Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des
panégyristes, il en a plus que Trajan. Une chose me frappe pourtant,
c'est que dans toutes les qualités qu'on lui reconnaît depuis le 2
décembre, dans tous les éloges qu'on lui adresse, il n'y a pas un mot
qui sorte de ceci: habileté, sang-froid, audace, adresse, affaire
admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien
gardé, mesures bien prises. Fausses clefs bien faites. Tout est là.
Quand ces choses sont dites, tout est dit, à part quelques phrases sur
la «clémence»; et encore est-ce qu'on n'a pas loué la magnanimité de
Mandrin qui, quelquefois, ne prenait pas tout l'argent, et de Jean
l'Écorcheur qui, quelquefois, ne tuait pas tous les voyageurs!
En dotant M. Bonaparte de douze millions, plus quatre millions pour
l'entretien des châteaux, le sénat, doté par M. Bonaparte d'un million,
félicite M. Bonaparte d'avoir «sauvé la société», à peu près comme un
personnage de comédie en félicite un autre d'avoir «sauvé la caisse».
Quant à moi, j'en suis encore à chercher, dans les glorifications que
font de M. Bonaparte ses plus ardents apologistes, une louange qui ne
conviendrait pas à Cartouche et à Poulailler après un bon coup; et je
rougis quelquefois, pour la langue française et pour le nom de Napoléon,
des termes vraiment un peu crus et trop peu gazés et trop appropriés aux
faits, dans lesquels la magistrature et le clergé félicitent cet homme
pour avoir volé le pouvoir avec effraction de la constitution et s'être
nuitamment évadé de son serment.
Après que toutes les effractions et tous les vols dont se compose le
succès de sa politique ont été accomplis, il a repris son vrai nom;
chacun alors a reconnu que cet homme était un monseigneur. C'est M.
Fortoul[8], disons-le en son honneur, qui s'en est aperçu le premier.
Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit, et qu'ensuite on
mesure le succès et qu'on le trouve si énorme, il est impossible que
l'esprit n'éprouve pas quelque surprise. On se demande: comment a-t-il
fait? On décompose l'aventure et l'aventurier, et, en laissant à part le
parti qu'il tire de son nom et certains faits extérieurs dont il s'est
aidé dans son escalade, on ne trouve au fond de l'homme et de son
procédé que deux choses, la ruse et l'argent.
La ruse; nous avons caractérisé déjà ce grand côté de Louis Bonaparte,
mais il est utile d'y insister.
Le 27 novembre 1848, il disait à ses concitoyens dans son manifeste:
«Je me sens obligé de vous faire connaître mes sentiments et mes
principes. _Il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque entre vous et moi. Je
ne suis pas un ambitieux..._ Élevé dans les pays _libres_, à l'école du
malheur, _je resterai toujours fidèle_ aux devoirs que m'imposeront vos
suffrages et les volontés de l'assemblée.
_«Je mettrai mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon
successeur, le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel
accompli.»_
Le 31 décembre 1849, dans son premier message à l'assemblée, il
écrivait: «Je veux être digne de la confiance de la nation en maintenant
la constitution _que j'ai jurée_.» Le 12 novembre 1850, dans son second
message annuel à l'assemblée, il disait: «Si la constitution renferme
des vices et des dangers, vous êtes libres de les faire ressortir aux
yeux du pays; moi seul, _lié par mon serment_, je me renferme dans les
strictes limites qu'elle a tracées.» Le 4 septembre de la même année, à
Caen, il disait: «Lorsque partout la prospérité semble renaître, il
serait bien coupable, celui qui tenterait d'en arrêter l'essor _par le
changement de ce qui existe aujourd'hui._» Quelque temps auparavant, le
22 juillet 1849, lors de l'inauguration du chemin de fer de
Saint-Quentin, il était allé à Ham, il s'était frappé la poitrine devant
les souvenirs de Boulogne, et il avait prononcé ces paroles solennelles:
«Aujourd'hui qu'élu par la France entière je suis devenu le chef
légitime de cette grande nation, je ne saurais me glorifier d'une
captivité qui avait pour cause _l'attaque contre un gouvernement
régulier_.
«Quand on a vu combien les révolutions les plus justes entraînent de
maux après elles, on comprend à peine _l'audace d'avoir voulu assumer
sur soi la terrible responsabilité d'un changement_; je ne me plains
donc pas d'avoir _expié ici_, par un emprisonnement de six années, _ma
témérité contre les lois de ma patrie_, et c'est avec bonheur que, dans
ces lieux mêmes où j'ai souffert, je vous propose un toast en l'honneur
des hommes qui sont déterminés, malgré leurs convictions, _à respecter
les institutions de leur pays_.[9]»
Tout en disant cela, il conservait au fond de son coeur, et il l'a prouvé
depuis à sa façon, cette pensée écrite par lui dans cette même prison de
Ham: «Rarement les grandes entreprises réussissent du premier coup.»
Vers la mi-novembre 1851, le représentant F..., élyséen, dînait chez M.
Bonaparte:
--Que dit-on dans Paris et à l'assemblée? demanda le président au
représentant.
--Hé, prince!
--Eh bien?
--On parle toujours...
--De quoi?
--Du coup d'état.
--Et l'assemblée, y croit-elle?
--Un peu, prince.
--Et vous?
--Moi, pas du tout.
Louis Bonaparte prit vivement les deux mains de M. F..., et lui dit avec
attendrissement:
--Je vous remercie, monsieur F...; vous, du moins vous ne me croyez pas
un coquin!
Ceci se passait quinze jours avant le 2 décembre.
À cette époque, et dans ce moment-là même, de l'aveu du complice Maupas,
on préparait Mazas.
L'argent; c'est là l'autre force de M. Bonaparte.
Parlons des faits prouvés juridiquement par les procès de Strasbourg et
de Boulogne.
À Strasbourg, le 30 octobre 1836, le colonel Vaudrey, complice de M.
Bonaparte, charge les maréchaux des logis du 4e régiment d'artillerie de
«partager entre les canonniers de chaque batterie deux pièces d'or».
Le 5 août 1840, dans le paquebot, nolisé par lui, _la Ville
d'Edimbourg_, en mer, M. Bonaparte appelle autour de lui les soixante
pauvres diables, ses domestiques, qu'il avait trompés en leur faisant
accroire qu'il allait à Hambourg en excursion de plaisir; il les
harangue du haut d'une de ses voitures accrochées sur le pont, leur
déclare son projet, leur jette leurs déguisements de soldats, et leur
donne à chacun cent francs par tête; puis il les fait boire. Un peu de
crapule ne gâte pas les grandes entreprises.--«J'ai vu, a dit devant la
cour des pairs le témoin Hobbs[10], garçon de barre, j'ai vu dans la
chambre beaucoup d'argent. Les passagers me paraissaient lire des
imprimés... Les passagers ont passé toute la nuit à boire et à manger.
Je ne faisais rien autre chose que de déboucher des bouteilles et servir
à manger.» Après le garçon de barre, voici le capitaine. Le juge
d'instruction demande au capitaine Crow:--«Avez-vous vu les passagers
boire?»--Crow: «Avec excès; je n'ai jamais vu semblable chose[11].» On
débarque, on rencontre le poste de douaniers de Wimereux. M. Louis
Bonaparte débute par offrir au lieutenant de douaniers une pension de
douze cents francs. Le juge d'instruction:--«N'avez-vous pas offert au
commandant du poste une somme d'argent s'il voulait marcher avec
vous?--Le prince: «Je la lui ai fait offrir, mais il l'a refusée[12].»
On arrive à Boulogne. Ses aides de camp--il en avait dès lors--portaient
suspendus à leur cou des rouleaux de fer-blanc pleins de pièces d'or.
D'autres suivaient avec des sacs de monnaie à la main[13]. On jette de
l'argent aux pêcheurs et aux paysans en les invitant à crier: vive
l'empereur! «Il suffit de trois cents gueulards», avait dit un des
conjurés[14].
Louis Bonaparte aborde le 42e, caserné à Boulogne. Il dit au voltigeur
Georges Koehly: _Je suis Napoléon_; vous aurez des grades et des
décorations. Il dit au voltigeur Antoine Gendre: _Je suis le fils de
Napoléon_; nous allons à l'hôtel du Nord commander un dîner pour moi et
pour vous. Il dit au voltigeur Jean Meyer: _Vous serez bien payés_; il
dit au voltigeur Joseph Mény: _Vous viendrez à Paris, vous serez bien
payés[15]_.
Un officier à côté de lui tenait à la main son chapeau plein de pièces
de cinq francs qu'il distribuait aux curieux, en disant: Criez: vive
l'empereur![16]
Le grenadier Geoffroy, dans sa déposition, caractérise en ces termes la
tentative faite sur sa chambrée par un officier et par un sergent, du
complot: «Le sergent portait une bouteille, et l'officier avait le sabre
à la main.» Ces deux lignes, c'est tout le 2 décembre.
Poursuivons.
«Le lendemain, 17 juin, le commandant Mésonan, que je croyais parti,
entre dans mon cabinet, annoncé toujours par mon aide de camp. Je lui
dis: Commandant, je vous croyais parti.--Non, mon général, je ne suis
pas parti. J'ai une lettre à vous remettre.--Une lettre! et de
qui?--Lisez, mon général.
«Je le fais asseoir; je prends la lettre; mais, au moment de l'ouvrir,
je m'aperçus que la suscription portait: À M. _le commandant Mésonan_.
Je lui dis:
«Mais, mon cher commandant, c'est pour vous, ce n'est pas pour
moi.--Lisez, mon général!--J'ouvre la lettre et je lis:
«--Mon cher commandant, il est de la plus grande nécessité que vous
voyiez de suite le général en question; vous savez que c'est un homme
d'exécution et sur qui on peut compter. Vous savez aussi que c'est un
homme que j'ai noté pour être un jour maréchal de France. _Vous lui
offrirez 100,000 francs de ma part_, et vous lui demanderez chez quel
banquier ou chez quel notaire il veut _que je lui fasse compter 300,000
francs_, dans le cas où il perdrait son commandement.»
«Je m'arrêtai, l'indignation me gagnant; je tournai le feuillet, et je
vis que la lettre était signée: _Louis-Napoléon..._
...«Je remis cette lettre au commandant, en lui disant que c'était un
parti ridicule et perdu.»
Qui parle ainsi? le général Magnan. Où? en pleine cour des pairs. Devant
qui? Quel est l'homme assis sur la sellette, l'homme que Magnan couvre
de «ridicule», l'homme vers lequel Magnan tourne sa face «indignée»?
Louis Bonaparte.
L'argent, et avec l'argent l'orgie, ce fut là son moyen d'action dans
ses trois entreprises, à Strasbourg, à Boulogne, à Paris. Deux
avortements, un succès. Magnan, qui se refusa à Boulogne, se vendit à
Paris. Si Louis Bonaparte avait été vaincu le 2 décembre, de même qu'on
a trouvé sur lui, à Boulogne, les cinq cent mille francs de Londres, on
aurait trouvé à l'Élysée les vingt-cinq millions de la Banque.
Il y a donc eu en France, il faut en venir à parler froidement de ces
choses, en France, dans ce pays de l'épée, dans ce pays des chevaliers,
dans ce pays de Hoche, de Drouot et de Bayard, il y a eu un jour où un
homme, entouré de cinq ou six grecs politiques, experts en guet-apens et
maquignons de coups d'état, accoudé dans un cabinet doré, les pieds sur
les chenets, le cigare à la bouche, a tarifé l'honneur militaire, l'a
pesé dans un trébuchet comme denrée, comme chose vendable et achetable,
a estimé le général un million et le soldat un louis, et a dit de la
conscience de l'armée française: cela vaut tant.
Et cet homme est le neveu de l'empereur.
Du reste, ce neveu n'est pas superbe; il sait s'accommoder aux
nécessités de ses aventures, et il prend facilement et sans révolte le
pli quelconque de la destinée. Mettez-le à Londres, et, qu'il ait
intérêt à complaire au gouvernement anglais, il n'hésitera point, et, de
cette même main qui veut saisir le sceptre de Charlemagne, il empoignera
le bâton du policeman. Si je n'étais Napoléon, je voudrais être Vidocq.
Et maintenant la pensée s'arrête.
Et voilà par quel homme la France est gouvernée! Que dis-je, gouvernée?
possédée souverainement!
Et chaque jour, et tous les matins, par ses décrets, par ses messages,
par ses harangues, par toutes les fatuités inouïes qu'il étale dans le
_Moniteur_, cet émigré, qui ne connaît pas la France, fait la leçon à la
France! et ce faquin dit à la France qu'il l'a sauvée! Et de qui?
d'elle-même! Avant lui la providence ne faisait que des sottises; le bon
Dieu l'a attendu pour tout remettre en ordre; enfin il est venu! Depuis
trente-six ans il y avait en France toutes sortes de choses
pernicieuses: cette «sonorité», la tribune; ce vacarme, la presse; cette
insolence, la pensée; cet abus criant, la liberté; il est venu, lui, et
à la place de la tribune il a mis le sénat; à la place de la presse, la
censure; à la place de la pensée, l'ineptie; à la place de la liberté,
le sabre; et de par le sabre, la censure, l'ineptie et le sénat, la
France est sauvée! Sauvée, bravo! et de qui, je le répète? d'elle-même;
car, qu'était-ce que la France, s'il vous plaît? c'était une peuplade de
pillards, de voleurs, de Jacques, d'assassins et de démagogues. Il a
fallu la lier, cette forcenée, cette France, et c'est M. Bonaparte Louis
qui lui a mis les poucettes. Maintenant elle est au cachot, à la diète,
au pain et à l'eau, punie, humiliée, garrottée, sous bonne garde; soyez
tranquilles, le sieur Bonaparte, gendarme à la résidence de l'Élysée, en
répond à l'Europe; il en fait son affaire; cette misérable France a la
camisole de force, et si elle bouge!...--Ah! qu'est-ce que c'est que ce
spectacle-là? qu'est-ce que c'est que ce rêve-là? qu'est-ce que c'est
que ce cauchemar-là? d'un côté une nation, la première des nations, et
de l'autre un homme, le dernier des hommes, et voilà ce que cet homme
fait à cette nation! Quoi! il la foule aux pieds, il lui rit au nez, il
la raille, il la brave, il la nie, il l'insulte, il la bafoue! Quoi! il
dit: il n'y a que moi! Quoi! dans ce pays de France où l'on ne pourrait
pas souffleter un homme, on peut souffleter le peuple! Ah! quelle
abominable honte! chaque fois que M. Bonaparte crache, il faut que tous
les visages s'essuient! Et cela pourrait durer! et vous me dites que
cela durera! non! non! par tout le sang que nous avons tous dans les
veines, non! cela ne durera pas! Ah! si cela durait, c'est qu'en effet
il n'y aurait pas de Dieu dans le ciel, ou qu'il n'y aurait plus de
France sur la terre!