LES ADHÉRENTS

Qui se groupe autour de l'établissement? Nous l'avons dit, le coeur se

soulève d'y songer. Ah! ces gouvernants d'aujourd'hui, nous les

proscrits d'à présent, nous nous les rappelons lorsqu'ils étaient

représentants du peuple, il y a un an seulement, et qu'ils allaient et

venaient dans les couloirs de l'assemblée, la tête haute, avec des

façons d'indépendance et des allures et des airs de s'appartenir. Quelle

superbe! et comme on était fier! comme on mettait la main sur son coeur

en criant vive la république! Et si, à la tribune, quelque «terroriste»,

quelque «montagnard», quelque «rouge» faisait allusion au coup d'état

comploté et à l'empire projeté, comme on lui vociférait: Vous êtes un

calomniateur! Comme on haussait les épaules au mot de sénat!--L'empire

aujourd'hui, s'écriait l'un, ce serait la boue et le sang; vous nous

calomniez, nous n'y tremperons jamais!--l'autre affirmait qu'il n'était

ministre du président que pour se dévouer à la défense de la

constitution et des lois; l'autre glorifiait la tribune comme le

palladium du pays; l'autre rappelait le serment de Louis Bonaparte, et

disait: Doutez-vous que ce soit un honnête homme? Ceux-ci, ils sont

deux, ont été jusqu'à voter et signer sa déchéance, le 2 décembre, dans

la mairie du dixième arrondissement; cet autre a envoyé le 4 décembre un

billet à celui qui écrit ces lignes pour le «féliciter d'avoir dicté la

proclamation de la gauche qui met Louis Bonaparte _hors la loi_...»--Et

les voilà sénateurs, conseillers d'état, ministres, passementés,

galonnés, dorés! Infâmes! avant de broder vos manches, lavez vos mains!

M. Q.-B. va trouver M. O.-B. et lui dit: «--Comprenez-vous l'aplomb de

ce Bonaparte? n'a-t-il pas osé m'offrir une place de maître des

requêtes?--Vous avez refusé?--Certes.» Le lendemain, offre d'une place

de conseiller d'état, vingt-cinq mille francs; le maître des requêtes

indigné devient un conseiller d'état attendri. M. Q.-B. accepte.

Une classe d'hommes s'est ralliée en masse, les imbéciles. Ils composent

la partie saine du corps législatif. C'est à eux que le «chef de l'état»

adresse ce boniment:--«La première épreuve de la constitution, d'origine

toute française, a dû vous convaincre que nous possédions les conditions

d'un gouvernement fort et libre... Le contrôle est sérieux, la

discussion est libre et le vote de l'impôt décisif... Il y a en France

un gouvernement animé de la foi et de l'amour du bien, qui repose sur le

peuple, source de tout pouvoir; sur l'armée, source de toute force; sur

la religion, source de toute justice. Recevez l'assurance de mes

sentiments.» Ces braves dupes, nous les connaissons aussi; nous en avons

vu bon nombre sur les bancs de la majorité à l'assemblée législative.

Leurs chefs, opérateurs habiles, avaient réussi à les terrifier, moyen

sûr de les conduire où l'on voulait. Ces chefs, ne pouvant plus employer

utilement les anciens épouvantails, les mots _jacobin_ et

_sans-culotte_, décidément trop usés, avaient remis à neuf le mot

_démagogue_. Ces meneurs, rompus aux pratiques et aux manoeuvres,

exploitaient le mot «la Montagne» avec succès; ils agitaient à propos

cet effrayant et magnifique souvenir. Avec ces quelques lettres de

l'alphabet, groupées en syllabes et accentuées

convenablement:--démagogie,--montagnards,--partageux,--communistes,

rouges,--ils faisaient passer des lueurs devant les yeux des niais. Ils

avaient trouvé moyen de pervertir les cerveaux de leurs collègues

ingénus au point d'y incruster, pour ainsi dire, des espèces de

dictionnaires où chacune des expressions dont se servaient les orateurs

et les écrivains de la démocratie se trouvait immédiatement

traduite.--_Humanité_, lisez: _Férocité_;--_Bien-être universel_, lisez:

_Bouleversement_--;--_République_, lisez:_Terrorisme_;--_Socialisme_,

lisez:_Pillage_;--_Fraternité_, lisez:_Massacre_; _Évangile_, lisez:

_Mort aux riches_. De telle sorte que lorsqu'un orateur de la gauche

disait, par exemple: _Nous voulons la suppression de la guerre et

l'abolition de la peine de mort_, une foule de pauvres gens, à droite,

entendaient distinctement:_Nous voulons tout mettre à feu et à sang_,

et, furieux, montraient le poing à l'orateur. Après de tels discours où

il n'avait été question que de liberté, de paix universelle, de

bien-être par le travail, de concorde et de progrès, on voyait les

représentants de cette catégorie que nous avons désignée en tête de ce

paragraphe se lever tout pâles; ils n'étaient pas bien sûrs de n'être

pas déjà guillotinés et s'en allaient chercher leurs chapeaux pour voir

s'ils avaient encore leurs têtes.

Ces pauvres êtres effarés n'ont pas marchandé leur adhésion au 2

décembre. C'est pour eux qu'a été spécialement inventée la

locution:--«Louis-Napoléon a sauvé la société.»

Et ces éternels préfets, ces éternels maires, ces éternels capitouls,

ces éternels échevins, ces éternels complimenteurs du soleil levant ou

du lampion allumé, qui arrivent, le lendemain du succès, au vainqueur,

au triomphateur, au maître, à sa majesté Napoléon le Grand, à sa majesté

Louis XVIII, à sa majesté Alexandre Ier, à sa majesté Charles X, à sa

majesté Louis-Philippe, au citoyen Lamartine, au citoyen Cavaignac, à

monseigneur le prince-président, agenouillés, souriants, épanouis,

apportant dans des plats les clefs de leurs villes et sur leurs faces

les clefs de leurs consciences!

Mais les imbéciles, c'est vieux, les imbéciles ont toujours fait partie

de toutes les institutions et sont presque une institution eux-mêmes; et

quant aux préfets et capitouls, quant à ces adorateurs de tous les

lendemains, insolents de bonheur et de platitude, cela s'est vu dans

tous les temps. Rendons justice au régime de décembre; il n'a pas

seulement ces partisans-là, il a des adhérents et des créatures qui ne

sont qu'à lui; il a produit des notabilités tout à fait neuves.

Les nations ne connaissent jamais toutes leurs richesses en fait de

coquins. Il faut cette espèce de bouleversements, ce genre de

déménagements pour les leur faire voir. Alors les peuples s'émerveillent

de ce qui sort de la poussière. C'est splendide à contempler. Tel qui

était chaussé, vêtu et famé à faire crier après soi tous les chienlits

d'Europe, surgit ambassadeur. Celui-ci, qui entrevoyait Bicêtre et la

Roquette, se réveille général et grand-aigle de la légion d'honneur.

Tout aventurier endosse un habit officiel, s'accommode un bon oreiller

bourré de billets de Banque, prend une feuille de papier blanc, et écrit

dessus: Fin de mes aventures.--Vous savez bien? un tel?--Oui. Il est aux

galères?--Non, il est ministre.

Napoléon Le Petit · 第 40 / 123 题