ON SE RÉVEILLERA

Mais cela ne sera pas; on se réveillera.

Ce livre n'a pas d'autre but que de secouer ce sommeil. La France ne

doit pas même adhérer à ce gouvernement par le consentement de la

léthargie; à de certaines heures, en de certains lieux, à de certaines

ombres, dormir, c'est mourir.

Ajoutons qu'au moment où nous sommes, la France, chose étrange à dire et

pourtant réelle, ne sait rien de ce qui s'est passé le 2 décembre et

depuis, ou le sait mal, et c'est là qu'est l'excuse. Cependant, grâce à

plusieurs publications généreuses et courageuses, les faits commencent à

percer. Ce livre est destiné à en mettre quelques-uns en lumière, et,

s'il plaît à Dieu, à les présenter tous sous leur vrai jour. Il importe

qu'on sache un peu ce que c'est que M. Bonaparte. À l'heure qu'il est,

grâce à la suppression de la tribune, grâce à la suppression de la

presse, grâce à la suppression de la parole, de la liberté et de la

vérité, suppression qui a eu pour résultat de tout permettre à M.

Bonaparte, mais qui a en même temps pour effet de frapper de nullité

tous ses actes sans exception, y compris l'inqualifiable scrutin du 20

décembre, grâce, disons-nous, à cet étouffement de toute plainte et de

toute clarté, aucune chose, aucun homme, aucun fait, n'ont leur vraie

figure et ne portent leur vrai nom; le crime de M. Bonaparte n'est pas

crime, il s'appelle nécessité; le guet-apens de M. Bonaparte n'est pas

guet-apens, il s'appelle défense de l'ordre; les vols de M. Bonaparte ne

sont pas vols, ils s'appellent mesures d'état; les meurtres de M.

Bonaparte ne sont pas meurtres, ils s'appellent salut public; les

complices de M. Bonaparte ne sont pas des malfaiteurs, ils s'appellent

magistrats, sénateurs et conseillers d'état; les adversaires de M.

Bonaparte ne sont pas les soldats de la loi et du droit, ils s'appellent

jacques, démagogues et partageux. Aux yeux de la France, aux yeux de

l'Europe, le 2 décembre est encore masqué. Ce livre n'est pas autre

chose qu'une main qui sort de l'ombre et qui lui arrache le masque.

Allons, nous allons exposer ce triomphe de l'ordre; nous allons peindre

ce gouvernement vigoureux, assis, carré, fort; ayant pour lui une foule

de petits jeunes gens qui ont plus d'ambition que de bottes, beaux fils

et vilains gueux; soutenu à la Bourse par Fould le juif, et à l'église

par Montalembert le catholique; estimé des femmes qui veulent être

filles et des hommes qui veulent être préfets; appuyé sur la coalition

des prostitutions; donnant des fêtes; faisant des cardinaux; portant

cravate blanche et claque sous le bras, ganté beurre frais comme Morny,

verni à neuf comme Maupas, frais brossé comme Persigny, riche, élégant,

propre, doré, brossé, joyeux, né dans une mare de sang.

Oui, on se réveillera!

Oui, on sortira de cette torpeur qui, pour un tel peuple, est la honte;

et quand la France sera réveillée, quand elle ouvrira les yeux, quand

elle distinguera, quand elle verra ce qu'elle a devant elle et à côté

d'elle, elle reculera, cette France, avec un frémissement terrible,

devant ce monstrueux forfait qui a osé l'épouser dans les ténèbres et

dont elle a partagé le lit.

Alors l'heure suprême sonnera.

Les sceptiques sourient et insistent; ils disent: «--N'espérez rien. Ce

régime, selon vous, est la honte de la France. Soit; cette honte est

cotée à la Bourse. N'espérez rien. Vous êtes des poètes et des rêveurs

si vous espérez. Regardez donc; la tribune, la presse, l'intelligence,

la parole, la pensée, tout ce qui était la liberté a disparu. Hier cela

remuait, cela vivait, aujourd'hui cela est pétrifié. Eh bien! on est

content, on s'accommode de cette pétrification, on en tire parti, on y

fait ses affaires, on vit là-dessus comme à l'ordinaire. La société

continue, et force honnêtes gens trouvent les choses bien ainsi.

Pourquoi voulez-vous que cette situation change? pourquoi voulez-vous

que cette situation finisse? Ne vous faites pas illusion, ceci est

solide, ceci est stable, ceci est le présent et l'avenir.»

Nous sommes en Russie. La Néva est prise. On bâtit des maisons dessus;

de lourds chariots lui marchent sur le dos. Ce n'est plus de l'eau,

c'est de la roche. Les passants vont et viennent sur ce marbre qui a été

un fleuve. On improvise une ville, on trace des rues, on ouvre des

boutiques, on vend, on achète, on boit, on mange, on dort, on allume du

feu sur cette eau. On peut tout se permettre. Ne craignez rien, faites

ce qu'il vous plaira, riez, dansez, c'est plus solide que la terre

ferme. Vraiment, cela sonne sous le pied comme du granit. Vive l'hiver!

vive la glace! en voilà pour l'éternité. Et regardez le ciel, est-il

jour? est-il nuit? Une lueur blafarde et blême se traîne sur la neige;

on dirait que le soleil meurt.

Non, tu ne meurs pas, liberté! Un de ces jours, au moment où on s'y

attendra le moins, à l'heure même où on t'aura le plus profondément

oubliée, tu te lèveras!--ô éblouissement! on verra tout à coup ta face

d'astre sortir de terre et resplendir à l'horizon. Sur toute cette

neige, sur toute cette glace, sur cette plaine dure et blanche, sur

cette eau devenue bloc, sur tout cet infâme hiver, tu lanceras ta flèche

d'or, ton ardent et éclatant rayon! la lumière, la chaleur, la vie!--Et

alors, écoutez! entendez-vous ce bruit sourd? entendez-vous ce

craquement profond et formidable? c'est la débâcle! c'est la Néva qui

s'écroule! c'est le fleuve qui reprend son cours! c'est l'eau vivante,

joyeuse et terrible qui soulève la glace hideuse et morte et qui la

brise!--C'était du granit, disiez-vous; voyez, cela se fend comme une

vitre! c'est la débâcle, vous dis-je! c'est la vérité qui revient; c'est

le progrès qui recommence, c'est l'humanité qui se remet en marche et

qui charrie, entraîne, arrache, emporte, heurte, mêle, écrase et noie

dans ses flots, comme les pauvres misérables meubles d'une masure,

non-seulement l'empire tout neuf de Louis Bonaparte, mais toutes les

constructions et toutes les oeuvres de l'antique despotisme éternel!

Regardez passer tout cela. Cela disparaît à jamais. Vous ne le reverrez

plus. Ce livre à demi submergé, c'est le vieux code d'iniquité! Ce

tréteau qui s'engloutit, c'est le trône! cet autre tréteau qui s'en va,

c'est l'échafaud!

Et pour cet engloutissement immense, et pour cette victoire suprême de

la vie sur la mort, qu'a-t-il fallu? Un de tes regards, ô soleil! un de

tes rayons, ô liberté!

V

Napoléon Le Petit · 第 16 / 123 题