La presse a le droit d'être censurée, le droit d'être avertie, le droit
d'être suspendue, le droit d'être supprimée; elle a même le droit d'être
jugée. Jugée! par qui? Par les tribunaux. Quels tribunaux? les tribunaux
correctionnels. Et cet excellent jury trié? Progrès; il est dépassé. Le
jury est loin derrière nous, nous revenons aux juges du gouvernement:
«La répression est plus rapide et plus efficace», comme dit maître
Rouher. Et puis, c'est mieux; appelez les causes: police
correctionnelle, sixième chambre; première affaire, le nommé Roumage,
escroc; deuxième affaire, le nommé Lamennais, écrivain. Cela fait bon
effet, et accoutume le bourgeois à dire indistinctement un écrivain et
un escroc.--Certes, c'est là un avantage; mais au point de vue pratique,
au point de vue de la «pression», le gouvernement est-il bien sûr de ce
qu'il a fait là? est-il bien sûr que la sixième chambre vaudra mieux que
cette bonne cour d'assises de Paris, par exemple, laquelle avait pour la
présider des Partarieu-Lafosse si abjects, et pour la haranguer des Suin
si bas et des Mongis si plats? Peut-il raisonnablement espérer que les
juges correctionnels seront encore plus lâches et plus méprisables que
cela? Ces juges-là, tout payés qu'ils sont, travailleront-ils mieux que
ce jury-escouade, qui avait le ministère public pour caporal et qui
prononçait des condamnations et gesticulait des verdicts avec la
précision de la charge en douze temps, si bien que le préfet de police
Carlier disait avec bonhomie à un avocat célèbre, M. Desm.: _--Le jury!
quelle bête d'institution! quand on ne le fait pas, jamais il ne
condamne; quand on le fait, il condamne toujours._--Pleurons cet honnête
jury que Carlier faisait et que Rouher a défait.
Ce gouvernement se sent hideux. Il ne veut pas de portrait, surtout pas
de miroir. Comme l'orfraie, il se réfugie dans la nuit; si on le voyait,
il en mourrait. Or il veut durer. Il n'entend pas qu'on parle de lui; il
n'entend pas qu'on le raconte. Il a imposé le silence à la presse en
France. On vient de voir comment. Mais faire taire la presse en France,
ce n'est qu'un demi-succès. On veut la faire taire à l'étranger. On a
essayé deux procès en Belgique; procès du _Bulletin français_, procès de
_la Nation_. Le loyal jury belge a acquitté. C'est gênant. Que fait-on?
On prend les journaux belges par la bourse. Vous avez des abonnés en
France; si vous nous «discutez», vous n'entrerez pas. Voulez-vous
entrer? Plaisez. On tâche de prendre les journaux anglais par la peur.
Si vous nous «discutez»...--décidément, non, on ne veut pas être
_discuté!_--nous chasserons de France vos correspondants. La presse
anglaise a éclaté de rire. Mais ce n'est pas tout. Il y a des écrivains
français hors de France. Ils sont proscrits, c'est-à-dire libres. S'ils
allaient parler, ceux-là? S'ils allaient écrire, ces démagogues? Ils en
sont bien capables; il faut les en empêcher. Comment faire? bâillonner
les gens à distance, ce n'est pas aisé. M. Bonaparte n'a pas le bras si
long que ça. Essayons pourtant, on leur fera des procès là où ils
seront. Soit, les jurys des pays libres comprendront que ces proscrits
représentent la justice et que le gouvernement bonapartiste, c'est
l'iniquité. Ces jurys feront ce qu'a fait le jury belge, ils
acquitteront. On priera les gouvernements amis d'expulser ces expulsés,
de bannir ces bannis. Soit, les proscrits iront ailleurs; ils trouveront
toujours un coin de terre libre où ils pourront parler. Comment faire
pour les atteindre? Rouher s'est cotisé avec Baroche, et à eux deux, ils
ont trouvé ceci: bâcler une loi sur les crimes commis par les français à
l'étranger, et y glisser les «délits de presse». Le conseil d'état a dit
oui et le corps législatif n'a pas dit non. Aujourd'hui c'est fait. Si
nous parlons hors de la France, on nous jugera en France; prison (pour
l'avenir, en cas), amendes et confiscations. Soit encore. Ce livre-ci
sera donc jugé en France et l'auteur dûment condamné, je m'y attends, et
je me borne à prévenir les individus quelconques, se disant magistrats,
qui, en robe noire ou en robe rouge, brasseront la chose, que le cas
échéant, la condamnation à un maximum quelconque bel et bien prononcée,
rien n'égalera mon dédain pour le jugement, si ce n'est mon mépris pour
les juges. Ceci est mon plaidoyer.