MISE EN DEMEURE

Il est temps que la conscience humaine se réveille.

Depuis le 2 décembre 1851, un guet-apens réussi, un crime odieux,

repoussant, infâme, inouï, si l'on songe au siècle où il a été commis,

triomphe et domine, s'érige en théorie, s'épanouit à la face du soleil,

fait des lois, rend des décrets, prend la société, la religion et la

famille sous sa protection, tend la main aux rois de l'Europe, qui

l'acceptent, et leur dit: mon frère ou mon cousin. Ce crime, personne ne

le conteste, pas même ceux qui en profitent et qui en vivent, ils disent

seulement qu'il a été «nécessaire»; pas même celui qui l'a commis, il

dit seulement, que, lui criminel, il a été «absous». Ce crime contient

tous les crimes, la trahison dans la conception, le parjure dans

l'exécution, le meurtre et l'assassinat dans la lutte, la spoliation,

l'escroquerie et le vol dans le triomphe; ce crime traîne après lui,

comme parties intégrantes de lui-même, la suppression des lois, la

violation des inviolabilités constitutionnelles, la séquestration

arbitraire, la confiscation des biens, les massacres nocturnes, les

fusillades secrètes, les commissions remplaçant les tribunaux, dix mille

citoyens déportés, quarante mille citoyens proscrits, soixante mille

familles ruinées et désespérées. Ces choses sont patentes. Eh bien! ceci

est poignant à dire, le silence se fait sur ce crime; il est là, on le

touche, on le voit, on passe outre et l'on va à ses affaires; la

boutique ouvre, la Bourse agiote, le commerce, assis sur son ballot, se

frotte les mains, et nous touchons presque au moment où l'on va trouver

cela tout simple. Celui qui aune de l'étoffe n'entend pas que le mètre

qu'il a dans la main lui parle et lui dit: «C'est une fausse mesure qui

gouverne.» Celui qui pèse une denrée n'entend pas que sa balance élève

la voix et lui dit: «C'est un faux poids qui règne.» Ordre étrange que

celui-là, ayant pour base le désordre suprême, la négation de tout

droit! l'équilibre fondé sur l'iniquité!

Ajoutons, ce qui, du reste, va de soi, que l'auteur de ce crime est un

malfaiteur de la plus cynique et de la plus basse espèce.

À l'heure qu'il est, que tous ceux qui portent une robe, une écharpe ou

un uniforme, que tous ceux qui servent cet homme le sachent, s'ils se

croient les agents d'un pouvoir, qu'ils se détrompent. Ils sont les

camarades d'un pirate. Depuis le 2 décembre, il n'y a plus en France de

fonctionnaires, il n'y a que des complices. Le moment est venu que

chacun se rende bien compte de ce qu'il a fait et de ce qu'il continue

de faire. Le gendarme qui a arrêté ceux que l'homme de Strasbourg et de

Boulogne appelle des «insurgés», a arrêté les gardiens de la

constitution. Le juge qui a jugé, les combattants de Paris ou des

provinces, a mis sur la sellette les soutiens de la loi. L'officier qui

a gardé à fond de cale les «condamnés», a détenu les défenseurs de la

république et de l'état. Le général d'Afrique qui emprisonne à Lambessa

les déportés courbés sous le soleil, frissonnants de fièvre, creusant

dans la terre brûlée un sillon qui sera leur fosse, ce général-là

séquestre, torture et assassine les hommes du droit. Tous, généraux,

officiers, gendarmes, juges, sont en pleine forfaiture. Ils ont devant

eux plus que des innocents, des héros! plus que des victimes, des

martyrs!

Qu'on le sache donc, et qu'on se hâte, et, du moins, qu'on brise les

chaînes, qu'on tire les verrous, qu'on vide les pontons, qu'on ouvre les

geôles, puisqu'on n'a pas encore le courage de saisir l'épée! Allons,

consciences, debout! éveillez-vous, il est temps!

Si la loi, le droit, le devoir, la raison, le bon sens, l'équité, la

justice, ne suffisent pas, qu'on songe à l'avenir. Si le remords se

tait, que la responsabilité parle!

Et que tous ceux qui, propriétaires, serrent la main d'un magistrat;

banquiers, fêtent un général; paysans, saluent un gendarme; que tous

ceux qui ne s'éloignent pas de l'hôtel où est le ministre, de la maison

où est le préfet, comme d'un lazaret; que tous ceux qui, simples

citoyens, non fonctionnaires, vont aux bals et aux banquets de Louis

Bonaparte et ne voient pas que le drapeau noir est sur l'Élysée, que

tous ceux-là le sachent également, ce genre d'opprobre est contagieux;

s'ils échappent à la complicité matérielle, ils n'échappent pas à la

complicité morale.

Le crime du 2 décembre les éclabousse.

La situation présente, qui semble calme à qui ne pense pas, est

violente, qu'on ne s'y méprenne point. Quand la moralité publique

s'éclipse, il se fait dans l'ordre social une ombre qui épouvante.

Toutes les garanties s'en vont, tous les points d'appui s'évanouissent.

Désormais il n'y a pas en France un tribunal, pas une cour, pas un juge

qui puisse rendre la justice et prononcer une peine, à propos de quoi

que ce soit, contre qui que ce soit, au nom de quoi que ce soit.

Qu'on traduise devant les assises un malfaiteur quelconque, le voleur

dira aux juges: Le chef de l'état a volé vingt-cinq millions à la

Banque; le faux témoin dira aux juges: Le chef de l'état a fait un

serment à la face de Dieu et des hommes, et ce serment, il l'a violé; le

coupable de séquestration arbitraire dira: Le chef de l'état a arrêté et

détenu contre toutes les lois les représentants du peuple souverain;

l'escroc dira: Le chef de l'état a escroqué son mandat, escroqué le

pouvoir, escroqué les Tuileries; le faussaire dira: Le chef de l'état a

falsifié un scrutin; le bandit du coin du bois dira: Le chef de l'état a

coupé leur bourse aux princes d'Orléans; le meurtrier dira: Le chef de

l'état a fusillé, mitraillé, sabré et égorgé les passants dans les

rues;--et tous ensemble, escroc, faussaire, faux témoin, bandit, voleur,

assassin, ajouteront:--Et vous, juges, vous êtes allés saluer cet homme,

vous êtes allés le louer de s'être parjuré, le complimenter d'avoir fait

un faux, le glorifier d'avoir escroqué, le féliciter d'avoir volé et le

remercier d'avoir assassiné! qu'est-ce que vous nous voulez?

Certes, c'est là un état de choses grave. S'endormir sur une telle

situation, c'est une ignominie de plus.

Il est temps, répétons-le, que ce monstrueux sommeil des consciences

finisse. Il ne faut pas qu'après cet effrayant scandale, le triomphe du

crime, ce scandale plus effrayant encore soit donné aux hommes:

l'indifférence du monde civilisé.

Si cela était, l'histoire apparaîtrait un jour comme une vengeresse; et

dès à présent, de même que les lions blessés s'enfoncent dans les

solitudes, l'homme juste, voilant sa face en présence de cet abaissement

universel, se réfugierait dans l'immensité du mépris.

Napoléon Le Petit · 第 14 / 123 题