--Madame, dit Pardaillan lorsqu'il fut en présence de Fausta, je vous
dois une explication aussi franche que celles que nous avons eues déjà
à diverses reprises. Je commence par vous dire ceci: demain matin, je
reprendrai la route de France. Maintenant, j'ajoute: pendant ces trois
jours, je me suis interrogé en toute conscience à l'égard des offres
que vous avez bien voulu me faire, et à toutes mes questions je me suis
répondu: non. Je suis venu à vous parce qu'il m'avait semblé sur le pont
de Blois, d'abord, et ensuite chez ces pêcheurs de la Loire à qui
vous fîtes un si magnifique présent, il m'avait semblé, dis-je, qu'un
bouleversement s'était fait en vous, et qu'un rayon de lumière avait
enfin pénétré les ténèbres de cette âme que je ne comprends pas. J'ai
mal vu. J'ai mal pensé. J'ai conclu à tort que j'avais sans doute une
influence sur votre esprit, et que, vous ramenant fraternellement à la
bonté, je pouvais éviter bien des malheurs à vous-même et à d'autres.
Non, je n'irai pas au château de Saint-Ange pour m'emparer de Sixte.
Non, je ne commanderai pas vos deux mille reîtres pour tenir Rome sous
votre pouvoir. Non, je ne serai pas le chef de l'armée que vous comptez
rassembler. Et, les raisons, les voici: j'ai horreur, madame, de ces
gens qui se mettent à la tête de cinquante ou soixante mille hommes
pour piller, tuer, ravager, incendier, traverser des contrées comme des
météores après le passage desquels il n'y a plus que dévastation.
--Ce sont là de pauvres raisons qu'un esprit politique tel que le vôtre
doit tenir en piètre estime. Ce sont pourtant mes raisons. J'en ai
d'autres. Et, si je passe du général au simple, si j'envisage le fait
d'armes que vous me proposez, j'ai horreur de préparer un guet-apens
contre un vieillard qui ne gêne en rien ma vie et ma liberté. Sa
querelle avec vous ne me regarde pas. Lorsque j'ai eu à me venger
de Guise, je l'ai guetté, je l'ai attendu, et je lui ai dit:
«Défends-toi...» Et Guise, madame, comme Maurevert, savait tenir une
épée. Mais Sixte! Pourquoi, de quel droit, pour quelle injure, pour quel
attentat contre moi lui voudrais-je du mal? Il me reste deux choses à
ajouter: c'est que je partirai heureux si je sais que nous nous séparons
amis; et ensuite, c'est que, si ma franchise me vaut vôtre haine. Je ne
serai jamais, moi, votre ennemi, résolu que je suis à oublier, et la
nasse de fer, et les hommes de Guise lancés à mes trousses, et tout le
reste, pour me souvenir seulement du pont de Blois.
Pardaillan s'arrêta et respira, soulagé; la sueur perlait à son front.
Fausta avait écouté Pardaillan les yeux fermés. Pas un frémissement
n'avait agité le marbre de ce front pur, demeuré aussi serein que si
elle eût entendu quelque flatterie de courtisan et de poète. Seulement,
lorsque Pardaillan eut fini de parler, elle ouvrit les yeux, et, d'un
geste nonchalant, frappa sur un timbre. Myrthis apparut aussitôt.
--Fais ce que je t'ai ordonné, dit Fausta.
Pardaillan remarqua que Myrthis pâlissait, et que ses lèvres s'agitaient
comme pour une réponse: un regard, foudroyant de Fausta arrêta cette
réponse, prête à sortir. Myrthis jeta un coup d'oeil étrange sur le
chevalier, puis elle s'éloigna.
Pardaillan assura son épée, sa dague, et se tint prêt à tout événement.
Une pensée rapide comme l'éclair venait d'illuminer son cerveau, et il
se disait que Fausta venait de donner l'ordre de le tuer; sans aucun
doute, il allait voir entrer une douzaine de spadassins chargés de le
dépêcher...
Fausta, l'oreille aux aguets, parut écouter un bruit lointain.
--Madame, dit Pardaillan d'une voix assurée, mais basse et menaçante,
quel est cet ordre que doit exécuter votre servante?
Fausta, en ce moment, cessait d'écouter. Elle tourna vers le chevalier
un visage qu'il ne reconnut pas...
Tout ce que la passion déchaînée dans le coeur d'une femme peut avoir de
splendide et d'affolant, de radieux et de terrible, éclatait, flamboyait
sur ce visage; le sourire des lèvres pourpres, desséchées par la fièvre,
tremblait comme un frisson d'amour surhumain; la lave du regard
brûlait; la vierge pure, la vierge dédaigneuse et hautaine, par une
transformation effrayante de soudaineté, devenait la plus impure et la
plus rutilante des ribaudes... D'un seul geste, elle fit tomber sa robe
de lin toute blanche, et sa miraculeuse nudité apparut aux yeux de
Pardaillan ébloui, fasciné, éperdu, comme la sublime création de quelque
Michel-Ange en délire...
Elle parla alors... Elle parla d'une voix de douceur étrange, rauque
d'amour, haletante, brûlante...
--Je t'aime, dit-elle, je t'aime, et tu me repousses... Je t'aime, et
tu m'as repoussée... Je t'aime, moi, la Vierge qui portait dans son âme
orgueilleuse le souverain mépris de l'homme... je t'aime et je me donne
à toi... prends-moi, je t'appartiens... je suis à toi tout entière, et
j'ai juré que, pour une heure, tu serais à moi tout entier.
Elle jeta ses bras autour de son cou, l'enlaça étroitement...
«Fausta!...» bégaya Pardaillan insensé de cette passion qui le pénétrait
comme le plus subtil des Poisons.
Elle approcha ses lèvres de ses lèvres... Un instant, dans un sinistre
éclair de sa raison, le chevalier entrevit qu'il courait un effroyable
danger... Mais, plus étroitement, avec une sorte de rudesse farouche,
elle l'enlaça, et son étreinte se fit plus furieuse. Alors le chevalier
haleta... Sa tête se perdit. Il oublia tout au monde. L'amour, pour une
minute, l'amour pareil à une fleur monstrueuse qu'un soleil inconnu
ferait éclore en un instant, l'amour, plein d'angoisse ef de vertige,
s'empara de sa pensée, de son coeur, de son âme et de son corps...
--Vaincue! murmurait la vierge, vaincue par toi, j'obtiens dans ma
défaite la plus éclatante victoire... écoute... Sais-tu ce que j'ai fait
pour te posséder?...
--Oh! balbutia le chevalier, qu'importe! Ce rêve qui s'ouvre à mes yeux
éblouis efface tous les rêves...
--Il faut que tu saches... j'ai voulu, ta mort... oui, ta mort dans le
premier baiser de passion que la vierge immaculée offre à un homme...
Hier... oh! écoute... hier, des fascines ont été entassées dans la salle
de ce palais... Myrthis a mis le feu, tu comprends?... Et, maintenant,
ce palais brûle!... Myrthis est sortie en fermant toutes les portes...
conçois-tu?... et, maintenant, nous sommes seuls... seuls au-dessus
d'un immense brasier d'incendie... seuls dans un somptueux brasier
d'amour!... Pardaillan! Pardaillan!... Tu m'aimes?...
--Je t'aime! bégaya Pardaillan. La mort!... Un brasier!... Soit!...
Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est passer d'un rêve à des rêves
inconnus...
Leurs lèvres s'unirent. Le temps s'écoula... une heure, peut-être...
Pardaillan n'en eut pas conscience.
Lorsqu'il sortit de ce délire, lorsqu'il revint à lui, Pardaillan
jeta des yeux hagards dans la chambre et il vit qu'une acre fumée
l'emplissait en pénétrant par les fissures des portes. Il chercha Fausta
près de lui et, avec un rire étrange, murmura:
--Mourir dans tes bras, mourir dans l'amour et les flammes!... Ce sera
une belle fin de ma vie tourmentée!...
Et, près de lui, il ne trouva pas Fausta!... A son rire étouffé répondit
un éclat de rire strident. Alors la raison rentra à flots pressés dans
son esprit et, avec la raison, la terreur.
Pardaillan se souleva d'un bond. Il entendit les sifflements de
l'incendie, les craquements des poutres, le grondement des rumeurs
lointaines; et, dans le palais même, sous ces bruits énormes, le silence
de toute créature vivante...
La hideuse vérité se présenta à lui tout entière... Il était enfermé
avec Fausta dans le Palais Riant! Et le palais brûlait!... Il était seul
avec elle! Et ils allaient mourir!...
Et, dans cette minute d'horreur, alors que déjà il suffoquait, ce fut
une pensée de pitié, une pensée de pardon et et de dévouement qui se fit
jour en lui et éclata dans ce cri:
--Fausta!... Fausta!...
La sauver!... Sauver la vierge qui avait voulu sa mort, qui le tuait,
mais qui s'était donnée à lui!...
Ce même éclat de rire infernal lui répondit... et tout à coup il la
vit... Il la vit dans la fumée, au fond d'une vapeur rousse et noire,
pareille à un être de mystère, qui rentre dans le mystère; il la vit
comme dans un éloignement, avec des lignes imprécises, un visage à
peine deviné où flamboyaient les deux diamants noirs, les deux diamants
funèbres de ses yeux, fantôme qui s'éteint, créature indéchiffrable,
enveloppée d'énigme... Pardaillan s'avança, titubant, à demi aveuglé, et
râla:
--Viens!... Fuyons!... Oh! je te sauverai!... Tu vivras!...
Et, du nuage de fumée, en même temps que l'éclair de ses yeux, sortit la
voix de Fausta, la voix calme, glaciale, impérieuse, douce et rude, la
voix souveraine:
--Je vivrai!... Oui, Pardaillan!... Mais, toi, tu meurs!... Vaincue tout
à l'heure encore une dernière fois, je prends ma revanche, et c'est mon
baiser d'amour qui t'assassine, puisque tu es invulnérable à l'acier!...
Adieu, Pardaillan!...
A mesure qu'elle parlait, Fausta semblait s'éloigner, se confondre
avec la fumée, se fondre dans le nuage, et sa voix elle-même
s'affaiblissait... Au dernier mot, elle disparut tout à fait.
Pardaillan comprit qu'il allait mourir seul!... Mourir! oui! Car la
fumée le suffoquait, les flammes rampaient sous la porte par laquelle il
était rentré, et toute issue lui était fermée puisqu'une porte de fer le
séparait dû chemin qu'avait pris Fausta. Pardaillan marcha résolument
vers les flammes. Au moment où il allait atteindre la porte par où il
avait pénétré dans cette chambre, cette porte s'écroula... Il recula...
Devant lui c'était le brasier immense, la fournaise rouge d'un escalier
qui brûlait...
A cet instant, c'est-à-dire moins de dix secondes après la disparition
de Fausta, à cet instant où Pardaillan comprenait qu'il allait sombrer,
à cet instant un bruit effroyable domina tous les tumultes, dans ce choc
énorme de bruits qu'était l'incendie... L'escalier s'écroulait!...
Et, à ce moment où Pardaillan vacillait, où il sentait sa tête tourner
et où le vertige de la mort s'emparait de lui, tout à coup il respira
plus facilement, comme si un grand coup de vent eût dissipé la fumée...
et il vit... oui, de l'autre côté de cet abîme de l'escalier écroulé,
sur un pan de mur noirci, il vit une fenêtre dont les vitraux venaient
de sauter, dont les châssis venaient de tomber en même temps que
l'escalier... Pardaillan se pencha davantage: il calcula l'espace qui le
séparait de cette fenêtre...
Ce fut un instant d'horreur indescriptible.
Pardaillan se défit de son épée, de son pourpoint et recula jusqu'à la
porte de fer... Et il s'élança!... Il s'élança au moment où le jet des
flammes montait en se tordant en spirales pourpres...
L'instant d'après, il se trouva accroché au rebord intérieur de la
fenêtre...
Il avait franchi l'abîme! Il avait sauté! Comment? par quelle
prodigieuse détente de ses muscles prodigieusement tendus, par quel élan
de folie admirablement calculée?...
Il était sur la fenêtre...
Au dehors, à ses pieds, très loin, une foule énorme grouillait, et ce
fut, à ses yeux, dans cette tragique seconde, le panorama sublime,
exorbitant, mystérieux et flamboyant de Rome, des clochers, des
coupoles, des colonnes, des temples aux arêtes de pourpre dans la nuit
noire... En dedans, c'était la cage de l'escalier, la fournaise,
le palais qui flambait, les torrents de fumée noire et rouge, les
crépitements les tumultes de l'effroyable bataille du feu, les
grondements de tonnerre des pans de murs qui s'abattaient... la fin, la
destruction de ce qui avait été le Palais Riant!...
Pardaillan posa les pieds sur une large corniche qui régnait le long des
fenêtres à l'extérieur. Il respirait à pleins poumons.
Adossé au mur brûlant, la face tournée vers le vide, il avançait de
côté... il allait... il s'écartait du foyer central... de plus en
plus, le sang-froid lui revenait... il ne regardait pas le vide, il ne
regardait rien. Brusquement, il atteignit le tournant de la corniche,
et, ayant jeté les yeux un instant à ses pieds, il vit qu'il dominait le
Tibre...
--Je suis sauvé, murmura-t-il.
Il était sauvé, en effet!... Cette partie du Palais Riant n'était pas
encore atteinte par les flammes; à la première fenêtre qu'il rencontra,
Pardaillan fit sauter les vitraux, sauta dans un escalier qu'il
descendit en quelques bonds et se trouva dans une vaste salle dallée
dont la porte du fond donnait sur le Tibre...
Il se jeta à la nage... Dix minutes plus tard, il abordait à une sorte
de petit quai, et, un quart d'heure après, il rentrait à l'hostellerie
du Franc-Parisien: tout le monde avait été voir l'incendie. Pardaillan
put se glisser jusqu'à sa chambre, sans être vu...
Il se mit au lit et, presque aussitôt, s'endormit d'un sommeil de plomb.
Pardaillan fut réveillé par l'hôte en personne. Le chevalier l'envoya
lui procurer un pourpoint, une rapière, un chapeau et lui demanda
sa note. Le Parisien s'acquitta des commissions et revint avec une
cargaison dans laquelle Pardaillan put faire son choix, tout en
expliquant qu'il avait, dans la nuit, perdu ces objets de nécessité en
se défendant contre une troupe de malandrins.
--Monsieur n'a pas vu le feu? demanda l'hôte, qui assistait au grand
lever du chevalier.
--Non, dit Pardaillan, mais voici les dix écus et trois livres que
porte votre note. Et, maintenant, voici un noble d'or pour que vous me
racontiez l'incendie, car vous contez à merveille.
L'hôte se lança dans un pittoresque récit que Pardaillan écouta très
attentivement.
--Mais figurez-vous, mon gentilhomme, dit-il en terminant, figurez-vous
que ce palais qu'on croyait désert depuis Lucrèce Borgia, était
habité... et, qui plus est, habité par une femme... une femme, monsieur,
sur laquelle courent toutes sortes de bruits et qui était une façon de
rebelle, en révolte ouverte contre l'autorité de notre Saint-Père...
--Vous dites «qui était»...
--C'est que cette femme a péri dans les flammes monsieur, à ce que tout
le monde assure.
Pardaillan se détourna vivement, tandis que l'hôte continuait son
élégante narration.
Le chevalier avait senti qu'il devenait tout pâle. Ainsi, Fausta était
morte!... Morte de cette mort effrayante dans le brasier allumé par elle
pour lui!...
Il secoua la tête en murmurant:
«Morte Fausta, mort le passé... tâchons de regarder dans l'avenir!»
Lorsqu'il fut à cheval, l'hôte lui offrit lui-même le coup de l'étrier,
un verre d'un certain vin de Bourgogne qu'il gardait pour les grandes
circonstances. Une demi-heure plus tard, Pardaillan trottait sur le
chemin du retour.
Non, Fausta n'était pas morte. Au moment où Pardaillan s'éloignait de
Rome, elle était enfermée et gardée à vue dans une chambre du château
Saint-Ange avec sa suivante Myrthis. Myrthis, après avoir mis le feu
aux fascines accumulées au rez-de-chaussée, était sortie en fermant les
portes, selon les instructions qu'elle avait reçues, et avait attendu sa
maîtresse, devant une porte basse à l'aile gauche que le feu ne
pouvait que difficilement gagner. L'incendie se déclara, et Myrthis se
désespérait lorsque la porte basse s'ouvrit. Fausta parut...
A ce moment, des gens, qui avaient rôdé autour de la suivante,
s'approchèrent vivement, enveloppèrent les deux femmes, et l'un d'eux,
passant sa main sur l'épaule de Fausta, lui dit à voix basse:
--Vous êtes la princesse Fausta! Depuis huit jours nous surveillons le
palais. Au nom de Sa Sainteté, madame, je vous arrête. Veuillez nous
suivre sans scandale, si vous voulez garder quelque chance de vous
entendre avec le Saint-Père.
Fausta leva un regard flamboyant vers le ciel menaçant où l'incendie
mettait l'effroyable splendeur de son immense lueur de brasier... en
même temps, elle fut entraînée.