Il y a aussi le conseil d'état et le corps législatif: le conseil d'état
joyeux, payé, joufflu, rose, gras, frais, l'oeil vif, l'oreille rouge, le
verbe haut, l'épée au côté, du ventre, brodé en or; le corps législatif,
pâle, maigre, triste, brodé en argent. Le conseil d'état va, vient,
entre, sort, revient, règle, dispose, décide, tranche, ordonne, voit
face à face Louis-Napoléon. Le corps législatif marche sur la pointe du
pied, roule son chapeau dans ses mains, met le doigt sur sa bouche,
sourit humblement, s'assied sur le coin de sa chaise, et ne parle que
quand on l'interroge. Ses paroles étant naturellement obscènes, défense
aux journaux d'y faire la moindre allusion. Le corps législatif vote les
lois et l'impôt, article 39, et quand, croyant avoir besoin d'un
renseignement, d'un détail, d'un chiffre, d'un éclaircissement, il se
présente chapeau bas à la porte des ministères pour parler aux
ministres, l'huissier l'attend dans l'antichambre et lui donne, en
éclatant de rire, une chiquenaude sur le nez. Tels sont les droits du
corps législatif.
Constatons que cette situation mélancolique commençait en juin 1852 à
arracher quelques soupirs aux individus élégiaques qui font partie de la
chose. Le rapport de la commission du budget restera dans la mémoire des
hommes comme un des plus déchirants chefs-d'oeuvre du genre plaintif.
Redisons ces suaves accents:
«Autrefois, vous le savez, les communications nécessaires en pareil cas
existaient directement entre les commissions et les ministres. C'est à
ceux-ci qu'on s'adressait pour obtenir les documents indispensables à
l'examen des affaires. Ils venaient eux-mêmes, avec les chefs de leurs
différents services, donner des explications verbales, suffisantes
souvent pour prévenir toute discussion ultérieure. Et les résolutions
que la commission du budget arrêtait après les avoir entendus étaient
directement soumises à la chambre.
«Aujourd'hui nous ne pouvons avoir de rapport avec le gouvernement que
par l'intermédiaire du conseil d'état, qui, confident et organe de sa
pensée, a seul le droit de transmettre au corps législatif les documents
qu'à son tour il se fait remettre par les ministres.
«En un mot, pour les rapports écrits comme pour les communications
verbales, les commissaires du gouvernement remplacent les ministres avec
lesquels ils ont dû préalablement s'entendre.
«Quant aux modifications que la commission peut vouloir proposer, soit
par suite d'adoption d'amendements présentés par des députés, soit
d'après son propre examen du budget, elles doivent, avant que vous soyez
appelés à en délibérer, être renvoyées au conseil d'état et y être
discutées.
«Là (il est impossible de ne pas le faire remarquer) elles n'ont pas
d'interprètes, pas de défenseurs officiels.
«Ce mode de procéder paraît dériver de la constitution elle-même; et,
_si nous en parlons_, c'est _uniquement_ pour vous montrer qu'il a dû
entraîner des _lenteurs_ dans l'accomplissement de la tâche de la
commission du budget[20].»
On n'est pas plus tendre dans le reproche; il est impossible de recevoir
avec plus de chasteté et de grâce ce que M. Bonaparte, dans son style
d'autocrate, appelle des «_garanties de calme_[21]», et ce que Molière,
dans sa liberté de grand écrivain, appelle des «coups de pied[22]...»
Il y a donc dans la boutique où se fabriquent les lois et les budgets un
maître de la maison, le conseil d'état, et un domestique, le corps
législatif. Aux termes de la «constitution», qui est-ce qui nomme le
maître de la maison? M. Bonaparte. Qui est-ce qui nomme le domestique?
La nation. C'est bien.