En ce même mois de février, il se passa à Rome un événement que nous
devons signaler. Au château Saint-Ange, dans une chambre pauvrement
meublée, sur un lit étroit, une femme était couchée. Ses yeux de mystère
songeurs et fixes, les yeux de cette femme à la tête sculpturale, à
l'opulente chevelure noire dénouée sur les épaules de marbre, les yeux
de cette femme aux attitudes de force et de grandeur, même dans cette
heure où elle gisait, abattue par la nature, elle qui avait rêvé le
triomphe sur l'humanité, ses yeux de diamants funèbres s'attachaient,
graves, profonds, sur un enfant qui dormait près d'elle, un enfant, un
tout petit être solide, musclé, aux poings énergiquement fermés. Une
servante, penchée sur le lit, regardait.
Cette chambre était une prison. Cette servante, c'était Myrthis. La
femme couchée, c'était Fausta. L'enfant, c'était le fils de Fausta et de
Pardaillan.
Fausta, arrêtée par les sbires de Sixte dans la nuit de l'incendie du
Palais Riant, avait été enfermée au château Saint-Ange où, pour unique
faveur, on lui avait accordé de garder Myrthis près d'elle.
Sixte rassembla un concile secret qui eut à juger la rebelle. Plus de
deux cents questions furent posées à ce tribunal exceptionnel. A toutes
les questions, il fut répondu à l'unanimité que Fausta était coupable.
En conséquence, au mois d'août 1589, elle fut condamnée à être
décapitée, puis brûlée et ses cendres jetées au vent. Ce fut le 15 août
que cette sentence fut communiquée à Fausta, dans la chambre où
elle était détenue prisonnière. Elle l'écouta sans un frémissement.
L'exécution devait avoir lieu le lendemain matin.
Quand les juges se furent retirés, Myrthis s'agenouilla en sanglotant
aux pieds de sa maîtresse et murmura:
--Quel horrible supplice! ô maîtresse, est-il possible!...
Fausta sourit, releva sa suivante, tira de son sein un médaillon d'or
qu'elle ouvrit, et en montra l'interieur à Myrthis.
--Rassure-toi, dit-elle, je ne serai pas suppliciée; ils n'auront que
mon cadavre; vois-tu ces grains? Un suffit pour endormir, et on dort
plusieurs jours; deux endorment aussi, mais on ne se réveille plus;
trois foudroient en un temps plus rapide que le plus rapide éclair, et
on meurt sans souffrance.
--Maîtresse, dit Myrthis, vous morte, ma vie ne serait plus qu'une
agonie; il y a trois grains pour vous et trois pour votre fidèle
servante.
--Soit, dit simplement Fausta. Apprête-toi donc à mourir comme je vais
mourir moi-même.
Fausta versa les trois grains de poison dans une coupe et trois dans une
autre coupe. Myrthis s'apprêta à verser un peu d'eau dans les coupes...
A ce moment, Fausta devint affreusement pâle, un tressaillement prolongé
la secoua jusqu'au fond de son être, elle porta les mains à ses flancs,
et un cri rauque, un cri où il y avait de l'angoisse, de la terreur, de
l'étonnement, de l'horreur, jaillit de ses lèvres blanches...
--Arrête! gronda-t-elle. Je n'ai pas le droit de mourir encore!...
Les six grains de poison furent remis dans le médaillon d'or que Fausta
cacha dans son sein.
Toute la nuit, Fausta parut s'interroger, écouter en elle-même, et,
doucement, de ses mains, elle caressait ses flancs; et son visage
exprimait tantôt un étonnement infini, tantôt un sombre désespoir, et
tantôt une sorte de ravissement...
Le matin, des pas nombreux s'approchèrent de la porte, et Myrthis,
ignorant ce qui se passait dans l'être de Fausta, se reprit à pleurer,
car on venait chercher sa maîtresse pour la conduire au supplice.
C'étaient les juges, en effet, les juges et les gardes et le bourreau.
L'un des juges déplia un parchemin et fit une nouvelle lecture de la
sentence. Alors, le bourreau s'avança pour se saisir de Fausta et
l'entraîner. Mais elle l'écarta d'un geste, et, sereine, glaciale,
orgueilleuse, telle qu'elle avait toujours été, elle prononça:
--Bourreau, il n'est pas temps encore de remplir ton office. Juges, vous
ne pouvez me tuer encore... Parce que vous ne pouvez tuer deux vies,
n'en ayant condamné qu'une, parce que mes flancs portent une vie
nouvelle qui échappe à votre justice, parce que je ne suis plus la
vierge, parce que je vais être mère!...
Les juges s'inclinèrent et sortirent. C'était en effet une loi sacrée,
dominant toutes les lois dans tous les pays d'Europe, qu'une femme
enceinte ne pût être exécutée... Sixte-Quint obtint du tribunal qui
avait condamné la rebelle qu'il ne lui fût pas fait grâce de la vie,
mais qu'il fût sursis à l'exécution jusqu'à la naissance de l'enfant.
Cette sentence nouvelle fut communiquée à Fausta vers la fin de
septembre: elle l'accueillit en souriant...
Il y avait trois jours que l'enfant était né. Tout, dans ce petit être,
dénonçait une étrange vigueur, un furieux appétit de la vie; il fermait
les poings, se raidissait, criait comme d'autres enfants à trois mois;
Fausta fit signe de la tête que c'était bien, jeta un coup d'oeil sur le
verre de poison qui était sur une petite table à portée de sa main, et
alors, pour la première fois, elle prit l'enfant dans ses bras. L'enfant
s'éveilla et ses yeux clignotants parurent regarder... et alors Fausta
lui parla:
--Fils de Fausta... fils de Pardaillan... que seras-tu?... Te
dresseras-tu un jour devant ton père?... Seras-tu le vengeur de ta
mère?... Fils de Fausta et de Pardaillan, puisses-tu avoir le coeur
cuirassé d'un triple airain! Puisse ton âme inaccessible ignorer à
jamais la pitié, l'amour, les sentiments de faiblesse et d'esclavage!
Puisses-tu passer dans la vie comme un brûlant météore que pousse la
fatalité! Adieu, fils de Pardaillan!
En même temps, elle saisit la coupe de poison, la vida d'un trait, la
rejeta, et, violemment, dans le spasme suprême de la mort, imprima son
baiser comme une morsure indélébile sur le front de l'enfant...
Et elle retomba sur l'oreiller... elle était morte.
Que devait-il devenir, en effet, cet enfant, issu de deux êtres de force
et de vie intense, aussi formidables l'un que l'autre, mais l'un,
type de chevalerie, synthèse de générosité; l'autre, type d'ambition,
synthèse d'orgueil? Oui, que devait figurer ce produit de deux figures
si dissemblables, l'enfant qui trouvait l'effroyable imprécation d'une
Fausta au seuil de la vie, qui héritait peut-être l'incalculable force
de, mal qui résidait dans l'esprit de Fausta, et en qui palpitait
peut-être l'âme magnanime de Pardaillan?...