. C'est un malheureux, dit-il,

c'est un escroc, c'est un gueux. Un agent de police entend ces derniers

mots:_--Monsieur_, dit-il, _vous parlez du président; je vous arrête_.

Maintenant M. Bonaparte sera-t-il ou ne sera-t-il pas empereur?

Belle question! Il est maître, il est cadi, mufti, bey, dey, soudan,

grand-khan, grand-lama, grand-mogol, grand-dragon, cousin du soleil,

commandeur des croyants, schah, czar, sophi et calife. Paris n'est plus

Paris, c'est Bagdad, avec un Giafar qui s'appelle Persigny et une

Schéhérazade qui risque d'avoir le cou coupé tous les matins et qui

s'appelle _le Constitutionnel_. M. Bonaparte peut tout ce qu'il lui

plaît sur les biens, sur les familles, sur les personnes. Si les

citoyens français veulent savoir la profondeur du «gouvernement» dans

lequel ils sont tombés, ils n'ont qu'à s'adresser à eux-mêmes quelques

questions. Voyons, juge, il t'arrache ta robe et t'envoie en prison.

Après? Voyons, sénat, conseil d'état, corps législatif, il saisit une

pelle et fait de vous un tas dans un coin. Après? Toi, propriétaire, il

te confisque ta maison d'été et ta maison d'hiver avec cours, écuries,

jardins et dépendances. Après? Toi, père, il te prend ta fille; toi,

frère, il te prend ta soeur; toi, bourgeois, il te prend ta femme,

d'autorité, de vive force. Après? Toi, passant, ton visage lui déplaît,

il te casse la tête d'un coup de pistolet et rentre chez lui. Après?

Toutes ces choses faites, qu'en résulterait-il? Rien. Monseigneur le

prince-président a fait hier sa promenade habituelle aux Champs-Élysées

dans une calèche à la Daumont attelée de quatre chevaux, accompagné d'un

seul aide de camp. Voilà ce que diront les journaux.

Il a effacé des murs _Liberté, Égalité, Fraternité_. Il a eu raison. Ah!

français! vous n'êtes plus ni libres, le gilet de force est là; ni

égaux, l'homme de guerre est tout; ni frères, la guerre civile couve

sous cette lugubre paix d'état de siège.

Empereur? pourquoi pas? il a un Maury qui s'appelle Sibour; il a un

Fontanes, un Faciuntasinos, si vous l'aimez mieux, qui s'appelle

Fortoul; il a un Laplace qui répond au nom de Leverrier, mais qui n'a

pas fait la _Mécanique céleste_. Il trouvera aisément des Esménard et

des Luce de Lancival. Son Pie VII est à Rome dans la soutane de Pie IX.

Son uniforme vert, on l'a vu à Strasbourg; son aigle, on l'a vu à

Boulogne; sa redingote grise, ne la portait-il pas à Ham? casaque ou

redingote, c'est tout un. Madame de Staël sort de chez lui. Elle a écrit

_Lélia_. Il lui sourit en attendant qu'il l'exile. Tenez-vous à une

archiduchesse? attendez un peu, il en aura une. _Tu, felix Austria,

nube._ Son Murat se nomme Saint-Arnaud, son Talleyrand se nomme Morny,

son duc d'Enghien s'appelle le Droit.

Regardez, que lui manque-t-il? rien; peu de chose; à peine Austerlitz et

Marengo.

Prenez-en votre parti, il est empereur _in petto_; un de ces matins, il

le sera au soleil; il ne faut plus qu'une toute petite formalité, la

chose de faire sacrer et couronner à Notre-Dame son faux serment. Après

quoi ce sera beau; attendez-vous à un spectacle impérial. Attendez-vous

aux caprices. Attendez-vous aux surprises, aux stupeurs, aux

ébahissements, aux alliances de mots les plus inouïes, aux cacophonies

les plus intrépides; attendez-vous au prince Troplong, au duc Maupas, au

duc Mimerel, au marquis Leboeuf, au baron Baroche! En ligne, courtisans;

chapeau bas, sénateurs; l'écurie s'ouvre, monseigneur le cheval est

consul. Qu'on fasse dorer l'avoine de son altesse Incitatus.

Tout s'avalera; l'hiatus du public sera prodigieux. Toutes les énormités

passeront. Les anciens gobe-mouches disparaîtront et feront place aux

gobe-baleines.

Pour nous qui parlons, dès à présent l'empire existe, et, sans attendre

le proverbe du sénatus-consulte et la comédie du plébiscite, nous

envoyons ce billet de faire part à l'Europe:

--La trahison du 2 décembre est accouchée de l'empire.

La mère et l'enfant se portent mal.

Napoléon Le Petit · 第 42 / 123 题