XLVI

En ce même mois de février, il se passa à Rome un événement que nous

devons signaler. Au château Saint-Ange, dans une chambre pauvrement

meublée, sur un lit étroit, une femme était couchée. Ses yeux de mystère

songeurs et fixes, les yeux de cette femme à la tête sculpturale, à

l'opulente chevelure noire dénouée sur les épaules de marbre, les yeux

de cette femme aux attitudes de force et de grandeur, même dans cette

heure où elle gisait, abattue par la nature, elle qui avait rêvé le

triomphe sur l'humanité, ses yeux de diamants funèbres s'attachaient,

graves, profonds, sur un enfant qui dormait près d'elle, un enfant, un

tout petit être solide, musclé, aux poings énergiquement fermés. Une

servante, penchée sur le lit, regardait.

Cette chambre était une prison. Cette servante, c'était Myrthis. La

femme couchée, c'était Fausta. L'enfant, c'était le fils de Fausta et de

Pardaillan.

Fausta, arrêtée par les sbires de Sixte dans la nuit de l'incendie du

Palais Riant, avait été enfermée au château Saint-Ange où, pour unique

faveur, on lui avait accordé de garder Myrthis près d'elle.

Sixte rassembla un concile secret qui eut à juger la rebelle. Plus de

deux cents questions furent posées à ce tribunal exceptionnel. A toutes

les questions, il fut répondu à l'unanimité que Fausta était coupable.

En conséquence, au mois d'août 1589, elle fut condamnée à être

décapitée, puis brûlée et ses cendres jetées au vent. Ce fut le 15 août

que cette sentence fut communiquée à Fausta, dans la chambre où

elle était détenue prisonnière. Elle l'écouta sans un frémissement.

L'exécution devait avoir lieu le lendemain matin.

Quand les juges se furent retirés, Myrthis s'agenouilla en sanglotant

aux pieds de sa maîtresse et murmura:

--Quel horrible supplice! ô maîtresse, est-il possible!...

Fausta sourit, releva sa suivante, tira de son sein un médaillon d'or

qu'elle ouvrit, et en montra l'interieur à Myrthis.

--Rassure-toi, dit-elle, je ne serai pas suppliciée; ils n'auront que

mon cadavre; vois-tu ces grains? Un suffit pour endormir, et on dort

plusieurs jours; deux endorment aussi, mais on ne se réveille plus;

trois foudroient en un temps plus rapide que le plus rapide éclair, et

on meurt sans souffrance.

--Maîtresse, dit Myrthis, vous morte, ma vie ne serait plus qu'une

agonie; il y a trois grains pour vous et trois pour votre fidèle

servante.

--Soit, dit simplement Fausta. Apprête-toi donc à mourir comme je vais

mourir moi-même.

Fausta versa les trois grains de poison dans une coupe et trois dans une

autre coupe. Myrthis s'apprêta à verser un peu d'eau dans les coupes...

A ce moment, Fausta devint affreusement pâle, un tressaillement prolongé

la secoua jusqu'au fond de son être, elle porta les mains à ses flancs,

et un cri rauque, un cri où il y avait de l'angoisse, de la terreur, de

l'étonnement, de l'horreur, jaillit de ses lèvres blanches...

--Arrête! gronda-t-elle. Je n'ai pas le droit de mourir encore!...

Les six grains de poison furent remis dans le médaillon d'or que Fausta

cacha dans son sein.

Toute la nuit, Fausta parut s'interroger, écouter en elle-même, et,

doucement, de ses mains, elle caressait ses flancs; et son visage

exprimait tantôt un étonnement infini, tantôt un sombre désespoir, et

tantôt une sorte de ravissement...

Le matin, des pas nombreux s'approchèrent de la porte, et Myrthis,

ignorant ce qui se passait dans l'être de Fausta, se reprit à pleurer,

car on venait chercher sa maîtresse pour la conduire au supplice.

C'étaient les juges, en effet, les juges et les gardes et le bourreau.

L'un des juges déplia un parchemin et fit une nouvelle lecture de la

sentence. Alors, le bourreau s'avança pour se saisir de Fausta et

l'entraîner. Mais elle l'écarta d'un geste, et, sereine, glaciale,

orgueilleuse, telle qu'elle avait toujours été, elle prononça:

--Bourreau, il n'est pas temps encore de remplir ton office. Juges, vous

ne pouvez me tuer encore... Parce que vous ne pouvez tuer deux vies,

n'en ayant condamné qu'une, parce que mes flancs portent une vie

nouvelle qui échappe à votre justice, parce que je ne suis plus la

vierge, parce que je vais être mère!...

Les juges s'inclinèrent et sortirent. C'était en effet une loi sacrée,

dominant toutes les lois dans tous les pays d'Europe, qu'une femme

enceinte ne pût être exécutée... Sixte-Quint obtint du tribunal qui

avait condamné la rebelle qu'il ne lui fût pas fait grâce de la vie,

mais qu'il fût sursis à l'exécution jusqu'à la naissance de l'enfant.

Cette sentence nouvelle fut communiquée à Fausta vers la fin de

septembre: elle l'accueillit en souriant...

Il y avait trois jours que l'enfant était né. Tout, dans ce petit être,

dénonçait une étrange vigueur, un furieux appétit de la vie; il fermait

les poings, se raidissait, criait comme d'autres enfants à trois mois;

Fausta fit signe de la tête que c'était bien, jeta un coup d'oeil sur le

verre de poison qui était sur une petite table à portée de sa main, et

alors, pour la première fois, elle prit l'enfant dans ses bras. L'enfant

s'éveilla et ses yeux clignotants parurent regarder... et alors Fausta

lui parla:

--Fils de Fausta... fils de Pardaillan... que seras-tu?... Te

dresseras-tu un jour devant ton père?... Seras-tu le vengeur de ta

mère?... Fils de Fausta et de Pardaillan, puisses-tu avoir le coeur

cuirassé d'un triple airain! Puisse ton âme inaccessible ignorer à

jamais la pitié, l'amour, les sentiments de faiblesse et d'esclavage!

Puisses-tu passer dans la vie comme un brûlant météore que pousse la

fatalité! Adieu, fils de Pardaillan!

En même temps, elle saisit la coupe de poison, la vida d'un trait, la

rejeta, et, violemment, dans le spasme suprême de la mort, imprima son

baiser comme une morsure indélébile sur le front de l'enfant...

Et elle retomba sur l'oreiller... elle était morte.

Que devait-il devenir, en effet, cet enfant, issu de deux êtres de force

et de vie intense, aussi formidables l'un que l'autre, mais l'un,

type de chevalerie, synthèse de générosité; l'autre, type d'ambition,

synthèse d'orgueil? Oui, que devait figurer ce produit de deux figures

si dissemblables, l'enfant qui trouvait l'effroyable imprécation d'une

Fausta au seuil de la vie, qui héritait peut-être l'incalculable force

de, mal qui résidait dans l'esprit de Fausta, et en qui palpitait

peut-être l'âme magnanime de Pardaillan?...

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 94 / 95 题