LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

Nous venons de voir ce que c'est que la législature, ce que c'est que

l'administration, ce que c'est que le budget.

Et la justice! Ce qu'on appelait autrefois la cour de cassation n'est

plus que le greffe d'enregistrement des conseils de guerre. Un soldat

sort du corps de garde et écrit en marge du livre de la loi: _je veux_

ou _je ne veux pas_. Partout le caporal ordonne et le magistrat

contre-signe. Allons, retroussez vos toges, marchez, ou sinon!...--De là

ces jugements, ces arrêts, ces condamnations abominables! Quel spectacle

que ce troupeau de juges, la tête basse et le dos tendu, menés, la

crosse aux reins, aux iniquités et aux turpitudes!

Et la liberté de la presse! qu'en dire? N'est-il pas dérisoire seulement

de prononcer ce mot? Cette presse libre, honneur de l'esprit français,

clarté faite de tous les points à la fois sur toutes les questions,

éveil perpétuel de la nation, où est-elle? qu'est-ce que M. Bonaparte en

a fait? Elle est où est la tribune. À Paris, vingt journaux anéantis;

dans les départements, quatrevingts; cent journaux supprimés;

c'est-à-dire, à ne voir que le côté matériel de la question, le pain ôté

à d'innombrables familles; c'est-à-dire, sachez-le, bourgeois, cent

maisons confisquées, cent métairies prises à leurs propriétaires, cent

coupons de rente arrachés du grand-livre. Identité profonde des

principes; la liberté supprimée, c'est la propriété détruite. Que les

idiots égoïstes, applaudisseurs du coup d'état, méditent ceci!

Pour loi de la presse, un décret posé sur elle; un fetfa, un firman daté

de l'étrier impérial; le régime de l'avertissement. On le connaît, ce

régime. On le voit tous les jours à l'oeuvre. Il fallait ces gens-là pour

inventer cette chose-là. Jamais le despotisme ne s'est montré plus

lourdement insolent et bête que dans cette espèce de censure du

lendemain, qui précède et annonce la suppression, et qui donne la

bastonnade à un journal avant de le tuer. Dans ce gouvernement le niais

corrige l'atroce et le tempère. Tout le décret de la presse peut se

résumer en une ligne: Je permets que tu parles, mais j'exige que tu te

taises. Qui donc règne? Est-ce Tibère? Est-ce Schahabaham?--Les trois

quarts des journalistes républicains déportés ou proscrits, le reste

traqué par les commissions mixtes, dispersé, errant, caché; çà et là,

dans quatre ou cinq journaux survivants, dans quatre ou cinq journaux

indépendants, mais guettés, sur la tête desquels pend le gourdin de

Maupas, quinze ou vingt écrivains courageux, sérieux, purs, honnêtes,

généreux, qui écrivent, la chaîne au cou et le boulet au pied; le talent

entre deux factionnaires, l'indépendance bâillonnée, l'honnêteté gardée

à vue, et Veuillot criant: Je suis libre!

Napoléon Le Petit · 第 36 / 123 题